Société

Obsolescence du capitalisme et du productivisme

Grâce à la technologie et au progrès de la science, une nouvelle ère s’ouvre pour l’humanité : celle de l’inutilité du travail productiviste. Mais le capitalisme ne nous empêche-t-il pas de sauter le pas ?

« Si chaque instrument, en effet, pouvait, sur un ordre reçu, ou même deviné, travailler de lui-même, comme les statues de Dédale, ou les trépieds de Vulcain, “qui se rendaient seuls, dit le poète, aux réunions des dieux” ; si les navettes tissaient toutes seules ; si l’archet jouait tout seul de la cithare, les entrepreneurs se passeraient d’ouvriers, et les maîtres, d’esclaves. » Aristote, La Politique, Livre I

Ces quelques lignes d’Aristote frappent notre conscience. Ne sommes-nous pas déjà dans cette société ? L’ère numérique et les nouvelles technologies industrielles correspondent à cette description. Par exemple, l’imprimante 3D, de plus en plus démocratisée, annonce l’avènement d’un monde sans industrie, presque sans labeur. Certains parlent même de troisième révolution industrielle à son sujet tant elle permet l’abaissement des coûts, la diminution de la main d’œuvre et de la complexité de réalisation. Mais allons plus loin.

Le constat

Dwight SchruteLes 99% du monde triment tous les jours pour fabriquer en grande partie du superflu ou des objets à obsolescence programmée. Et pourquoi ? Pour les revendre à d’autres moins miséreux de l’autre côté du monde ou sur le palier d’à côté. Nos cadres et nos conseillers du tertiaire s’éreintent au travail jusqu’au burn-out, pressurisés par une direction de rentiers qui cherchent à vendre à tout prix ces biens pour la plupart inutiles. Et parfois, symbole du cynisme capitaliste absolu, on produit sans vendre et sans utiliser. On entasse et on jette. Ainsi, des milliers de tonnes de nourriture sont jetées chaque année, des centaines d’hectares de voitures non vendues couvrent des plaines sèches. En d’autres termes, le capitalisme fait tourner le monde sur un refrain de mensonge, de pure fiction : vous devez travailler pour acheter ce dont vous n’avez pas besoin. Et c’est comme cela qu’on vous revend un jean 90 euros pour un coût de fabrication d’à peine 14 euros, dont 2 euros de matières premières… Ce monde productiviste est basé sur un mythe. Aujourd’hui, nous rendons les biens obsolètes, pour ne pas rendre le travail obsolète.

« Il y a de plus en plus d’emplois à temps partiel. Le chômage de masse est très élevé. Pourtant, y a-t-il un manque de ressources et de biens ? Non, on gaspille encore et encore. Ceci nous prouve bien qu’il n’y a pas besoin de bras. »

Il est évident qu’une partie du travail restera toujours nécessaire mais il est temps d’en finir avec la fameuse « valeur travail » qui, rappelons-le, n’est aujourd’hui que la valeur de la soumission. Le monde exclusif du tertiaire vers lequel se dirigent nos sociétés de plus en plus urbanisées repose sur un ensemble de besoins dont l’extravagance n’a d’égale que l’inutilité. Dans son livre Bullshit Jobs, l’anthropologue David Graeber nous annonce par exemple que les employés du tertiaire ne travaillent réellement que quinze heures par semaine en moyenne pour une durée de présence presque deux fois supérieure. Signe des temps, nous entrons de plus en plus tard dans la société active. Il y a de plus en plus d’emplois à temps partiel. Le chômage de masse est très élevé. Pourtant, y a-t-il un manque de ressources et de biens ? Non, on gaspille encore et encore. Ceci nous prouve bien qu’il n’y a pas besoin de bras.

Une fois ce constat réalisé, les discours prônant le plein emploi changent de tournure. Ils ne sont plus qu’une lutte pour soumettre davantage d’individus au monde du travail. Le chômage est au contraire une chance incroyable. Un statut merveilleux pour l’avenir. Cependant, l’homme n’aime pas vivre comme un parasite au crochet d’entreprises ou d’une nation qui seraient les seules pourvoyeuses des besoins nécessaires. Ce nouveau monde sans labeur recèle donc de nombreux défis.

