Politique

La Résistance à l’épreuve du Panthéon

Mercredi 27 mai, ce sont quatre grandes figures de la Résistance française qui entrent au Panthéon : Pierre Brossolette, Geneviève De Gaulle Anthonioz, Germaine Tillon et Jean Zay. Point notable en cette année de 70e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale et de centenaire de la Grande Guerre, ponctuée par de nombreuses commémorations, deux femmes font enfin leur entrée dans le temple républicain, vingt ans après Marie Curie. Devenu rite présidentiel sous la Ve, la cérémonie de panthéonisation est aussi bien un exercice convenu (tous sauf Valéry Giscard d’Estaing et Georges Pompidou s’y sont essayés) qu’un moment-jalon pour le chef de l’État. Le président n’échappe pas pour autant aux polémiques historiques et mémorielles dont la France se fait une tradition.

« Germaine Tillon c’est l’égalité. […] Geneviève De Gaulle Anthonioz, c’est la fraternité. […] Pierre Brossolette, c’est la liberté. […] Jean Zay, c’est la République. […] Deux femmes et deux hommes qui ont incarné les valeurs de la France quand elle était à terre, […] autant d’exemples pour la Nation. » Le 21 février 2014, lors d’une cérémonie en hommage aux fusillés de l’Affiche rouge au Mont-Valérien, François Hollande dévoilait les identités des quatre personnalités qui entreraient au Panthéon le 27 mai 2015, journée nationale de la Résistance instaurée depuis 2013. Un quatuor que le président a voulu paritaire et représentatif des différentes sensibilités du mouvement de la Résistance, afin d’œuvrer à une unification des mémoires. Néanmoins, comme il est de coutume pour ce genre de cérémonie nationale, le choix, pourtant très consensuel, n’a pas fait l’unanimité.

Résistance(s)

Chez les historiens, le débat a été vif concernant Pierre Brossolette. Cet intellectuel normalien et agrégé d’histoire, radical-socialiste et antifasciste notoire est entré en résistance en 1941, d’abord au sein du réseau du Musée de l’Homme, puis de Libération-Nord, où il a œuvré pour la mise en contact avec d’autres groupes de résistance en zone libre. Très vite, il se rend à Londres et s’investit, dès 1942, pour coordonner les résistances françaises autour de la figure du général de Gaulle. Quand Jean Moulin, à qui de Gaulle avait confié la mission d’unifier la Résistance française au sein du Conseil national de la Résistance (CNR), est arrêté le 21 juin 1943, Pierre Brossolette fait des pieds et des mains pour reprendre le poste, qui lui sera refusé. Il est finalement arrêté le 3 février 1944 alors qu’il essayait de quitter le rivage breton pour rejoindre l’Angleterre. Identifié le 16 mars, il sera torturé pendant quarante-huit heures par la Gestapo avant de se suicider le 22 mars, en se jetant de la fenêtre de la chambre de bonne dans laquelle il était emprisonné. Un destin tragique qui ressemble en tous points à l’idéal du résistant français, dévoué à sa patrie, jusqu’à donner sa vie pour ne pas parler.

Pourtant, l’action de Pierre BrosMona_Ozouf_2014solette au sein de la Résistance et de la France libre fait polémique et oppose les historiens. Mona Ozouf, philosophe puis historienne (de la Révolution en particulier), a œuvré pour la réhabilitation de sa mémoire à travers le collectif Pierre Brossolette, créé en 2013. Principal objectif ? Faire entrer le résistant au Panthéon, devenu presque un anonyme après la panthéonisation de Jean Moulin en 1964. L’opposition entre les deux hommes constitue le nœud gordien de la querelle qui oppose les historiens : dans une tribune publiée dans Le Monde le 13 décembre 2013, Mona Ozouf proposait l’entrée au Panthéon de Geneviève De Gaulle Anthonioz, Germaine Tillon et Pierre Brossolette, héros ordinaires de « la résistance à l’occupant nazi […] dernier grand récit héroïque de l‘histoire française ». Sans mentionner Jean Moulin, pourtant inhumé depuis 1964.

