Politique

Guatemala : méditer sur l’échec de la Révolution d’octobre

C’est de l’intérieur que Jaime Díaz Rozzotto a connu la courte et unique expérience de démocratie au Guatemala depuis son indépendance : 10 années seulement (1944-1954) qui se sont conclues par un coup d’État, après lequel le pays a sombré dans une guerre civile qui, malgré une « paix » mensongère, poursuit son ravage barbare. Dans ce texte inédit de 2009, que sa veuve a traduit de l’espagnol au français et nous a gracieusement transmis, il revient sur cette période. La mise en échec de ce que l’on nomme la « Révolution d’octobre » donne à méditer en profondeur les conditions de réalisabilité de hautes ambitions politiques – révolutionnaires et démocratiques, en l’espèce.

Après environ un siècle de dictatures racistes au profit d’une oligarchie blanche, le renversement successif du caudillo Jorge Ubico, puis de son bref successeur, Federico Ponce Vaides, la Révolution d’octobre 1944 apporte la démocratie pour la première fois après 123 ans d’indépendance au Guatemala, petit pays d’Amérique centrale. Cette révolution, dont nous avons déjà parlé ici, à l’occasion de ses 70 ans[i], n’est pas marxiste-léniniste, mais social-démocrate, urbaine et petit-bourgeoise, influencée en partie par le modèle rooseveltien et en partie par le modèle national-populiste de Juan Domingo Perón. Marquée par trois étapes successives – une junte révolutionnaire de transition d’octobre 1944 à mars 1945, la présidence de Juan José Arévalo jusqu’à mars 1951, puis la courte présidence de Jacobo Árbenz Guzmán jusqu’à son renversement en juin 1954 –, elle est principalement caractérisée par la tentative d’affirmer envers et contre la toute-puissance du capital étasunien et de la puissance politique du nord, son indépendance nationale.

Une « gauchisation » stoppée par les États-Unis

Cette période, marquée par un vaste processus de démocratisation, voit l’octroi de l’autonomie aux communes et à l’université nationale (San Carlos), la mise en place d’amples réformes éducatives, la création de la Sécurité sociale et d’un code du travail abolissant de fait le servage qui existait encore au profit du seul contrat salarial. Sous le Président Árbenz (1951-1954), la lutte contre des monopoles étrangers (transport, énergie, exploitation agricole) devient centrale… et funeste au régime. Après le Code du travail de 1947, l’ambitieuse réforme agraire constituant la première étape vers un « capitalisme rural » et qui débute en 1952, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. En 1954, un coup d’État financé par la CIA, coordonné par l’ambassade étasunienne et dirigé par un général factieux, met fin à ces dix années de « printemps guatémaltèque », avec l’appui de tout ce que le pays compte de forces de la Réaction : Église catholique sous drapeau anticommuniste, dictatures de la région apeurées par une contagion démocratique, oligarchie blanche locale, armée pas équipée pour réagir et possiblement apeurée par le « communisme ». Alors que le maccarthysme règne aux États-Unis, le prétexte est commode pour financer cette ingérence destinée à défendre à la fois les intérêts privés de hauts-fonctionnaires liés à la compagnie bananière United Fruit et à montrer l’intransigeance des héros du « monde libre » face à toute « gauchisation » (il convient de rappeler que le Président Árbenz était entouré de conseillers communistes, dépourvus de mandat politique).

C’est en tant que Secrétaire général de la Présidence que Jaime Díaz Rozzotto a assisté à cette période-clé de l’histoire nationale et centre-américaine. Le texte qui suit, inédit en français, est issu de la postface de son roman El Generalísimo del Caribe, également inédit. Ce document historique nous a été transmis et traduit par sa veuve, Marcella Díaz Rozzotto. Il rappelle le caractère impérieux de la défense de la souveraineté politique nationale. Si le contexte renvoie aux premières et plus intenses années de la Guerre froide, il gagne à être médité aujourd’hui alors que les socialismes d’État en Amérique du Sud font face à une adversité politique terrible – qu’ont confirmé les putschs réussis contre Fernando Lugo au Paraguay et contre Manuel Zelaya au Honduras, autant que ceux manqués au Venezuela (et celui, réussi, en 2002) et, possiblement, en Bolivie et en Équateur.

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La réalité de la révolution guatémaltèque

Jacobo-Arbenz-Guzman-Mausolee

Tombe du Président Árbenz à Guatemala-Ville : une pyramide dont les trois faces symbolisent ses principales réformes : routière, électrique et agraire

