Société

Charlie Hebdo : nos réactions à chaud

Des membres du Comptoir ont souhaité réagir à la suite des dix-sept assassinats commis ces derniers jours, au sein de la rédaction de « Charlie Hebdo », auprès de policiers dans l’exercice de leurs fonctions, ainsi que dans l’HyperCacher, porte de Vincennes.
 Au total, dix-sept victimes. Dix-sept personnes sacrifiées.
CHARLIE HEBDO
Le fond et la forme, par Aurelien Beleau [1]
Liberté, égalité et fraternité : ni plus, ni moins, par Ludivine Bénard [2]
Le triomphe de la médiocrité, par Combeferre [3]
De l’horreur et de l’indignation à… quoi au juste ?, par Mikaël Faujour [4]
Vague à l’âme, par Vincent Froget [5]
La liberté et la nuit, par Boris Lasne [6]
C’est la tradition française pour la caricature, l’impertinence et la liberté de déplaire qui a été assassinée, par Romain Masson [7]
À mon ami Charlie, par Sylvain Métafiot [8]
Le funeste prix du sang et des larmes, par Noé Roland [9]
Assassinés par le premier degré, par Politikon Urbain [10]
Celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas, par Cécile alias Volcadoc [11]
Du drame à la tragédie, par Galaad Wilgos [12]

Le fond et la forme [1]

C’est du fin fond du Myanmar, loin de l’euphorie collective, que je vais tenter d’apporter ma modeste analyse aux récents événements tragiques survenus en France ces derniers jours.
Lorsque j’ai eu écho de l’attaque contre les journalistes de Charlie Hebdo, j’ai senti sur les réseaux sociaux une véritable vague de réprobation générale contre la barbarie et un élan national en faveur de la liberté d’expression. On pourrait facilement en avoir les larmes aux yeux de fierté mais je décidais d’où j’étais de ne pas me laisser aller aux sirènes de l’émotion et d’analyser la situation sans tomber dans le travers de l’empathie généralisée.
Tout d’abord, il y eu dans un premier temps la volonté de ne pas amalgamer les terroristes aux musulmans. C’est un excellent point et pour une fois personne n’a demandé a ces derniers de s’excuser publiquement pour des actes avec lesquelles ils n’ont aucun rapport. Après tout, a-t-on demandé aux Chrétiens d’excuser du nettoyage ethnique opéré en Amérique du Sud au temps des conquistadors ? Bref puisque personne n’a à s’excuser d’être musulman pour l’instant, tout va bien.
Dans un second temps, il y a eu la volonté de défendre la liberté d’expression bec et ongles. La dessus encore rien a dire, le consensus règne. Concernant mon lien avec Charlie Hebdo, je dois admettre m’être senti quelques peu mal à l’aise à l’époque des caricatures. Il y eu déjà au cours de cette décennie la stigmatisation islamophobe de Sarkozy version 2002-2005 dont la campagne du second tour de la présidentielle de 2012 a été le feu d’artifice. Puis était venu entre temps l’éclosion de ses petits soldats : Hortefeux, Besson et Guéant et j’en passe. Ces fidèles lieutenants n’ont eu qu’à souffler un peu plus sur le foyer du feu anti islam que Charlie, à cette époque, était venu alimenter d’un peu d’huile pour crédibiliser un discours profondément anti-républicain. Alors j’entends déjà entendre les sirènes des policiers de la bien-pensance collective tenter de me faire passer pour un censeur conservateur. Comme disait Desproges « on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui », pour ma part j’affirmerai qu’ « on peut rire de tout mais pas n’importe quand ». L’élection de Hollande avait créé un certain espoir dans les quartiers mais une nouvelle fois, lorsque l’euphorie pré élection fut passée il ne restait que les cendres des promesses non tenues et des espoirs déchues sur lesquelles des mouvements fondamentalistes et extrémistes se sont appuyés pour rallumer la flamme extrémiste de l’anti-occidentalisme. Pendant ce temps, la gauche c’était définitivement rangée du côté du libéralisme économique et sociétal et avait belle et bien abandonné les classes populaires. Il faut croire que le tournant libéral de la gauche gouvernementale a pris toute son ampleur aujourd’hui. Le PS et la droite ont ainsi su se montrer suffisamment ambidextre pour laisser le champ libre aux alternatives folles et tordues que défendent les religieux radicaux de toute part et les soralistes à la recherche de bouc émissaires et de réponses faciles.
Enfin dans un troisième temps il y eu cette manifestation, ce soulèvement national qui émeut le patriote qu’il y a en nous. Cet événement aurait dû être celui du peuple mais il fut malheureusement gâché par la récupération politique et par l’invitation de plusieurs personnalités peu enclines à représenter la défense des droits de l’homme.
En vérité, j’ai plutôt envie de disserter sur l’écran de fumée éphémère que ce genre de rassemblement peut générer. Petit conseil de lecture : ce qui va suivre prend le parti du cynisme mais il a vocation à prendre conscience que la lutte ne doit pas s’arrêter là et entraîner un changement en profondeur de notre manière d’être et de faire en société.
Rappelons-nous l’élection présidentielle de 2002. Jean Marie Le Pen atteint le deuxième tour, le peuple se rebiffe, se met a manifester spontanément tel un seul homme. Le traumatisme est grand mais les conséquences à moyen terme sont faibles. C’est d’abord la politique sécuritaire sarkozyste avec ses élans guerriers sur fond de conflits identitaires. Le point d’orgue sera les émeutes de 2005 et la promesse d’un « plan Marshall » des banlieues. Depuis ce temps l’antisémitisme, l’islamophobie, le racisme anti blanc n’ont fait que croître. Le peuple a tellement la mémoire courte que l’élection de Sarkozy en 2007 n’aura fait que légitimer un discours fortement anti républicain et décomplexé qui a permis de dérouler le tapis rouge au FN, celui la même qui était combattu avec force dans l’ « union nationale » de 2002.
Alors que peut-on attendre de ces démonstrations de solidarité spontanées des derniers jours ? Je pense malheureusement pas grand chose. Ces mêmes qui, d’un coup de baguette tragique sont devenus « Charlie », se sont sentis pousser une conscience politique et se sont mis à défendre autre chose que leur pré carré personnel…une fois l’euphorie passée, on peut craindre un retour au classique métro boulot dodo, ponctué d’ici là par une nouvelle affaire Nabilla, la campagne des élections locales, ou encore le futur congrès du PS qui risque de donner fière allure à nos gouvernants. Alors dit de la sorte on pourrait trouver le ton prétentieux, mais comment en serait il autrement ?
Il est extrêmement facile de se ranger du côté de l’opprobre collectif. Pourtant si la consternation fait consensus, les causes et les réponses à apporter pour que de tels actes ne se reproduisent plus sont faibles. Le fond peine a être traité comme il se devrait. Comme si les passions avaient pris le pas sur la raison. Pourquoi si peu d’entre nous sont en mesure de se demander comment un individu peut être capable d’en arriver à se détacher autant de la mort, à croire à une cause aussi perdue et se rendre coupable d’une telle atrocité ? Une fois exclue les explications théologiques que certains souhaitent nous faire croire, que reste-t-il à analyser ?
Dans une société dont le seul objectif, comme dirait Houellebecq semble être d’« augmenter le désir jusqu’à l’insoutenable tout en rendant leur réalisation de plus en plus inaccessible ». La perte des repères familiaux, des idéologies politiques et l’uniformisation culturelle ont instauré un climat de repli sur soi et sur sa condition matérielle et sociale en oubliant notre nature d’animal social. Cette compétition des uns contre les autres, poussés à son paroxysme, amène inexorablement certains moins bien lotis à se sentir exclu des enjeux sociaux, à se perdre dans des idéologies séduisantes et simplistes et enfin à se transformer, une fois qu’il n’y a plus grand-chose à perdre, en une machine de guerre meurtrière. Pas étonnant alors que quelques âmes en peine trouvent dans le Djihâd un moyen de se sentir exister.
Que proposer comme alternative ?
Il ne faut donc pas baisser les bras et profiter de cette force collective pour mettre en marche le Changement. Au comptoir il nous reste la conviction qu’une nation qui saura lutter contre l’oligarchie économique et politique permettra à chacun de trouver sa place et son équilibre dans la société. Mais cela suppose de ne pas faire retomber l’attention, que cet élan national ne soit pas qu’un feu de paille et que la prise de conscience soit globale. Dans ce cas alors nous pourrons tous nous afficher comme étant des « Charlie » et la mort des 12 journalistes ne sera pas vaine car elle aura permis à chacun de transformer notre imaginaire commun.

