Politique

Thomas Porcher et Frédéric Farah : « Le libre-échange a une patrie : l’Europe »

 Thomas Porcher et Frédéric Farah sont tous deux économistes. Ils viennent de publier ensemble l’ouvrage « Tafta : l’accord du plus fort » (aux éditions Max Milo), dans lequel ils dénoncent le danger représenté par l’accord de libre-échange (Trans-Atlantic Free Trade Area) négocié en toute opacité par la Commission européenne et les États-Unis et dont les négociations devraient prendre fin cet automne. Nous avons souhaité les interroger exclusivement sur ce sujet.

Le Comptoir : Vous dénoncez un accord qui profiterait avant tout aux multinationales, mais beaucoup avancent que la croissance des multinationales est profitable à tous… N’est-ce pas la condition nécessaire à la baisse du chômage en Europe ?

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Thomas Porcher

Thomas Porcher : L’enchaînement économique disant que les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain et les emplois d’après-demain n’est plus valable. Aujourd’hui, la majorité des profits alimentent davantage les dividendes des actionnaires plutôt qu’ils ne financent l’investissement. Donc baisser des réglementations ou normes sous prétexte que cela engendrerait plus de profits et donc plus d’emplois est faux.

Frédéric Farah : Je suis d’accord. D’ailleurs, aujourd’hui, avec l’exigence de return on equity à 15 %, les multinationales compriment déjà les salaires ou licencient pour s’assurer ce retour sur investissement. Sans compter le risque de chantage à l’emploi contre diminution des acquis sociaux. Rappelons-nous du PDG de Fiat, Sergio Marchionne, qui a imposé aux ouvriers de Pomigliano une réduction de leurs droits sociaux pour maintenir sa production en Italie. Au final, il n’a pas tenu ses promesses.

En livrant ainsi l’Europe et les États-Unis aux multinationales, le Tafta ne fait-il pas courir un risque démocratique des deux côtés de l’Atlantique ?

FF : Le stade du risque est déjà dépassé, car le pouvoir des multinationales est déjà conséquent et impose bien des agendas. Mais il faut préciser ce risque pour ne pas tomber dans la théorie du complot. Partons de l’Europe : la gestion de la crise de 2008 a accéléré les tendances anti-démocratiques déjà présentes dans la construction européenne. On a vu la Troïka (FMI, BCE, Commission européenne) imposer des mesures économiques drastiques et, avec l’aide des marchés, contribuer à la chute de gouvernements tels que ceux présents alors en Italie et en Grèce. Les leviers clés de la politique économique n’appartiennent maintenant que de manière fragmentaire à la représentation nationale. Le Tafta en laissant place à une justice privée ou encore à des techniques de living agreement [ndlr : méthode juridique qui permet de faire évoluer son traité après ratification] va resserrer l’étau sur les peuples désormais coincés entre le fédéralisme disciplinaire de l’Europe et des lobbies puissants d’intérêts privés qui ont fait leur entrée à Bruxelles depuis longtemps.

TP : Bien sûr, car, rappelons-le, le Tafta est certes une opposition entre les multinationales américaines et européennes, mais c’est également une opposition entre les multinationales et les citoyens. Car ces multinationales, qu’elles soient concurrentes, américaines ou européennes, parlent d’une seule voix quand leurs intérêts convergent et lorsqu’il s’agit d’abaisser les réglementations. À cela, il faut ajouter la mise en place de tribunaux qui visent clairement à surveiller les États afin que les règles qui seraient jugées trop protectrices par les multinationales ne soient plus édictées. Le but du Tafta est simple : lutter contre l’évolution des règles. Autant dire que le risque démocratique est énorme.

Peut-on encore s’opposer raisonnablement au libre-échange dans un monde globalisé où les États-nations sont en perte de poids ?

FF : Il est nécessaire de sortir de certaines visions un peu convenues ou dépassées. Tout d’abord, le libre-échange, c’est comme la concurrence : ils sont tous deux célébrés dans les manuels d’économie et sont portés aux nues dans les discours politiques de certains. Mais dans le fond, personne n’en veut. Le protectionnisme se porte comme un charme et il est peut-être temps d’en finir avec la défense obstinée du libre-échange. Les Américains ont promu le Buy American Act, leurs marchés publics restent fermés et peu transparents, ils manipulent le dollar pour subventionner leurs exportations. La Chine joue de sa monnaie et du coût de sa main-d’œuvre. Le libre-échange a une vraie patrie : c’est l’Europe. C’est la zone la plus ouverte du monde, si l’on excepte le cas de l’agriculture. Les États-nations, loin d’être dépassés, sont là et bien là : la Chine, l’Inde et d’autres pays émergents se présentent comme des États-nations qui veulent peser dans le jeu mondial. C’est donc la structure européenne qui n’est plus adaptée à ce monde. Un ensemble de vingt-huit pays très différents, des institutions faiblement opérationnelles, des divergences de vue, des lenteurs dans l’action. Le gigantisme politique sans volonté ni projet, ça donne l’impuissance.

TP : Le libre-échange a tellement eu bonne presse qu’il est difficile de le critiquer sans être catalogué de marginal. Le concept de libre-échange, profitant à tous, semble largement admis, comme le prouve une des questions du sujet du Bac ES 2014 largement orientée : « À quels risques économiques peuvent s’exposer les pays qui mènent une politique protectionniste ? » Pourtant, l’histoire économique montre que la plupart des pays, même parmi les plus industrialisés, ont largement pratiqué le protectionnisme quand cela les arrangeait et n’ont été fervents du libre-échange que lorsqu’ils étaient en position de force. Les bienfaits du libre-échange ne sont pas une loi naturelle ou une vérité économique. Et ceux qui le défendent font autant de politiques que les autres.

Quels seraient les risques écologiques si l’accord était conclu ?

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Frédéric Farah

TP : Cet accord ne vise qu’à conforter la place actuelle des multinationales de l’énergie. Il ne prend même pas en compte la contrainte du réchaufffement climatique. Nous le savons tous : sans volonté politique, il n’y aura ni lutte contre le réchauffement climatique, ni même développement des énergies renouvelables ou de l’efficacité énergétique. Certes, la politique publique idéale est difficile à trouver mais il est certain qu’elle doit promouvoir ces nouvelles énergies tout en encadrant la puissance des compagnies énergétiques historiques. Comment peut-on nous faire croire que des négociations entre Areva, Exxon ou Total feront surgir une politique favorisant la transition énergétique. Le traité transatlantique ne fera que renforcer leurs positions déjà dominantes. D’ailleurs, l’autre volet du Tafta sur la protection de l’investissement confirme ce constat, car n’importe quelle politique publique faisant la promotion d’une énergie particulière en imposant des restrictions à une autre forme d’énergie, comme la fermeture de Fessenheim ou l’interdiction de la fracturation hydraulique, pourra être perçue comme une barrière au commerce, et les entreprises concernées pourraient les contester auprès des tribunaux arbitraux.

FF : Ce traité emboîte un mauvais pas : la multiplication des échanges avec ses effets polluants, l’exacerbation de la concurrence qui se fera au détriment de l’environnement et des freins à l’évolution des règles. Pourtant, la vraie solution pour résoudre simultanément le problème de l’emploi et le défi écologique qui s’impose à nous n’est-il pas dans la relocalisation des activités et dans la minimisation des flux de marchandises ?

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