Devant l’oubli dans lequel est tombée la Révolution guatémaltèque du 20 octobre 1944, alors qu’aujourd’hui le socialisme renaît en Amérique Latine, il nous semble nécessaire d’affirmer que le gouvernement du Président Jacobo Árbenz ne fut pas socialiste. Sans aucun doute, ce gouvernement ne fut pas socialiste, mais ce qu’il a réalisé (le réseau routier, la centrale hydroélectrique de Marinalá-Jurún, le port de Santo Tomás, la réforme agraire[ii]) pendant les trois années qui furent laissées au Président Árbenz, « le soldat du peuple », pour gouverner, donna une impulsion vigoureuse au développement de la vie politique, sociale et économique de notre pays. La Révolution fut liquidée le 27 juin 1954 par le gouvernement de Dwight David Eisenhower et par les frères Dulles (John Foster, Secrétaire d’État, et Allen, directeur de la CIA), avec la complicité de l’armée régulière du Guatemala, qui s’était emparée des armes qu’Árbenz avait achetées à la Tchécoslovaquie[iii]. C’est un État néolibéral qui fut alors instauré et qui dure désormais depuis cinquante-cinq ans. Ce bouleversement néolibéral a produit cinquante-cinq ans de misère et de faim, que la crise globale qui frappe aujourd’hui la première année d’un gouvernement social-démocrate au Guatemala rend plus aiguës[iv].

Face à ce renversement contre-révolutionnaire voulu par les États-Unis, il semble que la mobilisation historique d’un peuple par la Révolution du 20 octobre 1944 ait échoué, faute d’un État socialiste. Mais on oublie ainsi que, grâce à la réforme agraire de Jacobo Árbenz, la Révolution guatémaltèque a atteint son expression la plus haute et réalisé un véritable bond historique[v].

Jacoboa Arbenz Guzman president Guatemala

Jacobo Árbenz Guzmán, Président de la République du Guatemala (1951-1954)

Árbenz s’était rendu compte, après la grève générale du peuple guatémaltèque du 25 juin 1944, qui renversa le dictateur Jorge Ubico, et après le 20 octobre, date qui marque le début de la Révolution, que la candidature à la présidence de la République de Juan José Arévalo, forcé à vivre dans la clandestinité par la faction « ubiquiste » restée au pouvoir après le départ d’Ubico, avait une grande importance politique. Une fois éliminée l’opposition militariste de la faction « ubiquiste », une Junte révolutionnaire s’installe ; la tenue d’élections libres voit le triomphe d’Arévalo avec 80% des voix. Sa présidence est marquée par plus d’une trentaine de tentatives de coups d’État, déjouées par Árbenz, Ministre de la Défense, en particulier celle, ratée elle aussi, de Francisco Arana… jusqu’au moment de l’élection du colonel Árbenz comme second Président révolutionnaire de la République du Guatemala, avec 60% des voix.

Lors de l’invasion nord-américaine, nous, les dirigeants des partis révolutionnaires, nous fûmes tous convoqués par le Président Árbenz pour organiser la défense du pays. Lorsque nos forces gagnèrent l’endroit qu’il nous avait désigné, nous découvrîmes la trahison de l’armée régulière.

Au cours de la réunion dans la Salle des glaces de la Maison présidentielle, je fus le seul à m’opposer, en présence de tous les représentants de l’État qui y étaient réunis, à la démission d’Árbenz ; je rappelai l’adhésion et l’enthousiasme que sa réforme agraire avait suscité dans le peuple. Il me répondit : « Monsieur le Secrétaire, ma démission est irrévocable. »

Douze ans plus tard – sur les quarante-cinq de ce troisième exil que je vis en France, où j’ai été honoré du titre de Professeur émérite – je rencontrai de nouveau le colonel Árbenz, lui aussi exilé. Je parle de cette rencontre dans l’interview que l’Université San Carlos de Guatemala m’a demandé de lui accorder ici, en France, par l’entremise du Dr. Eduardo Antonio Velásquez, au moment du rapatriement des restes du Président Árbenz. Cette interview a été publiée une première fois sous le titre « Le Président Árbenz Guzmán, la “glorieuse victoire” et la leçon du Guatemala »[vi], une deuxième fois dans le livre « Jacobo Arbenz Guzman, “le soldat du peuple” » (Université San Carlos de Guatemala, septembre 2008). Le mystère d’une phrase qu’Árbenz avait murmurée à mon oreille, lorsque je ne voulus pas signer l’acte de démission rédigé par le « Licenciado » Charnaud : « Mon meilleur homme est en train de me lâcher » , fut alors éclairci. J’appris ainsi que j’avais échappé au traquenard dans lequel le Commandement de l’armée régulière, par sa trahison, avait transformé la Maison présidentielle, et que j’avais ainsi eu la vie sauve. J’appris aussi qu’après avoir donné sa démission et avoir quitté la présidence de la République pour se rendre chez le major Alfonso Martínez, confiant dans le rendez-vous qu’il y avait donné et où il espérait pouvoir organiser personnellement la lutte militaire contre l’occupation nord-américaine, Árbenz « avait trouvé cette luxueuse villa complètement vide, les murs souillés de phrases vulgaires et insultantes ».

jaime

Portrait de Jaime Díaz Rozzotto et exemplaires en langue italienne de son roman El Generalísimo del Caribe

J’ai connu le début des guerrillas qui ont été à l’origine de la guerre civile qui a duré trente-six ans. Conséquence du choc entre le processus révolutionnaire de dix ans et la domination néolibérale imposée désormais depuis cinquante-cinq ans. C’est ce néolibéralisme qui explique, comme je l’ai dit plus haut, la crise globale dans laquelle se trouve le Guatemala actuel. En réalité, il s’est agi d’une guerre civile entre la guerrilla guatémaltèque, faible et isolée, et le pouvoir néolibéral des États-Unis, qui poursuivait leur objectif constant : imposer à nouveau à notre pays la dépendance de l’empire yankee, ce qui arrive d’ailleurs, depuis le 28 juin de cette année, au Honduras[vii].