Aurélien Beleau

Liberté, égalité et fraternité : ni plus, ni moins [2]

Mercredi 7 janvier, 11 heures et quelques, sur Twitter. Les messages se multiplient : attentat à Charlie Hebdo, des victimes, des blessés, des morts, on ne sait pas, des hommes armés, lourdement, les vidéos des journalistes, des tirs, nombreux, fournis, destructeurs. Les minutes, les heures passent, on en sait plus. Douze victimes. Douze. Il est 13 h et je ne peux pas bouger de l’ordinateur. Je dois aller travailler mais je suffoque. Je suis terrassée, abasourdie, en pleurs. On a sacrifié douze vies humaines. Les victimes sont identifiées, on met des noms connus sur les corps froids, des noms inconnus aussi. Tard dans la nuit, on pourra enfin compter nos morts. Et se recueillir.

Frédéric Boisseau, Franck Brinsolaro, Cabu, Elsa Cayat, Charb, Honoré, Bernard Maris, Ahmed Merrabet, Mustapha Ourad, Michel Renaud, Tignous, Wolinski.

(Ce qui est bien avec l’ordre alphabétique, c’est qu’il met toutes les victimes sur le même pied d’égalité. Peu importe le talent, la profession, le statut, la popularité, le sexe ou les croyances.)

La journée de travail a été rude, étouffante. Ces douze vies sacrifiées sur l’autel de la barbarie me hantent. Contrairement à foule de mes collègues et camarades, je ne scande pas « je suis Charlie ». Dès que j’ai su qu’il y avait douze victimes, dès que j’ai vu monsieur Merrabet achevé au sol, comme un chien, j’ai su que je ne serai pas Charlie. Mais que je serai tous ces hommes et femme. Que je serai la vie. Comme l’a souligné Régis Debray, « la pulsion de mort de certains crée des pulsions de vie chez les autres ». Je veux vivre, au nom de tous les miens, français, assassinés, massacrés. Pour rien.

Plus que tout, je veux défendre la liberté d’expression (je suis moi-même journaliste, tentant de suivre autant que faire se peut l’exemplaire Albert Londres : « Je demeure convaincu qu’un journaliste n’est pas un enfant de chœur et que son rôle ne consiste pas à précéder les processions, la main plongée dans une corbeille de pétales de roses. Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort, il est de porter la plume dans la plaie. ») Plus que tout, la presse doit être libre. Mais plus que tout aussi, je refuse que la liberté d’expression soit la liberté d’écrire tout et n’importe quoi. Si la liberté des uns s’arrête où commence celle des autres, ma liberté de caricaturer tentera, le plus possible, de ne pas blesser inutilement (car oui, certaines des caricatures étaient inutiles) mes frères et sœurs. Je me suis longuement questionnée à ce propos : quel « camp » choisir ? Où est le juste ? Je n’ai acheté qu’un seul Charlie Hebdo, le fameux exemplaire de Charia Hebdo que j’ai conservé précieusement. Je suis tiraillée : on doit pouvoir écrire tout ce qu’on veut. Mais on doit aussi respecter son prochain. Sur notre devise républicaine, liberté est aussi important que fraternité. Alors nous serons libres d’écrire ce que nous voulons, absolument tout ce que nous voulons dans les limites imposées par la loi. Mais jamais nous ne demanderons aux Français de religion musulmane blessés de dire « je suis Charlie ». Jamais nous ne leur demanderons de se désolidariser, partant du postulat absolument honteux qu’ils ont quelque chose en commun avec les monstres. Leur demander de tolérer les caricatures du prophète est déjà largement suffisant. Et les journalistes écriront ce qu’ils veulent, en leur âme et conscience, sans jamais perdre de vue les conséquences de chaque mot. Et il est évidemment ici question des blessures, des insultes qu’on peut ressentir, jamais nous ne tiendrons pour conséquence logique d’un dessin un acte criminel, qu’il s’agisse de l’incendie des locaux ou de l’assassinat de personnes. Jamais. L’heure est à la solidarité, à la fraternité, ensemble, unis dans la douleur et l’adversité. En espérant que tous ces efforts concourent enfin au projet orwellien de « common decency ».

Ludivine Bénard

Le triomphe de la médiocrité [3]

J’ai toujours été mal à l’aise avec les manifestations de surcharge émotive. Non pas forcément par un effet de cynisme à deux kopeks, mais parce qu’elles sont souvent prétexte à un étalage indécent de tout ce que le mot « médiocre » peut produire de plus raffiné. Le rassemblement national, il s’est surtout déroulé dans le tweet à 140 signes, dans le surgissement soudain et proprement hilarant de centaines de spécialistes autoproclamés de l’Islam et du djihad mondialisé et dans la messe voyeuriste des chaînes d’information en continu vomissant à la face du peuple leur fascination hollywoodienne pour la pulsion de mort. « Génial ! » s’exclamait Pujadas le 11 septembre 2001, comme un gourou prononçant l’acte fondateur de sa nouvelle secte. Aujourd’hui, après trois jours de culte intense rendu à Thanatos, nous pouvons enfin assumer.

