Politique

Départementales : le retour de l’épouvantail FN

Comme prévu, le Front national a confirmé, au premier tour des élections départementales qui se sont déroulées le week end dernier, sa percée électorale, en obtenant plus de 24 % des suffrages exprimés. Comme nous pouvions également le prévoir, consternation, indignation et refus de la réalité se sont succédé, et le Premier ministre Manuel Valls s’est empressé d’appeler au « vote républicain » pour le second tour afin de masquer la déroute électorale de son parti, qu’il refuse d’admettre. C’est l’occasion de revenir sur la question du Front national qui, loin d’être une menace pour le système politique, est d’abord un épouvantail bien commode et ainsi l’idiot utile de ce système. 

VallsDénoncer le Front national semble dispenser de faire de la politique, au moins dans la logique du Parti socialiste. Entre l’UMP qui n’a plus pour stratégie que de chasser sur les terres du Front – comme sur la question du porc dans les cantines – et le PS qui agite depuis des semaines le chiffon rouge de la menace fasciste, le FN n’a jamais autant été au centre du jeu politique, au point d’éclipser tout débat, alors que les départements et leur avenir — qui est incertain — en mériteraient. Deux semaines avant le premier tour, Manuel Valls déclarait ainsi : « J’ai peur que mon pays se fracasse contre le FN. » Rebelote la semaine dernière au Grand Journal de Canal+ où le Premier ministre a expliqué qu’« il faut avoir peur du Front national ». Pourtant, à part rendre responsable de manière grotesque le philosophe Michel Onfray de la « lepénisation des esprits », aucune analyse sérieuse de la situation par notre Solférinien, et encore moins d’autocritique, qui seraient pourtant les bienvenues. Car voilà, pour le PS, l’épouvantail FN ne fait que servir une stratégie socialiste : il doit inciter au “vote utile” et masquer la désormais très grande absence de programme chez ce qui s’avère un des plus vieux partis de gauche en France… Et chez ces socialistes, le succès du FN ne provoque absolument aucune curiosité.

Une fois les résultats du premier tour proclamés, le spectacle continue. Après un incroyable déni de la réalité par Manuel Valls qui se félicite de la résistance de la gauche, pourtant humiliée, celui-ci se sert du score du FN pour réclamer une nouvelle fois une « union de toute la gauche », et ressortir le mythe du Front républicain en appelant à « voter pour le candidat républicain lorsqu’il est face à l’extrême droite ». De son côté, Sarkozy, autoproclamé « meilleur rempart à l’extrême droite », demande aux électeurs de droite d’agir de manière responsable en choisissant l’UMP au second tour, plutôt que le FN et son « dangereux programme économique d’extrême gauche ».

« Car voilà, pour le PS, l’épouvantail FN ne fait que servir une stratégie socialiste : il doit inciter au « vote utile » et masquer la désormais très grande absence de programme chez ce qui s’avère un des plus vieux parti de gauche en France… »

Or, comme l’explique le politologue Joël Gombin, expert de l’extrême droite, le FN est encore loin d’être le premier parti de droite, et n’est donc pour le moment pas en mesure de réunir une majorité d’électeurs. Dans ces conditions, le parti de Marine Le Pen reste avant tout un épouvantail bien commode, devenu à la fois menace fasciste et menace gauchiste pour les libéraux qui osent tout et surtout l’improbable. Un rôle qui semble arranger, au final, le FN, car en endossant tour à tour le rôle de la menace et celui de l’anti-système, le parti de Jean-Marie Le Pen continue sa progression fulgurante, entamée il y a une trentaine d’années. Une tendance qui pourrait très bientôt se révéler réellement dangereuse, car si la France ne ressemble en aucun cas à l’Allemagne des années 1930, et que le FN n’a rien à voir avec le parti nazi, ce parti n’incarne en rien une solution. Au contraire. C’est pour cela que le programme de Marine Le Pen et son succès demande une analyse sérieuse.

Le FN ? Tout aussi pourri que les autres !