Il aura fallu attendre 2015 pour que l’inimitié entre les deux hommes soit révélée. Alors que Moulin rencontrait des difficultés à convaincre les différentes organisations politiques et résistantes de rejoindre le CNR, Pierre Brossolette compromettait les plans de De Gaulle en désobéissant ouvertement aux ordres et en menant ses propres négociations. Mais, plus que la rivalité entre deux hommes, c’est le procès en communisme fait à Jean Moulin, à partir de la publication en 1993 du livre Le Grand Recrutement de Thierry Wolton par Mona Ozouf et son ami historien François Furet, qui est à l’origine du refus de nombreux historiens de signer la pétition de cette dernière. Jean-Pierre Azéma, Pierre Vidal-Naquet mais aussi Daniel Cordier, l’ancien secrétaire de Jean Moulin, ont d’ailleurs tous trois réfuté les allégations qui font de Jean Moulin un agent soviétique (il sera aussi accusé d’avoir été à la solde des Américains), en soulignant au contraire son action pour limiter la présence des communistes, dont le jeu fut plus que trouble à l’époque, au sein du CNR. Une vérité historique qui poussa François Mitterrand à refuser la candidature de Brossolette, pourtant héros socialiste de la résistance (il était engagé à la SFIO), à plusieurs reprises.

Sous couvert d’une unité parfois hypocrite, la concurrence des mémoires pour déterminer qui a été le plus grand résistant se fait donc plus vive. Avec l’intention de dénoncer l’absence des communistes dans le cortège des futurs panthéonisés – et alors que la volonté de rassembler les différentes sensibilités de la Résistance est manifeste – le PCF organise le jour de la cérémonie un hommage à la résistance sous la coupole de Colonel Fabien, afin d’honorer « toute la Résistance ». C’est bien à une chamaillerie de gamins que nous assistons en filigrane de cette cérémonie du 27 mai : les communistes s’indignent de n’être pas représentés – pour cela encore faudrait-il renouveler l’historiographie partisane du conflit et abandonner les vieux poncifs des communistes « résistants de la première heure » et du « parti des 75 000 fusillés » auxquels plus personne ne croit –, les gaullistes souhaitent conserver une mémoire résistante préservée quand d’autres, à l’instar de Mona Ozouf, secouent le cocotier. Là encore, ce 27 mai n’échappe pas à la concurrence des mémoires, qui s’attache à pourrir lentement chacun des dossiers réactualisés par les cérémonies liées au centenaire ou au 70e : Sétif, Mers-el-Kébir, l’Occupation, la Résistance, les fusillés pour l’exemple, etc.

Aux femmes la patrie reconnaissante

Tout cela finiraitarton506 par occulter l’événement que constitue ce 27 mai avec l’entrée de Germaine Tillon et Geneviève De Gaulle Anthonioz dans une institution jusque-là presque exclusivement masculine, à l’exception de Marie Curie et de la femme de Marcellin Berthelot, Sophie, qui fut inhumée auprès de son mari sans avoir reçu les honneurs. La parité – étrange concept de promotion d’une plus grande représentation féminine dont on pointe trop peu souvent les travers – revendiquée s’efface pourtant devant les figures que sont ces deux grandes dames, qui n’ont pas seulement dévoué leur jeunesse à la défense de leur patrie, mais leur vie à celles de leur idéaux. C’est aujourd’hui une leçon de cohérence intellectuelle que nous recevrons de Germaine et Geneviève. La première fut une grande chercheuse, ethnologue de formation, animée par une soif de compréhension et par une capacité de compassion qui la mèneront à se nourrir de ses expériences vécues : à Ravensbrück tout d’abord, où elle est déportée en octobre 1943 en tant que relevant de la catégorie Nacht und Nebel (NN), Nuit et Brouillard en français, c’est-à-dire les dangereux prisonniers politiques selon le Reich qu’il s’agissait non pas d’exécuter mais de faire purement et simplement disparaître. Ses connaissances et sa formation d’ethnologue y seront pour elle un viatique : étudier et comprendre la barbarie et l’horreur du camp et les transmettre à ses camarades d’infortune lui permettent de se distancier de la réalité de la déportation pour en faire un objet d’étude à part entière. Cachée dans une boîte, elle écrira même une « opérette-revue », avec la complicité de ses amies depuis lors, Geneviève De Gaulle Anthonioz bien sûr, mais aussi Anise Postel-Vinay et Jacqueline Pery d’Alincourt. Puis en Algérie, qui était déjà son terrain depuis 1934, où son maître Marcel Mauss l’avait envoyée pour y étudier les structures paysannes, où elle fut un témoin privilégié de l’éclatement de la guerre fratricide entre Algériens et Français, entre FLN et armée, mais aussi de Français entre eux. Par son passé de résistante, de déportée, armée de sa profonde foi en l’humanité, elle essaya de comprendre les causes du conflit et pointa du doigt les travers de la politique coloniale et notamment les conditions économiques déplorables (elle parlait de « clochardisation ») dans lesquelles vivaient les populations algériennes.