Il y a d’abord eu la tristesse. Je n’ai jamais tellement aimé Charlie Hebdo. Peut-être en grande partie parce que je ne les ai jamais beaucoup lus. Peut-être un déficit d’adhésion par rapport à un effet générationnel que je suis trop jeune pour avoir connu. Ou plus simplement, une allergie chronique à la condescendance satisfaite d’un Philippe Val, à l’esprit soixante-huitard un peu délavé ou au soutien continu du journal aux croisades autodestructrices de l’Otan. Mais le mercredi 7 janvier a montré tout ce que ces considérations pouvaient, au fond, avoir de dérisoire. Et quelque part, la chose m’a rassuré. Parce que c’est de ces mêmes fractures au cœur qu’une nation se distingue de ses politiciens sectaires.

Puis il y a eu le désarroi face à la toute-puissance du rouleau-compresseur médiatique, la mise en scène artificielle de la compassion et les injonctions paternalistes à un rassemblement républicain dont le sens s’est depuis bien longtemps dilué dans le dessèchement idéologique et spirituel dont nous avons fait notre marque de fabrique. Face à la nécessité de la recherche du sens, les récents événements n’ont fait que montrer l’ampleur de notre abdication. Brûler un cierge, changer de photo de profil, acheter des tee-shirts « Je suis Charlie » (parce que la logique économique, elle, n’abdique jamais), se gaver de hashtag et de slogans préfabriqués… Mais ne jamais se remettre en question pour que, surtout, rien ne change. Comment ne pas constater aujourd’hui que nous sommes parvenus à l’apogée ultime de ce renoncement, là où au-delà de la récupération institutionnelle du deuil national, il n’est même plus risible de devoir défiler « au nom de la liberté » derrière Benyamin Netanyahou, Avigdor Liberman, Viktor Orban, Angela Merkel ou Jean-Claude Juncker ?

Et enfin, il y a eu le triomphe de la Médiocrité et celui de ses deux hommes-liges, le Ridicule et le Vulgaire, étalant leur infernale logorrhée par réseaux sociaux interposés. Il y a eu les zélotes de l’indignation convenue qui, fustigeant la faillite du renseignement français et bardés de leur mentalité d’esclaves, réclamèrent à grands cris un ersatz de Patriot Act, sans comprendre que la surveillance intégrale n’est humainement pas réaliste et que même si elle l’était, elle ne serait jamais souhaitable. Il y a eu les infatigables Torquemadas de la gauche française qui, bardés de leurs trente ans d’antiracisme tribal, orientèrent l’anathème sur la responsabilité personnelle de leurs éternelles têtes de turcs, Houellebecq, Zemmour et autre Renaud Camus, sans saisir que tout comme Charlie Hebdo, ces coupables idéaux n’ont jamais blessé autrement qu’avec de l’encre et du papier, et que c’est également par le glaive de la plume qu’il fallait leur répondre. La danse macabre s’est terminée lorsqu’on a pu voir avec délectation les apôtres du choc des civilisations identitaire communier avec les fous de Dieu et autres spécialistes du communautarisme dans la même attente morbide de l’Armageddon. Sans comprendre qu’au fond, ils représentent chacun une face de la même Anti-France.

L’espoir ne se situera pas dans l’overdose sécuritaire, pas plus que dans les frappes chirurgicales au fin fond du Moyen-Orient. Il n’émergera que dans un combat culturel radical, en nous-mêmes et contre le médiocre. Parce que le médiocre est la seule nourriture du fanatisme, et que seule son éradication nous permettra, peut-être, de retrouver un peu de commun.

Combeferre

De l’horreur et de l’indignation à… quoi au juste ? [4]

J’aimerais, en apprenant l’événement depuis mon lointain pays d’adoption, le Guatemala, pouvoir n’être pas pessimiste, voir dans les mobilisations spontanées un « sursaut républicain », m’enthousiasmer de cette indignation signalant un attachement profond à la liberté d’expression en me disant qu’elle est porteuse d’avenir. Mais j’ai au fond la certitude que l’avenir des incantations à la liberté d’expression de la racaille politicarde, ce sont précisément des mesures liberticides qui enrichiront le capital et l’industrie de la surveillance et de la répression : plus de caméras, de flics, de militaires, de « bavures » racistes. Et toujours moins de démocratie. Nous avons tout de même l’expérience d’antécédents. Les attentats du 11 septembre 2001 n’ont-ils pas amené les guerres d’Afghanistan et d’Irak ainsi que le Patriot Act ? Les manifestations populaires massives n’ont pas empêché la guerre d’Irak ; l’industrie de la sécurité a vu gonfler colossalement ses capitaux ; le « choc des civilisations » s’est peu à peu fait une prophétie autoréalisatrice et le bushisme délavé est devenu à la vérité le fond de l’air, renforçant à raison chez les écrasés d’ailleurs le sentiment du mépris absolu de l’Occident. La liberté (d’expression, d’opinion, de publier), après l’anarchie, le socialisme, la démocratie, la laïcité, n’est à son tour plus qu’une coquille évidée, agitée seulement pour faire oublier que notre démocratie est morte. L’adoption du Traité de Lisbonne validé par les gouvernements d’Europe sans consultation populaire (ou contre icelle) ou, plus récemment, les négociations secrètes du TAFTA/GMT, le démontrent bien assez.

L’horreur des assassinats n’efface pas non plus la conscience permanente du manque d’outils intellectuels, idéologiques et militants (c’est-à-dire, au total, politiques) pour l’appréhender et pour y répondre. Le rejet, la dénonciation, l’indignation ne font pas un projet politique, ce que les mouvements de 2011 ont assez montré. La gauche « critique », en déroute, n’est capable que de bégayer les mêmes sempiternelles convictions qui ont démontré leur inefficacité depuis les années 1980. Et quant à l’appel à l’union nationale, comment ne pas dénoncer cette soudaine défense de la « liberté d’expression » de ceux qui hier ne disaient rien quand Mermet était renvoyé de France Inter ou Dieudonné agressé par des fanatiques pro-israéliens ? La « liberté » n’est, comme avant la laïcité et les valeurs républicaines, qu’un prétexte abject dirigé contre l’islam – et pas seulement son interprétation politique, réactionnaire et agressive – par un establishment politique en aucun cas disposé à reconnaître sa responsabilité dans ce qui fonde cette abjecte tuerie.