Catherine_MégretAlors qu’il se présente traditionnellement comme le parti de la dissidence, marginalisé par le système, le FN n’hésite pas à profiter de ce dernier dès qu’il en a la possibilité. N’oublions pas que les frontistes ont participé à plusieurs reprises aux affaires politiques depuis leur première victoire municipale à Dreux, en 1983. Et on ne peut pas dire qu’ils se soient mieux débrouillés que la « bandes des quatre » (RPR, UDF, PS et PCF) qu’ils avaient, à une certaine époque, coutume de dénoncer. On peut même affirmer que la mauvaise gestion est une des marques de fabrique du Front national. Les cas les plus retentissants sont ceux de Daniel Simonpieri qui a fait exploser les impôts à Marignane sans aucun résultat positif pour la ville, et de Catherine Mégret qui a détruit l’emploi à Vitrolle. Mais pire encore, le clientélisme et les affaires n’ont pas épargné les dirigeants bleu marine. On peut ainsi citer sommairement : les subventions détournées par Jean-Marie Le Chevallier (Toulon) pour financer ses vacances et sa campagne législative de 1997, qui sera invalidée pour fraude ; les fermetures arbitraires d’associations pratiquées par Simonpieri et Catherine Mégret, remplacées par des associations tenues par certains de leurs proches ; les prises d’intérêts illégales de Jacques Bompard (Orange). Cet affairisme n’est pas le propre des élus mais est aussi inhérent à la direction du parti. Celui-ci serait même la principale cause de l’enrichissement colossale du leader historique du FN, comme l’expliquent Philippe Cohen et Pierre Péan dans leur très bon livre dédié à l’histoire du Front national. Car c’est bien une fortune colossale que le patriarche des Le Pen, en self made man accompli, a accumulé dans sa vie, n’hésitant pas à utiliser les caisses de son parti – et à endetter celui-ci – pour enrichir son patrimoine personnel.

Plus récemment, le Front a gagné douze villes aux élections municipales de 2014, au plus grand bénéfice de plusieurs entreprises proches de l’extrême droite. Pour le parti, l’enjeu est de taille, car il s’agit de montrer qu’il a mûri et qu’il est fin prêt pour la gestion du pays. Certes, pour le moment, les jeunes élus ont réussi, malgré leur inexpérience, à éviter tout vrai scandale – sans pour autant réussir à cacher leurs faiblesses politiques – mais cela n’est en rien le signe d’un changement du parti. De l’affaire Cahuzac – dont le compte en Suisse avait été ouvert par un ancien conseiller de Marine Le Pen, Philippe Péninque – au micro parti « Jeanne », qui finance de manière opaque Marine Le Pen, sans oublier les soupçons de fraude qui pèsent sur les assistants au Parlement européen, l’actualité nous rappelle sans cesse que l’éthique n’est pas la préoccupation première du FN. Mais en politique, la morale ne suffit jamais. C’est donc bien sur le plan idéologique que le parti de Marine Le Pen doit être battu.

Des incohérences économiques pour masquer le fond idéologique

marion-marechal-le-pen-223023_w1000L’idée que le programme économique du Front national serait de gauche, voire d’extrême gauche, est de plus en plus répandue. C’est pourtant — comme le montre le rédacteur en chef de Fakir, François Ruffin, dans un de ses ouvrages — faire abstraction de l’histoire du parti et de ses contradictions actuelles. Aujourd’hui, au FN, un Florian Philippot qui prône un « gaullisme social », et une Marion Maréchal-Le Pen aux accents plus libéraux, peuvent largement cohabiter. Il est également largement connu que le FN a dans les régions ouvrières du Nord un discours plus social quand, dans le Sud, il est plus identitaire, même si la progression territoriale du parti tend à affaiblir cette dichotomie. Évidemment, certains rétorqueront que ce sont les positions de la présidente Marine Le Pen qui penche en apparence pour Philippot, qui comptent réellement. Pourtant, elle porte également en elle ses contradictions, comme l’a prouvé son attitude lors des décès du président du Venezuela Hugo Chávez et de l’ultralibérale Margaret Thatcher en 2013.

En apparence, rendre hommage à l’une des plus grandes figures du socialisme du début du XXIe siècle, puis, en faire de même avec l’incarnation humaine du néo-libéralisme, est chose totalement contradictoire. Mais les frontistes n’ont que faire de ces considérations. La raison est simple : si la « révolution libérale » prônée par Le Pen père n’était qu’une grossière imposture, la lutte contre l’ultra-libéralisme de Le Pen fille est un leurre tout aussi ridicule. Il ne faut pas s’y tromper, en glorifiant l’ex-Président vénézuélien, c’est le patriote anti-impérialiste que le FN glorifie ; et, en pleurant l’ancienne “Dame de Fer”, le parti d’extrême-droite ne fait que pleurer l’ultra-conservatrice. Le Front n’est au départ que l’union de tous les grands courants d’extrême-droite : une grande famille qui n’a pour seuls points communs que le nationalisme et une vision réactionnaire de la société. Dans cette optique, corporatisme, libéralisme ou antilibéralisme ne sont que des habillages. En pleine explosion libérale où le mythe de la croissance est dans toutes les têtes, Jean-Marie Le Pen, ex-poujadiste anti-communiste, se convertit au reaganisme – poussé par un électorat petit-bourgeois – et défend corps et âme la construction européenne. Mais l’évolution plus populaire de son électorat, les signes de fatigue du système économique, l’avènement de la mondialisation financière et les premiers signaux de l’échec de l’Union européenne le poussent peu à peu, à partir du début des années 1990, à changer de discours.