Le bidonville de Noisy-le-Grand en 1954.

Le bidonville de Noisy-le-Grand en 1954.

C’était aussi une profonde compassion et une haute estime dans le vocable « droits de l’Homme » qui caractérisaient Geneviève de Gaulle Anthonioz, nièce du général. Résistante farouche – elle distribuait des tracts du réseau Défense de la France dans le métro, à la barbe des soldats allemands, impuissants face à la foule –, elle fut elle aussi déportée à Ravensbrück, le camp des femmes, où elle rencontra Germaine. Son engagement humaniste et patriote, directement hérité de ses profondes convictions religieuses, ne s’arrêtera pas en 1945 avec la fin de la guerre. À peine sortie du camp, elle crée l’Adir, l’Association nationale des anciennes déportées et internées de la Résistance, afin d’aider les femmes rescapées des camps, qui se retrouvent parfois sans famille, sans soutien, sans ressources. Son combat pour la dignité humaine au sein de l’association ATD (Aide à toute détresse), dont elle devient la présidente en 1964, ne contredit pas son allégeance gaulliste (elle est adhérente du RPF, Rassemblement pour le peuple français, le parti créé par De Gaulle en 1947). C’est la visite-choc d’un bidonville à Noisy-le-Grand en 1958, qui lui rappelle les conditions des camps et la pousse à combattre la précarité avec acharnement. Le projet de loi d’orientation relatif au renforcement de la cohésion sociale et à la lutte contre l’exclusion, voté en juillet 1998, sera sa victoire, dernière d’une longue liste.

Ce ne sont donc pas simplement deux femmes qui rentreront au Panthéon le 27 mai, mais deux humanistes, deux personnalités, qui ont connu l’horreur du totalitarisme mais qui, malgré tout, n’ont jamais eu le jugement prompt ou la tentation de la caricature intellectuelle. Une sagesse d’esprit, une éthique de la réflexion qui font défaut à notre société actuelle, à droite comme à gauche.

Jean Zay, l’inhumation symbole

La dernière personnalité est certainement celle qui cristallise le plus d’enjeux de notre société, et qui a soulevé publiquement le plus de mécontentement. Dans un communiqué du 13 mars 2014, le Comité national d’entente, affirmant représenter 37 associations d’anciens combattants et de militaires (dont plusieurs se désolidarisèrent finalement du texte) condamna la décision de faire entrer Jean Zay au Panthéon, en remettant en question sa légitimité et son action résistante. Le texte, citant Robert Badinter à propos du capitaine Dreyfus, décrit Jean Zay non comme un héros mais comme une « victime » : une récupération qui n’a rien à envier aux attaques antisémites de l’extrême droite ciblant Jean Zay dans les années 1930. Mais leur argument principal est de remettre en cause l’attachement de Jean Zay à sa patrie à partir d’un texte écrit par ce dernier en 1924, intitulé Le Drapeau, dans lequel il critique et insulte le drapeau tricolore, le qualifiant de « torche-cul ». En réalité, ce poème, comme de nombreux écrits dans l’histoire de la littérature, n’est pas un pamphlet destiné à rendre compte de la pensée de celui qui fut député radical-socialiste du Loiret et ministre de l’Éducation nationale et des beaux-arts du Front populaire. Lorsqu’il écrit ce poème, il a alors 20 ans et fait partie d’un groupe littéraire au sein duquel lui et ses camarades rédigent des pastiches, qui sont souvent de purs exercices de style. Ce poème n’a d’ailleurs jamais eu vocation à être publié, mais c’est l’extrême droite de l’époque qui le récupéra et s’en servit contre Jean Zay, alors candidat à la députation.