Très, trop commode, l’union nationale où s’indistinguent les libéraux du PS et de l’UMP, quand les conditions objectives renforçant sans cesse l’extrême-droite devraient condamner les alternances sans alternative à quoi les gauches « de gauche » sont incapables de fournir une réponse convaincante aux perdants de la mondialisation. Et le FN, naturellement, se frotte les mains.

Au total, à moins de se résigner à sauter d’horreur en indignation sans programme d’action politique, il faudra bien finir par comprendre que les soi-disant nationalistes racistes et xénophobes délavés et hypocrites ne sont que les deux faces d’une même pièce. Que l’un et l’autre sont les produits d’une libéralisation du monde qui, corrodant les référents de sens collectif au nom d’une certaine idée de la liberté individuelle, jettent des millions d’individus dans le désarroi et le désemparement identitaire. Cela avec les conséquences effarantes d’une recomposition postmoderne d’une identité de bric et de broc faite de livres et de fantasmes, puisque, comme l’écrivait René Char : « il n’y a plus de principes généraux et de morale héréditaire ». Le tout sur fond de misère sociale, économique et identitaire, sur fond d’inaccomplissement des principes républicains. Et dont les responsables au premier degré, paradant à qui-mieux-mieux pour dire son soutien à Charlie, sont les interchangeables partis de l’alternance sans alternative, PS et UMP donnant chaque jour davantage raison au FN quand il parle d’un bloc UMPS, confiscateur de la démocratie et ami des puissants.

Lorsque la privatisation du sens abolit, à la longue, tout référent, au profit bien entendu du marché qui transforme en or (au profit de quelques profiteurs) toute la merde morale venant de la décomposition du tissu social et des héritages, on récolte les fanatismes que ne peut qu’engendrer la postmodernité libérale. Fanatismes que, naturellement, les libéraux forcément ennemis aussi bien des Mohamed Merah que des Anders Breivik (car, n’est-ce pas, « que chacun fasse ce qui lui plaît dans sa sphère privée, si du moins on ne menace pas la mienne »), ne peuvent que condamner, sans jamais réaliser que leur refus de projet de civilisation basé sur des valeurs collectives (quelle civilisation peut-on concevoir qui s’articule autour du Marché, du Droit et d’un système politique représentatif sans cesse plus détaché de la société ?) est à la source même des mots qu’ils condamnent ?

Combien de temps continuera-t-on donc à végéter dans cette trompeuse opposition entre FN et droite d’un côté, PS et gauches « critiques » de l’autre, entre méchants islamophobes d’un côté et le camp du bien et d’une prétendue tolérance (ce que contredit n’importe quelle discussion où toute conviction contraire est condamnée comme « fasciste ») de l’autre ? Le grand mal, c’est la mort du sens collectif, du commun, de la chose publique. Au total, si ces morts devaient « servir » et être dignifiées, mon espérance naïve est que ce soit pour faire dégager toute la racaille interchangeable d’élus qui ne représentent plus grand chose d’autre qu’une valetaille du grand capital, pour écarter le FN et l’UMP et leur lecture horizontale (le voisin, l’immigré, le chômeur-profiteur, etc.) au profit d’une lecture verticale des maux. Et c’est encore sans parler des questions fondamentales du rôle des prisons, du contrôle étatique des capitaux étrangers finançant les prêcheurs fanatiques sur notre territoire, du renseignement et surtout, à la racine, d’un racisme et d’une relégation sociale qui sont en totale contravention avec les grands principes républicains inappliqués. Et le racisme, ce cancer, a bel et bien lancé des métastases dans le corps de la France, dont l’attentat du 7 janvier est la manifestation éclatante en façon de revers.

Il faudra donc choisir : non pas entre le FN et les partis prétendument républicains et sans cesse davantage antidémocratiques, mais bien entre la tension vers une République démocratique exigeant un peuple de démocrates combatifs et une souveraineté populaire qui suppose la restauration de la collectivité au détriment du narcissisme, ou bien l’aggravation sans espoir du libéralisme – somme toute, filtré et partiellement trahi par les intérêts de classe de ceux qui les appliquent et les revendiquent – et de ses conséquences en cascade.

Mikaël Faujour

Vague à l’âme [5]

Tous les jours des innocents meurent sous les tirs d’injustice de la folie humaine. Pourquoi alors faut-il accorder plus d’importance à l’attentat de ce mercredi ? Pourquoi notre instinct nous a-t-il poussés si nombreux dans les rues ? Était-ce simplement plus proche de nous ? Était-ce un sursaut de patriotisme français ? Le soir du drame, je suis allé au rassemblement, place des Terreaux à Lyon. Sincèrement, je pensais n’y voir personne. Quelle belle surprise ce fut de découvrir ce cœur de ville historique battant des mains chaleureusement en hommage aux victimes. Ce jour-là, cette Dame du vieux Monde, la France, a retrouvé son âme. Les identitaires nous bassinent depuis lors pour plus de dureté face aux musulmans mais, à l’instar de leurs alliés objectifs, les djihadistes, ils attaquent la France une deuxième fois. Car l’âme du peuple français, ce n’est pas un rêve fantasmatique de passéisme, c’est celle qui relève le menton devant la menace. La France éternelle insoumise, résistante, malgré tous les malheurs qui la traversent, malgré toutes les divisions, ne rend pas les armes. Comme un automatisme, comme un réflexe conditionné dans notre chair, nous nous sommes mobilisés. Il n’y avait pas de chef de manif sur la place, pas de meneur de troupes, personne pour diriger, nous étions mus par un désir commun : celui de faire front ensemble. Car plus qu’un journal satirique dont on peut critiquer bien des choses, ce qui a été attaqué c’est bien notre véritable identité, cette volonté de liberté viscérale, ce vieux tempérament national d’adolescent pour toujours. « Je suis Charlie », expression dérisoire de compassion semble en réalité d’une bien plus profonde réalité. Elle exprime cette flamme indomptable qui nous habite tous. Belle et rebelle est la France, et il faudra continuer à tenir le front, soudés, devant tous les rapaces qui ne manqueront pas de vouloir nous diviser pour régner.

 Vincent Froget

La liberté et la nuit [6]

Jeudi soir, alors que la plupart des médias faisaient des événements tragiques de cette semaine un spectacle et se mettaient en scène et pendant que les réseaux dit « sociaux » frétillaient d’émotions et de commentaires plus ou moins sensés et de commentaires du commentaires, je rentrais du boulot, hors de cette excitation.