Il suffira maintenant d’ajouter qu’après nos 200 000 morts, le Cacif (Confédération de l’agriculture, du commerce, de l’industrie et de la finance)[viii] continue de maintenir le Guatemala sous l’oppression du capital financier, qu’un Traité de libre commerce a été signé avec les États-Unis[ix], tandis que la misère et la famine, provoquées par la crise globale initiée par ces mêmes États-Unis, sont la conséquence de cette invasion impériale…

… avec les milliers de morts du génocide causé par cette sale guerre, enseveli dans les abysses de l’Océan pacifique, gît Andrés Noble, pseudonyme de Victor Manuel Gutiérrez, notre grand dirigeant ouvrier, aussi bien au niveau national qu’international ; il revendique le futur de Notre Amérique dans El Generalísimo del Caribe[x].

Jaime Díaz Rozzotto
Marchaux, novembre 2009

Notes :

[i] « Il y a 70 ans, une autre Révolution d’octobre… sous les tropiques« , Mikaël Faujour sur Le Comptoir.
[ii] Ces grands chantiers s’attaquaient directement à des monopoles privés étasuniens, appartenant de façon directe ou indirecte à la compagnie bananière néocoloniale United Fruit Company, au sein de laquelle nombre de hauts-fonctionnaires de l’administration du Président Dwight Eisenhower avaient des intérêts. Celle-ci existe encore à ce jour sous le nom de Chiquita Banana Brand ; ses agissements demeurent plus que suspicieux et semblent n’avoir pas grandement changé (lire, à ce sujet, Nikolas Kozloff : « Chiquita in Latin America », sur Counterpunch.org).
[iii] Face aux tensions croissantes, aux provocations directes des États-Unis (notamment à la dixième Conférence panaméricaine de Caracas, en mars 1954, où l’ambassadeur étasunien avait dénoncé le péril communiste au Guatemala pour tenter de rallier le soutien de divers pays latino-américains) ou indirectes (les opérations de la CIA PBFORTUNE de 1951 à 1953 et PBSUCCESS de 1953 à 1954), à travers le financement d’une campagne de guerre psychologique à base de calomnies anticommunistes, le Guatemala, dont la force militaire était très faible, tenta de s’équiper dans l’éventualité d’un coup d’État. Un blocus organisé par les États-Unis a conduit le Guatemala à se fournir auprès de la lointaine Tchécoslovaquie, puissance alors sous influence de l’URSS.
[iv] Ce texte a été écrit alors que le Président Álvaro Colom débutait son mandat. Neveu du martyr Antonio Colom Argueta – ancien maire de la capitale et figure de la gauche nationale assassiné en 1979 –, il a pu jouir un temps de l’aura d’icelui. Sa présidence, comme toutes les autres depuis des décennies au Guatemala, aura en fait été marquée par la corruption, l’incompétence et les prévarications de tout type.
[v] La réforme agraire était un des objectifs majeurs du Président Árbenz. Elle visait à définitivement abolir le servage, qu’avait déjà aboli légalement l’adoption du Code de travail en 1947 mais qui continuait à exister de fait, nombre de misérables n’ayant d’autre possibilité que vendre leur force de travail, à n’importe quelle condition. L’article 1 du Décret 900 énonce un objectif clair : « liquider la propriété féodale ». Prenant au pied de la lettre les déclarations fiscales frauduleuses des propriétaires terriens (finqueros et United Fruit Company d’un même mouvement), qui déclaraient une moindre étendue de leurs possessions foncières pour payer le moins possible d’impôts, le gouvernement réalise une série d’achats forcés de terres non cultivées, selon l’étendue déclarée. Bon nombre d’entre elles avaient purement et simplement été offertes gratuitement et sans contrepartie par les dictateurs Cabrera et Ubico à l’UFCo. Celles-ci sont distribuées en usufruit viager aux paysans. Elles vise à leur permettre de développer une agriculture de subsistance, voire de vendre leurs surplus, premier pas vers un capitalisme rural.
[vi] Le texte intégral, en espagnol, est lisible par ici.
[vii] Jaime Díaz Rozzotto fait ici référence au coup d’État de la CIA contre le président hondurien Manuel Zelaya.
[viii] Cet organisme de lobbying, extrêmement puissant et au service de l’oligarchie nationale, a une force de nuisance politique et une position équivalentes à celles du Medef, en France.
[ix] Il s’agit de l’Accord de libre-échange d’Amérique centrale, ou CAFTA-DR, dans la poétique langue des acronymes angliches.
[x] Puisqu’il est sorti de son contexte, rappelons que ce texte est une postface au roman mentionné.

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