« La raison est simple : si la « révolution libérale » prônée par Le Pen père n’était qu’une grossière imposture, la lutte contre l’ultra-libéralisme de Le Pen fille est un leurre tout aussi ridicule. »

Mais c’est sa fille qui poussera ces incohérences jusqu’au bout. Si dénoncer l’ultra-libéralisme mondialisé est aujourd’hui commode pour un parti nationaliste – et, à plus forte raison, quand la base électorale est majoritairement ouvrière – la mue est loin d’être achevée et l’écart entre les paroles et les actes de plus en plus large. On en vient ainsi à comprendre cette cacophonie vis-à-vis de l’âge du départ à la retraite, cette ambiguïté vis-à-vis de l’austérité, la chasse à « l’assistanat » et les multiples incohérences de ce qui se veut un « programme économique et social » censé défendre les travailleurs (suppression de l’ISF, allègements patronaux, durcissement de la législation à l’égard des chômeurs, destruction des syndicats, absences de chiffres…).

FN

On n’présente plus la mille-fa !

Le vrai fonds de commerce du FN

Si la conversion du FN à l’anti-libéralisme n’est que poudre aux yeux, il en est de même pour beaucoup d’autres changements. Ce parti prétend, par exemple, s’être rallié à la laïcité républicaine mais ceci sans avoir changé quoi que ce soit à son idéologie. Ce parti nationaliste a très bien compris les nombreux manquements actuels à l’application d’une vraie politique républicaine, et ainsi il prétend défendre la laïcité, mais celle-ci s’avère alors une laïcité à géométrie variable. Bénéficiant du recul, et de la sécularisation, des pratiques chrétiennes, le Front se sert de la laïcité pour mieux attaquer les communautés musulmanes (principalement) et juives, alors même que la laïcité est un concept législatif établi pour traiter à égalité toutes les croyances respectives. C’est donc bien dans la stigmatisation communautaire que se place le vrai discours du Front national : les immigrés sont les vrais boucs-émissaires du parti, et, en particulier, les musulmans, qui représentent aux yeux des militants frontistes le symbole moderne de l’anti-France, des individus soi-disant de plus en plus nombreux et qui menaceraient notre nation. La bande à Le Pen n’est jamais aussi forte que lorsqu’elle dénonce la viande hallal, lorsqu’elle s’insurge contre l’« occupation » des rues par des musulmans (faute de place dans les mosquées) mais ne dit rien quand les prêtres de Civitas, agenouillés et en prière, manifestent ; elle n’est jamais aussi forte quand elle affirme une arabisation des banlieues, lorsqu’elle propose d’interdire le port du voile et de la kippa dans la rue, ou quand elle voit en l’islam un danger pour la République. Car, comme le rappelle Joël Gombin, les électeurs FN se préoccupent bien plus des questions identitaires, autoritaires, sécuritaires qu’économiques : par exemple, seuls 25 % d’entre eux s’intéressent à la question de la sortie de l’euro.

D’après l’historien spécialiste de l’extrême droite Nicolas Lebourg, à une époque où le capitalisme mondialisé déstabilise la société dans son ensemble : identité culturelle, position sociale, dépossession de tout pouvoir d’action ; le parti de Marine Le Pen a « le mérite d’avoir un discours global », « un discours cohérent concernant tous les aspects de la souveraineté ». Cette vision s’appuie sur une conception organiciste du monde dans laquelle la société serait semblable à un corps biologique. Ce qui explique que l’altérité est toujours perçue comme nuisible à la France, comme peut l’être un virus pour le corps humain. L’islam n’est pas le seul visé – même s’il est aujourd’hui vu comme l’ennemi principal – mais l’homosexualité ou la judéité sont aussi perçues de manière négative.