Dans le bus 22 allant vers le RER D, j’entendais deux personnes assises derrière moi avoir une discussion gaie et à haute voix. Deux personnes, noires, une femme et un homme dont j’ai appris par la suite qu’il étaient collègues de travail, discutaient de la volonté de l’une d’entre d’elles d’apprendre la langue, qui pour autant que je puisse en juger, parlait déjà très bien pour quelqu’un de présent en France depuis moins d’un an.

J’ai été heureux pendant le trajet d’entendre sa volonté d’apprendre la langue française, poussée par son père pour le faire, prenant des cours deux fois par semaine et ayant hélas aussi, la télévision comme professeur. Elle, est cap-verdienne, et en arrivant ici, elle ne parlait que le portugais et le créole, et bien que le français coule d’une manière fluide bien que timide de sa bouche dans la discussion, l’exigence de faire mieux. C’est en entendant quelques mots en portugais, ces mots et cette sonorité qui me rendent sensible sans que je sache trop pourquoi depuis que mon premier voyage au Portugal il y a quelques années – peut-être la rencontre de deux saudade, la mienne, que je traîne depuis bien longtemps et celle native, du Portugal – qui m’incite à participer à la conversation. Pas de regard réprobateur comme il m’est arrivé d’en recevoir pour me dire de ne pas me mêler de la conversation, une discussion simple, sur la vie, sur la langue, s’enchaîne.

« – Y a un mot que je connais pas en français, on dit sinetaxe.

– Oui, c’est pareil en français, on dit syntaxe. »

Et le bus arrive alors à la gare du RER Villiers-le-Bel Gonesse Arnouville. Nous descendons du bus toujours en discutant. J’avance un peu devant mais pas trop, ayant envie de poursuivre la discussion, mais ne sachant pas si tous les deux s’arrêtent là ou poursuivent leur chemin par le RER. Finalement, au passage du portique, elle nous quitte vers la sortie et le temps de la saluer, nous nous retrouvons sur le quai direction Gare du Nord. Il est presque 20 h, la discussion continue pour nous deux, inconnus il y a quinze minutes et qui se sépareront presque aussi inconnus d’ici vingt minutes, le temps d’arriver à Châtelet les Halles.

Le train arrive et nous nous installons face à face en bas dans le wagon. Nous commençons à parler de notre travail. Il me dit qu’en fait tous les deux sont collègues, lui vigile et elle femme de ménage. Lui commence à 8 h et finit à 19 h, à horaires fixes moi, cadre en forfait journalier, en général vers 8 h – 8 h 30 pour finir au plus tôt vers 17 h 30-18 h. Nous avons tous les deux une heure et demi de trajet pour nous rendre au travail, lui habite à l’ouest de Paris, à Courbevoie, moi au sud de Paris, à coté de la porte d’Orléans. Et par la suite, je n’ai finalement plus beaucoup parlé.

Il me dit qu’il a ces horaires en ce moment, mais il lui arrive aussi de travailler de nuit, de 22 h jusqu’à 7 h. Que c’est plus dur, qu’il n’aime pas ça, qu’à 7 h, il dort debout, qu’il va se coucher, mais que finalement, il dort peu et se réveille vers midi. Mais que c’est ce qu’on lui demande.

Il a travaillé pour Sephora, sur les Champs-Élysées en décembre 2013. Quelques fois, il terminait vers 23 h – minuit et pour des questions de « changements de planning », on lui a demandé de revenir à 8 h du matin. Je glisse que c’est illégal, que de mémoire il faut au minimum dix heures avant de reprendre le boulot. Il ne sait pas, mais c’est comme ça.

Se cachant les yeux alternativement avec les mains, il me dit que ça a failli le rendre fou, de bosser comme ça, de ne pas voir le jour, de ne pas voir ses amis et qu’il était content quand ça s’était enfin arrêté. Je lui dis qu’il en est de même pour mon frère, ma belle sœur partant travailler vers 4 h 30 du matin à l’aéroport Charles-de-Gaulle, mon frère commençant à 14 h et finissant vers 22 h et qu’en réalité, ils ne se voient jamais. Il confirme, lui-même n’est pas marié à l’époque, mais maintenant oui et qu’heureusement qu’il n’avait pas encore d’enfants, sinon il ne les verrait jamais.

Le train arrive finalement à gare du Nord, nous descendons tous les deux et nous séparons avec le sourire, par une poignée de mains et un « bonne continuation », lui vers la ligne A et moi, tenté par la B, mais bloquée à cette heure pour un colis suspect, je prends la 4. Content d’avoir eu cette discussion sans enjeu, spontanée, simple et amicale, que j’ai de temps en temps dans les transports, moi le taiseux.

Je ne peux m’empêcher de me souvenir d’une rencontre, ou plutôt d’un croisement, l’année dernière, à 50 mètres de ma porte d’entrée, en rentrant manger chez moi (je travaillais à l’époque à dix minutes). Une jolie jeune femme, qu’on dira « bien de chez nous », marche décidée, casque Marshall blanc vissé sur les oreilles, arrive en sens inverse, sans doute pour aller manger elle aussi. Un chat passe sur le trottoir, elle fait une pause, pose un sourire et un regard bienveillant. À l’instant de la croiser, je cherche son regard : masque et tête baissée.

Je me souviens aussi de la foule rencontrée le soir des assassinats à République. Une foule compacte, plutôt jeune, parisienne, finalement très homogène. Peu de drapeaux, juste quelques autocollants et panneaux « Je suis Charlie ». Elle scande de temps en temps « Charlie, Charlie » ou « Liberté d’expression ». Quelqu’un tente, depuis une fenêtre de la place de la République, de lancer une Marseillaise mais que personne ne reprend.

En rentrant finalement chez moi, en allant sur Facebook et sur mes sites favoris, les seuls dessins que j’aperçois sont des caricatures sur l’islam. Or, bien que n’étant que rarement lecteur de Charlie Hebdo, il me semble que sa critique n’était pas qu’envers les religions. Seul, sur ma timeline, Fakir, a posté un dessin de Cabu dans un esprit différent, invitant à rendre en premier lieu, hommage aux hommes, quoi qu’on pense du journal.

« Liberté ! », entends-je, et de rentrer à la maison, le sentiment du devoir accompli. Liberté, oui, mais pas seulement : « Liberté et égalité et fraternité ».