Positiver l’oisiveté

La Sieste de Vincent Van GoghCela fait bien longtemps que les cultures et les religions connaissent les bienfaits de l’oisiveté, du temps pour soi et de la méditation. Bien loin du fameux adage selon lequel « l’oisiveté est mère de tous les vices », les religions organisent le temps du repos (le dimanche, le sabbat et les fêtes) sur lequel nous avons d’ailleurs « copié-collé » nos vacances. C’est ainsi que le rapport de valeur entre le loisir et le travail s’inverse avec l’arrivée de l’industrie. Avant cela, les civilisations considéraient l’oisiveté comme bénéfique, lui donnant différents noms : la skholè pour les Grecs, l’otium pour les Romains, la vita contemplativa pour les chrétiens. Cette dernière était d’ailleurs opposée à la vita activa. Le travail de longue durée, aliénant, puise trop d’énergie au larbin pour qu’il puisse prendre le temps de lire, de méditer, en résumé de faire attention à son être. Fatigué, il rentre chez lui, poste sur Facebook, mate une série, crache son dentifrice, se branle un peu et s’endort.

Il faut bien comprendre qu’il s’agit même de conditions liées. Pour ne plus penser et réfléchir comme un esclave, l’ouvrier, ou l’employé, a besoin de ne plus être soumis à la contingence de la matière vile, celle de la boue, du cambouis et des claviers. L’esprit critique nécessite du temps et du recul. Une fois cette qualité acquise, l’esclave pourra alors penser suffisamment et devenir maître de lui-même. Pensez donc que votre patron vous oblige tous les jours à vous lever à telle heure, à vous comporter de telle manière, à avoir tel rendement. Tout ceci est épuisant, tant et si bien que les plages horaires de liberté ne sont consacrées qu’aux tâches ménagères et au repos. Au repos pourquoi ? Eh bien, pour retourner au travail le lendemain…

Néo-marxisme

Cette analyse, nous la connaissons déjà, il s’agit de la doctrine marxiste de la conscience de classe : réaliser qu’on est soumis à une autre classe. Autrefois, dans les bassins industriels ou miniers, les ouvriers s’unissaient naturellement contre les forces qui leur étaient opposées (l’État capitaliste ou leur patron despote). Aujourd’hui, la division du travail, le sous-traitement, la délocalisation et la tertiarisation rendent cette unification beaucoup plus complexe. La novlangue empêche aussi cette prise de conscience : on ne parle plus d’ouvrier ni de ménagère mais de technicien d’assemblage et de surface. Isolé dans son malheur, le travailleur populaire semble désemparé face à la puissance et l’unité de ses exploiteurs, sans cesse présentés dans les médias dans des cénacles prestigieux (commission, sommet international, etc.).

BrazilCependant, la modernité possède encore une dimension supplémentaire : le labeur est désormais pratiquement inutile. Autrefois, les mineurs travaillaient dans d’horribles conditions mais au moins leur sacrifice chauffait les maisons, nourrissait les locomotives. Aujourd’hui, votre labeur est en grande partie sans aucune forme d’utilité. Votre peine est vaine. Pour bien comprendre cela, il faut prendre suffisamment de recul. Si vous ne regardez que votre propre boulot, vous serez persuadé de son utilité. Prenons l’exemple d’un postier. Certes, c’est un fait, avec les e-mails, il n’y a plus beaucoup de courrier physique en circulation. Mais Internet a ouvert un nouveau besoin, celui de la livraison. Et que vous livre-t-on ? Des bouquins que vous pourriez lire à la bibliothèque, des fringues qui s’useront au bout de trois mois, des produits high-tech obsolètes en trois ans et dont l’utilité reste à démontrer. Autre exemple : un agent immobilier est chargé de vendre ce qu’un particulier n’a pas le temps de vendre ni un autre d’acheter. Pourquoi n’ont-ils pas le temps ? Parce qu’ils bossent ! Allez, encore un pour la route, un métier plus essentiel cette fois : l’agriculteur. Là, vous allez me dire qu’on ne peut pas s’en passer et vous aurez raison. Mais nous n’aurions pas besoin de l’infâme agriculture industrielle si nous avions tous le temps d’entretenir un jardin ou d’aller nous-mêmes participer à la récolte, comme cela se fait déjà en plusieurs endroits.

Il faut comprendre l’effet de cascade : le monde du travail est un domaine qui, en majeure partie, s’auto-alimente. Les banquiers ont besoin des commerciaux, les commerciaux des informaticiens, les informaticiens des manutentionnaires, les manutentionnaires des concessionnaires, les concessionnaires des commerciaux, les commerciaux des banquiers, etc.