Le rôle de l’idiot utile

Le FN n’a donc pas changé et c’est tant mieux pour le système. Car loin d’être une quelconque menace fasciste, le Front n’est ni plus ni moins que l’épouvantail qui permet au régime actuel de survivre. Mitterrand avait bien compris le potentiel de Jean-Marie Le Pen en la matière et c’est pour cela qu’il a décidé de l’instrumentaliser. Son discours identitaire permet de diviser les Français selon leurs communautés d’origine. La gauche mitterrandienne a sciemment abandonné le petit peuple, l’a laissé à la merci de l’extrême droite qui est apparue comme la seule en mesure de s’adresser à la “France d’en-bas”. Tant que l’ouvrier est occupé à voir en l’immigré la source de ses malheurs, il ne s’en prend pas au patronat et aux élites.

« Tant que l’ouvrier est occupé à voir en l’immigré la source de ses malheurs, il ne s’en prend pas au patronat et aux élites. »

Parallèlement, la montée du FN a aidé à faire avaler aux Français issus de l’immigration l’illusion d’un pays raciste et hostile à leur existence, et contribuant ainsi à leur auto-marginalisation. Diaboliser le parti lepéniste tout en le promouvant, c’est aussi un moyen d’étouffer toute vraie contestation et remise en cause de la société. Ainsi, dans la morale socialiste libérale ambiante, il est devenu impossible de critiquer l’euro et la mondialisation néolibérale – qui ont déjà montré leurs limites – sans être taxé de xénophobe. Pointer du doigt les limites de nos institutions, définir l’alternance sans alternative politique – ou « alternance unique » selon les mots du philosophe Jean-Claude Michéa – de ces quarante dernières années, ou désigner les points de convergence entre l’UMP et le PS, toutes ces critiques renvoient irrémédiablement, selon la bien-pensance libérale-libertaire chère au PS, au « populisme » frontiste. Et quand tout ceci ne suffit pas, nos dirigeants jouent à « l’anti-fascisme spectacle » en faisant mine de combattre la bête immonde qu’ils ont eux-mêmes mise en place, ou agitent le chiffon du vote utile, pour mettre fin au danger.

Alors qu’il se nourrit des errements du système, le Front national sert sa cause. Il l’a d’ailleurs bien compris et c’est pour cela qu’il l’utilise pour ses propres intérêts électoraux ou financiers. La mondialisation, l’abandon des classes populaires par la gauche gouvernementale, l’insécurité (sociale, culturelle, ou au sens strict) sont autant de phénomènes qui ont permis de faire du parti d’extrême-droite l’une des principales forces politiques du paysage politique hexagonal. Mais, à mesure qu’il grossit, une remise en cause du système semble de plus en plus compliquée. De plus, le choc provoqué par l’émergence du FN, ainsi que l’« anti-lepénisation des esprits » – pour reprendre les mots de l’essayiste Aurélien Bernier –, capturequi fait face à la « lepénisation des esprits » si bien connues, a poussé la gauche dans son ensemble à laisser au parti des Le Pen le monopole de certaines problématiques — comme celui de la nation — où il apporte systématiquement les pires réponses. Des manquements dont se nourrit le Front national. La gauche radicale devra cependant se ressaisir, car, comme le dit le « théorème de George Orwell » formulé par Jean-Claude Michéa : « Quand l’extrême droite progresse chez les gens ordinaires (classes moyennes incluses), c’est d’abord sur elle-même que la gauche doit réfléchir. »

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3 réponses »

  1. « Tant que l’ouvrier est occupé à voir en l’immigré la source de ses malheurs, il ne s’en prend pas au patronat et aux élites. » : c’est faux, vous semblez plus occupés à répéter inlassablement les mêmes pseudo-analyses sur le Front, alors que dans les faits, il n’est plus si épouvantail que çà, il récolte de plus en plus de voix et non personne ne pouvait prévoir que le FN terminerait premier à ces élections c’est une bonne surprise.
    Vous semblez aussi zapper que le niveau intello-critique a évolué grâce à la contre-info et aux médias dissidents merci internet, d’autre part l' »ouvrier » comme vous dites n’est plus le travailleur type, c’est plutôt aujourd’hui le travailleur du tertiaire (costard cravate).
    Bref vous faites plutôt le jeu de l’adversaire, de l’abstention etc., vous avez peur comme beaucoup que le FN prenne réellement le pouvoir, car si vous étiez sincère vous accepteriez de jouer le jeu pour voir si réellement le FN peut prendre la tête du pays en votant pour eux, par en leur crachant dessus bande d’enfoirés.

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