Boris Lasne

C’est la tradition française pour la caricature, l’impertinence et
la liberté de déplaire qui a été assassinée [7]

L’assassinat de Cabu, Wolinski, Charb, Tignous, Bernard Maris et tous les autres est la décapitation de toute une génération de dessinateurs et de chroniqueurs qui ont incarné l’esprit libertaire du journal satirique. Si j’ai vu les dessins de Cabu assez jeune à la télévision, je n’ai vraiment découvert Charlie Hebdo que dans les années 2000, quand il tapait surtout sur Jean-Paul II, un peu avant que n’éclate l’affaire des caricatures de Mahomet. Quand Charb a succédé à Philippe Val, le journal est vraiment redevenu ce qui faisait sa marque de fabrique depuis Hara-Kiri : un journal qui ne veut pas plaire à tout le monde, qui tape sur toutes les religions, sur le capitalisme, rejette toute forme de racisme, mais ne transige jamais sur la laïcité et les valeurs républicaines. Charlie Hebdo s’est retrouvé souvent seul face à tous ceux qui lui reprochaient, au mieux de jeter de l’huile sur le feu, au pire de verser dans l’islamophobie… Le journal incarnait une forme de pensée critique par le dessin avec une liberté de ton, un refus de céder aux pressions et un goût pour la provocation dans lequel je me reconnaissais. La seule manière d’honorer la mémoire des victimes est de faire comprendre aux fous de Dieu et autres censeurs que nous ne céderons jamais face aux intimidations et que nous continuerons toujours à faire vivre la liberté d’expression dans ce pays.

Romain Masson

À mon ami Charlie [8]

La première fois que j’ai lu Charlie Hebdo, j’avais 18 ans. Je connaissais le journal de réputation, mon père possédait des vieux exemplaires d’Hara-Kiri, je commençais à lire Le Canard Enchaîné, ma conscience politique s’affirmait…

J’ai décidé de m’abonner. Pour me marrer en m’informant. Pour soutenir un journal de gauche. Je l’ai été pendant près de dix ans. Pendant toutes ces années, les dessins et les articles de Cabu, Charb, Wolinski, Tignous, Honoré, Oncle Bernard, Biard, Luz, Thoret, Pelloux, Riss, Lançon, Val, Cavanna, Nicolino, Siné, Catherine, Sattouf, Fourest, Willem, Jul, Sfar, Fischetti, Kama… furent un joyeux bordel de rires, d’intelligence, d’indignation et de liberté. Une réunion de famille hebdomadaire.

Le lisant à l’université, les caricatures de Mahomet déclenchèrent un vif débat avec des camarades de ma fac d’économie : musulmans, ils se sentaient insultés, je faisais valoir le droit au blasphème et à la caricature même la plus médiocre. Putain, j’aimais ces échanges fermes mais respectueux où l’on s’engueulait sans haine.

J’avais rencontré Charb en septembre 2008, lors de la présentation du documentaire C’est dur d’être aimé par des cons au cinéma Le Méliès de Saint-Étienne. Il était venu, en compagnie de Daniel Leconte, discuter avec les spectateurs sur la liberté de critiquer l’intégrisme religieux. Je l’avais revu au Forum Libération de Lyon en décembre 2011, répondant toujours calmement aux excités que le vrai racisme serait de croire que les musulmans n’ont pas d’humour, qu’ils ne savent pas rire de la religion, qu’ils ne comprennent pas les caricatures.

Je me souviens qu’en fac de droit, je lisais, ostensiblement, Charlie aux premiers rangs de l’amphi, non pas tant par provocation que par fierté. Fier de lire un journal traîné dans la boue, insulté, calomnié et dont les journalistes n’en avaient rien à carrer, marchant droit la tête haute. Ou plutôt en zizag, comme un vieil anar bourré qui se fout de la gueule des passants en chantants des chants révolutionnaires.

Charlie, mon vieux poto crado et scandaleux, désolé de m’être éloigné de toi ces dernières années. J’ai l’impression de t’avoir abandonné. Faut dire que t’étais saoulant, parfois, à pisser partout en t’esclaffant comme un diable. Et je serais là pour te soutenir, même titubant, pour arpenter une nouvelle fois cette chienne de vie, larme au poing, sourire en bandoulière.

Sylvain Métafiot

Le funeste prix du sang et des larmes [9]

Policiers, économistes, caricaturistes, journalistes, correcteurs : ils ont tous été assassiné en ce début d’année. Vivants, tous les Français dont je fais partie ont été touchés dans l’affaire. Nous avons perdu ce mercredi des personnes estimables et retiré pour funeste prix celui du sang et des larmes. L’impact de la tuerie de Charlie Hebdo risque d’avoir des conséquences politiques aussi lourdes que délétères : c’est notre devoir, pour la France, pour la République, et contre la bêtise humaine, de rester unis dans un si douloureux moment. Nul doute, toutefois, que nous y parviendrons, même s’il aura fallu douze morts pour qu’enfin, policiers et manifestants tombent d’accord sur les chiffres de la manifestation, le soir du 7 janvier 2015.

Noé Roland

Assassinés par le premier degré [10]

Des souvenirs d’adolescence remontent à la surface, une menace d’internement émanant de la mairie d’Orange adressée à mon père qui écrivait pour Charlie Hebdo, mais aussi des rires en voyant tous les puissants de cette planète, les mêmes qui défilaient hier, se faire croquer par la plume et les crayons de la rédaction. Mercredi à l’annonce de l’assassinat des douze, je n’étais plus qu’un cri de rage et de peine désespérément silencieux alors qu’il aurait dû craquer la voûte céleste pour qu’ils reviennent.

Au chagrin de la perte s’ajoute celui d’une France qui se retranche toujours plus et qui oublie que, quels que soient les événements, c’est toujours au pied du mur qu’elle s’est réalisée. Oui, il y a péril en la demeure. Vendredi, il a fallu tremper son stylo dans ses larmes pour éteindre au plus vite les velléités incendiaires et néoconservatrices des pyromanes patentés. Le feu de la haine de l’autre, ils l’entretiennent quotidiennement en jouant du tisonnier. À côté, les communautaristes, obsédés de l’islamophobie, manient le soufflet pour l’attiser avec des « Ils l’ont bien cherché ». Tous, deux, ils y incinérèrent le genre humain, alimentant le grand feu de la détestation raciale, religieuse et culturelle.

Que pourraient-ils comprendre d’un organe anarchiste et libertaire tel que Charlie Hebdo ? Une rédaction qui, chaque semaine, allume un feu de Saint-Jean qui brûle toutes les formes de domination par la satyre, réchauffe les convictions par le rire et illumine par le second degré. Des enfants espiègles qui sautaient au-dessus des menaces car seul comptait l’expression de leur art : la satyre.

Dans un monde idéal, un désaccord avec Charlie Hebdo se serait réglé par une joute de dessins comme il existait des duels au XIXe siècle avec pour seul arbitre le panache. Pour les pragmatiques et adeptes de la froide réalité, cela aurait pu aussi se régler au judiciaire.

