Culture

Charlie Hebdo : qu’Allah bénisse la République

Ce 7 janvier 2015 restera dans les mémoires. Ce jour-là, deux terroristes intégristes, en tentant de faire disparaître de nos kiosques « Charlie Hebdo », ont porté une attaque inouïe contre la liberté d’expression – et la République dans son ensemble – et insulté comme jamais sur le sol français l’islam et tous nos compatriotes de confession musulmane. Lesquels ont déjà malheureusement commencé de subir les conséquences de ce crime affreux.

Le dernier dessin de Charb, assassiné le 7 janvier 2015. Désespérément prémonitoire.

Dans une célèbre boutade, Albert Einstein expliquait : « Il n’existe que deux choses infinies, l’univers et la bêtise humaine… mais pour l’univers, je n’ai pas de certitude absolue. » Cette semaine nous avons encore eu une preuve empirique de ce qu’avançait le physicien de génie. Ce mercredi 7 janvier 2015, en fin de matinée, deux hommes entrent, lourdement armés, dans les locaux du journal satirique Charlie Hebdo. Ils tueront douze hommes et femme et feront une vingtaine de blessés. Parmi les personnes décédées, des noms connus : le directeur de publication Charb, les dessinateurs Wolinski, Cabu, Tignous et Honoré, ou encore le chroniqueur-économiste Bernard Maris. Et des moins connus, des collaborateurs, des « petites mains », des invités : un correcteur, Mustapha Ourrad, dont le travail est indispensable à la bonne marche de toute publication ; Elsa Cayat, psychanalyste et chroniqueuse ; Frédérique Boisseau, agent d’entretien de l’immeuble ; Michel Renaud, ancien directeur de cabinet du maire de Clermont-Ferrand. Sans oublier deux héros, les policiers Franck Brinsolaro, du Service de la protection (SDLP, ex-SPHP), en charge de la sécurité de Charb, et Ahmed Merabet, premier arrivé sur les lieux, mort héroïquement, achevé au sol.

Plus que le nombre des victimes – attentat le plus meurtrier en France depuis quarante ans – ou même la violence de la scène, c’est le symbole d’une rédaction assassinée pour ses idées qui restera gravé dans les mémoires. De nombreuses voix se sont élevées contre ce massacre et de multiples rassemblements populaires se sont organisés de manière spontanée. Au sein du Comptoir, nous ne pouvons que nous réjouir de ces réactions républicaines. Nous sommes cependant affligés par un certain nombres de commentaires. Et comme nous refusons toute discrimination, même chez les connards, nous condamnons avec la même vigueur les salauds qui se sont réjouis de ce crime – principalement sur les réseaux dits « sociaux » – et ceux, du même acabit, qui profitent de cette tragédie pour amplifier la stigmatisation des musulmans, qui n’en avaient pas besoin. Nous déplorons également les attaques de mosquées qui ont suivi et la « bellum omnium contra omnes » (« guerre de tous contre tous ») qui semble se dessiner et qu’il faut à tout prix éviter. Nous défendons au contraire l’union et la fraternité, sans distinction de religion ou d’origine, loin de tout calcul politique.

« Si l’on ne croit pas en la liberté d’expression pour
les gens que l’on méprise, on n’y croit pas du tout.
 »
Noam Chomsky

Je suis CharlieLucides, nous refusons pourtant de tomber dans la sacralisation de Charlie Hebdo. Au sein de l’équipe du Comptoir comme au sein de la société française, les avis divergent sur Charlie Hebdo. Certains appréciaient leur travail (comme Lily La Fronde, notre illustratrice maison, ou Galaad Wilgos), le jugeant intelligent, novateur, impertinent et drôle. D’autres (moi en tête, mais pas seulement) au contraire, reprochaient à la rédaction un anticléricalisme gauchiste excessif et inutilement clivant, comprenant que leur humour puisse heurter les croyances et les sensibilités. Mais nous refusons catégoriquement et définitivement de classer Charlie Hebdo parmi les racistes ou les xénophobes. Nous saluons tous, avec respect et déférence, leur liberté de penser, plus si répandue aujourd’hui. Car ce qui nous a le plus choqués, c’est bel et bien l’attaque contre la liberté d’expression. Derrière ce « besoin absolu pour l’intelligence » – comme la qualifie la philosophe anarchiste Simone Weil dans L’Enracinement – c’est bien l’idée de République qui est en jeu. Bien qu’en notre sein, des visions différentes de la République s’affrontent –jacobinisme VS libertarisme –, nous sommes tous d’accord pour défendre l’idée de « chose commune » (res publica)et donc d’espace politique partagé, appartenant à tous de manière égale et sans restriction ni distinction, à la manière de l’anarchiste Pierre-Joseph Proudhon. Or, mettre à mal la liberté d’expression, c’est refuser la souveraineté politique à des citoyens. Jean-Luc Mélenchon est d’ailleurs très lucide quand il explique devant les micros d’I-Télé que c’est « un assassinat politique » avant d’ajouter : « Il s’agit de porter un coup à l’idée qu’on puisse dire librement ce que l’on croit juste de dire dans une démocratie. »