C’est ce que démontrent d’ailleurs les pertes d’emploi dues aux progressions de la technique. Lorsqu’un domaine d’activité disparaît (les cochers), toute une série d’emplois disparaît (maréchal-ferrant, écuyer, éleveur, dresseur). Rien de nouveau, me direz-vous, car ce domaine d’activité sera remplacé (par l’automobile, en l’occurrence). Mais les nouvelles technologies franchissent un pas : elles deviennent presque autonomes sur des filières entières. Google, une des entreprises les plus riches du monde, fonctionne avec seulement 52 000 employés ; Facebook avec 4000 ! À elles deux, elles remplacent un nombre de services ahurissant (cartographie, référencement d’entreprises et de particuliers, télécommunication, publicité…). Nous aurons toujours besoin de travailler dans l’éducation, dans la recherche, dans la collecte de ressources, en médecine, etc. Mais nous ne sommes plus obligés d’avoir une logique de rendement, de quantité, de productivisme. Nous pouvons donc nous organiser plus librement, autrement.

« Le salaire versé chaque mois maintient les populations dans un cycle de dépendance qu’elles pensent infranchissable. Dociles, nous acceptons “le pire des esclavages”, telle une bête de somme qui retourne à la grange manger son foin après une journée sous le joug. »

Cette critique n’est pas nouvelle. Il y a plus d’un siècle déjà, Paul Lafargue, dans Le Droit à la paresse, posait ainsi la problématique : « Ils ne comprennent pas encore que la machine est le rédempteur de l’humanité, le Dieu qui rachètera l’homme des sordidae artes et du travail salarié, le Dieu qui lui donnera des loisirs et la liberté. » D’où vient ce manque d’acuité de la part de la classe populaire ? Elle observe pourtant tous les jours les machines gagner en autonomie. Paul Lafargue apporte une réponse : nous sommes tous corrompus par la morale capitaliste, nous ne pouvons nous décider à une résolution radicale contre ce pouvoir délétère. Le salaire versé chaque mois maintient les populations dans un cycle de dépendance qu’elles pensent infranchissable. Dociles, nous acceptons « le pire des esclavages », telle une bête de somme qui retourne à la grange manger son foin après une journée sous le joug.

Le capitalisme partage ainsi le même défaut que ses productions : l’obsolescence. Il faut réaliser que nos oligarques maintiennent sciemment ce monde de faux. Dans notre société high-tech, l’entreprise n’est plus qu’une grande garderie. Tout ceci pour nous empêcher de devenir adultes, pour nous garder sous leur dépendance, comme des esclaves qui ne s’appartiennent pas.

L’autonomie politique, l’autarcie aristotélicienne

Si vous ne travaillez plus inutilement pour un patron dans un secteur d’activité corrompu et inutile, vous gagnez du temps pour vous. Votre activité pourra alors être tournée vers la participation à la collectivité et vous pourrez être plus soucieux de vos réels besoins. Vous pourrez permettre à vos actions de correspondre à votre éthique. Bref, vous travaillerez à votre autonomie et à celle de votre communauté, ce qui, selon Aristote, est la véritable source du bien-être.

« La communauté achevée formée de plusieurs villages est une cité dès lors qu’elle a atteint le niveau de l’autarcie pour ainsi dire complète ; s’étant constituée pour permettre de vivre, elle permet une fois qu’elle existe de mener une vie heureuse. » Aristote, La Politique, Livre I, chapitre 2

AristotePour Aristote, l’autarcie est une philosophie au-delà du système politique. Ainsi, s’il fallait aujourd’hui qualifier ce courant de pensée, il correspondrait à l’autogestion ou à la souveraineté populaire dans le cadre de la cité, et à l’indépendance, l’autonomie ou l’émancipation en ce qui concerne l’individu.

Remettre en question la valeur travail, à l’aune d’une société où la technologie nous permettra à la fois de sortir du labeur et de nous reconcentrer sur des tâches plus essentielles, représente le véritable défi du monde de demain. Un monde avec plus de temps pour ses enfants, ses aïeux et plus généralement son prochain. Un monde dans lequel nous ne serions pas systématiquement en compétition dans la peur du chômage ou pour trouver un emploi. Un monde apaisé, ressourcé, écologique. Un monde dans lequel le développement durable pourra enfin prendre un cadre réaliste, loin du piège du capitalisme vert.

Il faut reprendre possession du réel, le réinvestir. Les grandes entreprises de l’agro-alimentaire, de l’agriculture industrielle, de la santé et de l’énergie ont mis la main sur nos besoins nécessaires pour nous obliger à vivre pour elles. Les associations et les organisations qui offrent des solutions pour court-circuiter le système sont véritablement l’avenir qu’il faut le plus encourager et soutenir. Pour preuve, devinez qui cherche à interdire ces alternatives ? Les instances du pouvoir capitaliste. La gratuité pure de ces interdictions ne masque même plus la supercherie.

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