Dans la réalité, ils sont tombés, les crayons en bandoulière, face à des kalash tenues par des adeptes du premier degré. On nous bassine avec la guerre des civilisations, il s’est livré une guerre des mondes : celui des frustrés face à celui des doux rêveurs. Depuis, la plaie se gangrène attaquée de toute part par le complotisme, la récupération politicienne, l’anathème et les amalgames. Cautériser devient une nécessité : à la terreur et à la peur, il faut redoubler de joie de vivre, de rencontres, de controverses afin de déconstruire nos représentations véhiculées par de trop nombreux entrepreneurs de l’effroi. Je ne suis plus un Charlie car ce slogan a déjà perdu toute sa mystique pour devenir une réclame et une sollicitation politique par tous ceux que l’équipe de Charlie exécrait. Non, je suis le gardien de tous mes frères et sœurs en citoyenneté tombés – Frédéric Boisseau, Philippe Braham, Franck Brinsolaro, Jean Cabut, Elsa Cayat, Stéphane Charbonnier, Yohan Cohen, Yoav Hattab, Philippe Honoré, Clarissa Jean-Philippe, Bernard Maris, Ahmed Merabet, Mustapha Ourrad, Michel Renaud, François-Michel Saada, Bernard Verlhac, Georges Wolinski – et de tous ceux encore debout.

Politikon Urbain

Celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas… [11]

J’écoutais la radio à ce moment-là. Sur le coup, tu sais Charlie, j’ai pleuré. J’ai pleuré pour toi. J’ai pleuré pour nous tous, les dessinateurs, les flics, les agents d’entretien, les journalistes, moi, mes gosses, les chrétiens, les juifs, les musulmans, les protestants, les bouddhistes, les agnostiques, les athées, les incrédules, le grand Duduche, les connards de droite et les abrutis de gauches, les indécis du milieu, les rouges, les jaunes, et même pour les chaussettes rouges et jaunes à petits pois (celles de mon enfance où Cabu n’était pas loin). La tristesse menaçait de m’envahir. Le mortifère sonnait à ma porte.

Et puis, et puis j’ai trouvé cela complètement inutile de pleurer, cela revenait à cesser toute lutte. Et pour rendre honneur à des mecs qui nous avaient tant fait marrer, c’était absurde, c’était même un véritable contresens.

Alors, je me suis dit qu’il fallait plutôt rire, rire d’un rire éclatant et tonitruant, du rire de la vie de l’espoir, de la paix de tout ça. Là maintenant, j’ai envie d’éclater de rire, d’éclater de vie car c’est la plus belle arme contre le noir, la merde et l’ombre. Contre la terreur.

Quelles armes avons-nous contre la terreur ? Comment pouvons-nous réagir devant elle, nous, les petits, ceux qui n’ont aucun pouvoir ? Que devons-nous faire ?

Prendre les armes à notre tour, trouver un ennemi désigné et tirer dans le tas ? Se laisser emporter vers une irrésistible « vengeance » ? Non. Car, bien sûr, nous serions à notre tour des barbares.

Que faire d’autre ? Nous cacher ? Prendre une pelle et nous enterrer ? Non. Car nous serions des pleutres et une telle vie ne vaudrait la peine d’être vécue.

La seule solution qui nous reste, à nous, les sans-nom, sans-pouvoir, c’est de vivre, vivre normalement, sans peur et sans haine, dans une joie provocante, d’être résolument et jusqu’à notre dernier souffle, insolents de vie.

« Un rebelle est un rebelle

Deux sanglots font un seul glas

Et quand vient l’aube cruelle

Passent de vie à trépas

Celui qui croyait au ciel

Celui qui n’y croyait pas
 »

Ces six vers sont extraits de  « La Rose et le Réséda 
 », de Louis Aragon, poème publié pour la première fois en mars 1943.

Cécile alias Volcadoc

Du drame à la tragédie [12]

J’ai personnellement connu Charlie Hebdo en des temps éloignés où je me formais intellectuellement. Belge de nationalité, très peu au fait à l’époque de la culture française (ou, de fait, de toute culture, ignorance oblige), je ne connaissais ni la presse satyrique, encore moins Charlie Hebdo. C’est paradoxalement en partant d’un sujet très sérieux, celui de la laïcité, que je me trouvai nez à nez avec cet hebdomadaire. C’est en me renseignant sur la montée de l’islamisme et les problèmes de laïcité que je fis la connaissance de ces recueil de grossièretés bêtes et méchantes, avec notamment l’affaire des caricatures. Le procès me semblait déjà injuste à l’époque, et encore aujourd’hui je refuse que cet hebdomadaire soit qualifié de raciste – ou que « l’islamophobie », néologisme typique des bons docteurs diplômés en psychiatrie de la pensée, soit lui-même un « racisme ».

Le temps et une radicalisation personnelle aidant, je me suis progressivement éloigné du journal, lui préférant souvent la radicalité d’un Siné Hebdo, mais en n’oubliant jamais les grotesques fous rires que me provoquaient – et me provoquent encore – les dessins des Charb, Cabu et autre Tignous. L’arrivée à sa tête du dessinateur Charb augurait cependant de bonnes et belles choses, tant l’emprise crépusculaire d’un Philippe Val, nouveau converti au nouveau conservatisme, avait permis l’écoulement de marchandises américaines et européennes détestables. Après un passage à vide, et quelques détours dans les sinueux marécages de l’européisme et de l’atlantisme, l’hebdomadaire reprenait du poil de la bête. Son sang vivifié par une équipe remise à pied, il prenait une tonalité plus rouge (et verte) qui n’était pas pour me déplaire. Il aura fallu la folie meurtrière de deux terroristes altérés de sang pour pratiquer une saignée monstrueuse, digne des médecins de Molière…

Le deuil est nécessaire, et le soutien radical aux proches des défunts d’une indispensable actualité. Les morts au front méritent cela. En revanche, ils ne doivent pas empêcher la réflexion, qui s’avère de plus en plus nécessaire au vu des politicarderies ambiantes. Combattre le terrorisme, oui, mais comment ? On a tôt fait de redoubler de virilité, de faire des rodomontades le buste gonflé et le menton fier afin de justifier une guerre à l’étranger – inutile et dangereuse. Bernard Maris parlait déjà, dans un entretien accordé à l’intellectuel belge Jean Cornil, de la pulsion de mort et de la passion pour la guerre des hommes… Notre soif de sang n’attend jamais qu’un déclencheur, pour que se réveillent en nous les plus profondes inspirations morbides. Partir à l’étranger dans un esprit de vengeance drapé dans la justice universelle, restreindre nos libertés et accroître la société de surveillance sont autant de dangers qui nous guettent. Rappelons-nous Naomi Klein et sa shock doctrine : ce genre de désastres sont bien souvent les meilleurs moments pour que les dominants entérinent et accroissent leur domination. Gardons l’esprit éveillé et les sens à l’affût, si l’on désire être fidèle aux morts. Le fanatisme religieux sortira toujours gagnant de ce genre de lubies militaristes et liberticides.