« Je veux que la République ait deux noms : qu’elle s’appelle Liberté, et qu’elle s’appelle chose publique. » Victor Hugo

Il faut avouer que la République n’a jamais autant mérité qu’aujourd’hui le surnom de « gueuse », que lui avaient dédaigneusement attribué les royalistes. Si cet attentat revêt un caractère exceptionnel, il s’inscrit dans un contexte (qui n’est pas seul coupable). Disons-le simplement : le « vivre-ensemble » est à l’agonie. En déployant chaque jour un peu plus sa logique, le libéralisme a atomisé la société française, dissout tous les liens sociaux et a transformé les citoyens en simples « monades isolées repliées sur elles-mêmes », comme dirait Karl Marx. Fracture sociale – qui a eu des traductions spatiales –, affaiblissement de l’école républicaine et disparition des valeurs communes, ont fait le lit des identitaires et des communautaristes (aujourd’hui heureusement minoritaires au sein de la population française mais qui croissent chaque jour), nourrissant les différentes formes d’altérophobie et de replis, et emportent peu à peu l’idée de « communauté nationale » et de fraternité. Pourtant, il n’y a aujourd’hui aucun débat digne de ce nom. Alors que la gauche morale (et libérale) continue de faire l’autruche et ne voit toujours rien, la droite conservatrice et réactionnaire – persuadée d’avoir le monopole du réel – y apporte les pires réponses possibles. En effet, l’outrance de ses propos rend impossible la résolution des problèmes qu’elle dénonce, quand elle ne verse pas dans la paranoïa et l’instrumentalisation la plus totale. Elle a cependant le mérite de faire mine de s’intéresser aux problèmes et c’est ce qui explique l’affaiblissement de l’hégémonie culturelle de la gauche morale, qui est sur le point de s’écrouler.

République CH

35 000 personnes étaient rassemblées, place de la République à Paris, en hommage à Charlie Hebdo, le mercredi 7 janvier.

Loin de se cantonner à la stricte sphère politique, ces problèmes ont des répercussions majeures sur le peuple français. Aujourd’hui, des millions de Français de confession musulmane se sentent méprisés, les Français juifs sont de plus en plus nombreux à se sentir rejetés, des Français d’origine étrangère – par-delà leur religion – ont l’impression que la République ne veut plus d’eux. À leurs cotés, une immense partie de la population, appartenant aux classes populaires, ne supporte plus d’être oubliée, laissée-pour-compte. Faisant fi des sentiments bien réels que ces Français meurtris expriment pourtant sans relâche dès que l’occasion leur est donnée, à la radio chaque matin, sur Internet, lors de chaque élection, de chaque manifestation, les tristes polémistes de gauche et de droite se renvoient l’ascenseur, s’accusant de « fascismes », de « bien-pensantisme » ou de « stalinisme ». Pendant que le débat d’idées et la République agonisent. Il faudra pourtant que la gauche, dont on n’ose plus espérer qu’elle défende le rêve originel de société sans classes, se montre enfin à la hauteur des enjeux si elle veut faire revivre l’idée de res publica.

« Si Allah avait voulu, tous ceux qui sont sur la terre auraient cru. Est-ce à toi de contraindre les gens à croire ? » Coran (10, 99)

Le drame de Charlie Hebdo n’est pas sans nous rappeler quelques faits fondamentaux. D’abord, que l’intégrisme religieux (aujourd’hui l’islam est sous le feu des projecteurs, mais les autres religions ne sont pas forcément en reste), qu’il faut distinguer des religions et de la majorité des pratiquants, peut être un danger et qu’il ne faut pas le sous-estimer. Il nous rappelle également que les musulmans sont aussi des victimes comme les autres, en témoigne la mort du courageux Ahmed Merabet, 42 ans, policier mort au service de la France. Si aujourd’hui nous ne savons pas s’il était musulman, nous savons en revanche que l’étymologie arabe de son prénom signifie « la personne qui loue Dieu », ne laissant guère de doute sur la foi musulmane de sa famille. Sans oublier le correcteur Moustapha Ourrad, né en Algérie et qui venait d’obtenir, il y a tout juste un mois, la nationalité française. Leurs assassinats prouvent que la haine frappe aveuglement, y compris ceux qu’elle aurait pu appeler hier ses frères.

Il faut le dire et le redire encore mais cet attentat est surtout une insulte envers l’islam lui-même qui, comme toutes les religions, se veut d’abord une communauté fédératrice et porteuse de valeurs et non une menace pour les autres. Cet acte risque encore de jeter l’opprobre sur une majorité de musulmans, lesquels ne souhaitent que vivre leur vie de Français et leur foi en paix. Nous ne pouvons encore une fois que rejoindre Jean-Luc Mélenchon lorsqu’il déclare qu’il ne faut pas « nous laisser trier, ne pas nous laisser différencier les uns des autres. » Finalement les intégristes nous rappellent étrangement cette phrase de Charles Péguy : « Parce qu’ils n’aiment personne, ils croient qu’ils aiment Dieu. » Car leurs actes nous montrent qu’ils n’aiment même pas leurs coreligionnaires.

CH

De gauche à droite : Cabu, Charb, Tignous et Wolinski.

 Pour continuer le combat :

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