Enfin, n’oublions pas les maux qui guettent notre civilisation à l’agonie. N’ayons pas la paresse de croire que face au fanatisme, nos armées de consommateurs, au derrière aplati par des heures vautrées devant le sacro-saint Écran, seront d’une aide quelconque. Le néant culturel qui semble être de plus en plus la destinée de l’Europe rend vaine toute prétendue résistance aux fanatiques. La civilisation du produire-consommer n’a rien à opposer aux valeurs rigides et tenaces des intégristes religieux… Leur foi aveugle en un idéal n’est que l’envers du décor occidental, l’inverse extrême du nihilisme et de l’insignifiance de nos sociétés. Et pour cause : si en effet l’autonomie individuelle et collective, vecteur et produit de luttes acharnées, irriguait l’imaginaire occidental et colorait sa vision de la liberté, son évanescence a produit chez nous des hordes d’individus bornés par l’horizon capitaliste. Où est donc la liberté, l’autonomie, dans des sociétés où les caméras de surveillance pullulent, où l’environnement de travail se rapproche de conditions totalitaires et orwelliennes et où le Marché cadre et recadre les pulsions de l’individu afin de l’orienter vers ses buts inhumains ? À chaque attaque terroriste, les libertés se contractent et l’État restreint l’espace d’autonomie, donnant ainsi la preuve la plus effroyable de l’amitié tacite entre nos exploiteurs et ces fous de Dieu barbares… Barbares alors qu’ils sont nés et ont été formés chez nous…

Si ce drame peut éventuellement produire du sens, c’est-à-dire devenir une véritable tragédie, ce sera en éveillant correctement les consciences. Les victimes participaient, pour la plupart, d’une vision critique de la société. Généralement opposés au capitalisme, bien souvent athées anti-religieux, ils incarnaient à travers leur journal ce qui donnait et a toujours donné du sens à nos sociétés : le questionnement radical, la critique et la liberté de ton. Sans le savoir, ils luttaient. Dans le chaos, dans la joie et la moquerie, leurs bouffonneries accomplissaient l’idée de lutte qui a fait l’histoire – l’une de ses meilleures parties – de l’Europe, et particulièrement de la France. Contre les dogmes de la société, contre la domination voilée ou non, contre tout et n’importe quoi. Jamais union nationale n’arrivera à rendre hommage à ces morts – qui, ne l’oublions pas cependant, n’étaient pas tous membres du journal. Évitons donc de cracher sur leur tombe. C’est à une remise au goût du jour de la polémique et de la lutte, de cette fameuse huile qui coulerait soit-disant sur un feu imaginaire, que nous invite ce deuil. Et le combat contre ce type de terrorisme ne passera que par cela. Par de la politique, vraie et non restreinte au jeu des partis. L’esprit de communauté contre le repli sur soi, la lutte des classes contre la lutte des places, le libre-examen contre l’adhésion molle au conformisme et à la bien-pensance, le débat public contre la soumission privée. La liberté, l’égalité et la fraternité, contre le fanatisme.

Galaad Wilgos

Pour continuer le combat :

Catégories :Société

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1 réponse »

  1. Charlie Hebdo ne faisait pas que combattre le fanatisme religieux, contrairement à ce qu’il prétendait. Il stigmatisait les masses populaires de confession musulmane. Il étalait, sous des prétentions « de gauche » mais de manière chaque jour plus « décomplexée », tous les pires clichés racistes et les conceptions les plus paternalistes de la petite bourgeoisie blanche occidentale. Il participait à la hiérarchie des civilisations, pilier de l’ordre impérialiste mondial. Il ne le disait pas ouvertement mais n’était sans doute pas loin de penser, comme Michel Houellebecq, que « l’islam est la religion la plus con du monde » (tout en feignant de s’en prendre à tous les intégrismes). Il participait à l’hystérie islamophobe comme grande mobilisation réactionnaire de notre époque, faisant le lit du fascisme.
    Sa subversivité n’était en réalité rien d’autre que l’idéologie dominante dans toute sa splendeur, version « de gauche » ; pourfendant tout ce qu’il est si facile de pourfendre devant l’opinion petite-bourgeoise intello des centres-villes : l’extrême-droite FN et compagnie (ou comment s’acheter une bonne conscience « antiraciste » à prix discount), les « affreux dictateurs » des cinq continents (enfin, surtout ceux déplaisant à l’Occident et dénoncés par tous les grands médias), les flics (mais enfin, on acceptait quand même volontiers leur protection !), les versions un peu trop ultra-libérales du capitalisme, les conceptions sociétales archaïques du Vatican et puis bien sûr l’horrible islamisme. Et si le débat s’était focalisé ces dernières années sur cette question de l’islam, cela ne doit pas faire oublier non plus le sexisme crasse de beaucoup de caricatures ou encore le mépris bobo d’un prolétariat forcément beauf. Bref, tout ce qui ne risquait surtout pas (contrairement à la première mouture des années 1970 et surtout à son prédécesseur Hara-Kiri) de positionner l’hebdomadaire de manière réellement antagonique dans les luttes émancipatrices qui se livrent actuellement en France, vis-à-vis des vrais détenteurs des pouvoir politique, économique et social… à commencer par les détenteurs du Capital !
    Et non, contrairement à ce que l’on peut entendre et lire ici ou là, attaquer ainsi l’islam, ce n’était pas « pareil que de se foutre des catholiques » (ce que « Charlie faisait aussi ») : les musulmans sont en Occident (pour la grande majorité) des colonisé-e-s intérieur-e-s soumis-e-s à toutes les discriminations racistes et les ségrégations sociales, tandis que les pays musulmans sont en proie aux pires conflits qui ravagent la planète dans le cadre de guerres imperialistes non déclarées qu’attisent les bombardements humanitaires ou antiterroristes occidentaux. Rire de l’islam et des musulmans, c’est donc rire d’une identité souffrante : c’est, en dernière analyse, les présenter comme des « bouseux à civiliser », ce qui est précisément et historiquement au cœur de l’oppression colonialiste et impérialiste qu’ils ont subie et subissent encore de nos jours.

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