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Les fameux « hussards noirs de la République », de jeunes élèves-instituteurs à l’École normale.

Dans son discours du Mont-Valérien le 21 février 2014, François Hollande disait de Jean Zay qu’il était « la République », et plus précisément, « l’école de la République ». L’héritage de Jean Zay, c’est en réalité celui des hussards noirs de la IIIe République, ces instituteurs dévoués qui dans leur uniforme, évoqueront à Charles Péguy les cavaliers Hussards de la jeune République française lors de la Révolution. En tant que ministre de l’Éducation nationale, Jean Zay avait la conviction toute républicaine qu’il fallait supprimer le fossé qui pouvait exister entre classes populaires et classes aisées pour l’accession aux grandes études et notamment à la haute fonction publique : c’est dans cet esprit – hélas perdu aujourd’hui – que sera créée l’École nationale d’administration à la Libération. Il est aussi à l’origine des Centres régionaux des œuvres universitaires et scolaires (CROUS) ainsi que du CNRS. Défenseur de la laïcité à une époque où elle était encore considérée comme un acquis et non comme fardeau, Jean Zay voit dans son principe un facteur de tolérance et d’égalité. Jean Zay incarne encore la République quand il démissionne, le 2 septembre 1939, pour combattre avec ceux de sa classe d’âge qui sont mobilisés. À ceux qui remettent en question son attachement à sa patrie, rappelons qu’en 1936, alors que la gauche française est divisée entre ses atermoiements face à la guerre d’Espagne d’un côté et au réarmement de l’Allemagne de l’autre, il vote le budget de la défense nationale qui prévoit une augmentation des crédits militaires.

Le Massilia à Bordeaux, vers 1930.

Le Massilia à Bordeaux, vers 1930.

En 1940, pendant la débâcle, il fait partie de ces députés résolus à continuer le combat à Londres ou à Alger qui s’embarquent sur le Massilia, un bateau transatlantique réquisitionné par le gouvernement qui hésitait encore entre capitulation et armistice. Ils seront 27 à embarquer pour le Maroc, et c’est en pleine mer qu’ils apprendront avec horreur que l’armistice a été demandé par le maréchal Pétain et qu’ils sont désormais considérés comme des traîtres et des déserteurs pour ceux, comme Jean Zay et Pierre Mendès-France, aussi présent sur le bateau, qui sont mobilisables. Arrivé à Casablanca, il est arrêté le 15 août 1940 pour désertion devant l’ennemi. Renvoyé en métropole, il est interné à la prison militaire de Clermont-Ferrand.Pendant des mois, il devient la cible notoire de la violente campagne antisémite orchestrée par Philippe Henriot, ministre de l’Information du gouvernement de Vichy, qui réclame la condamnation à mort du « juif Jean Zay » comme juif, franc-maçon, anti-munichois, anti-hitlérien et ministre du Front populaire. Il incarnait, pour Vichy et les Allemands, les valeurs d’une République et d’une nation française qu’il s’agissait d’assujettir. Il est condamné à la déportation à vie et il est lâchement assassiné par des miliciens français qui l’exécutent dans un bois le 20 juin 1944.

L’imaginaire national conserve le mythe monochrome du résistant, figure sévère et regard perdu, qui est mort sans parler.

L’histoire de la Résistance française est celle de héros nationaux martyrs d’une Allemagne fanatisée et d’un gouvernement attentiste. Cependant en histoire, les clichés ne font pas le fait : s’il a été démontré que rien dans cette phrase n’est complètement vrai et déborde la réalité, l’imaginaire national conserve le mythe monochrome du résistant, figure sévère et regard perdu, qui est mort sans parler. Le parcours des milliers de résistants et résistantes, ces héros de l’ordinaire, est en réalité divers. On ne gagne pas ses lettres de noblesse ès Résistance en cochant les cases d’un Bingo. Ces quatre parcours ne sont qu’un échantillon de ce que voulait dire « résister » il y soixante-quinze ans. Il est effarant de voir qu’aujourd’hui, dans la société française, se mêlent à la fois une méconnaissance, un désintérêt de l’histoire nationale et de ses acquis et un totalitarisme de l’idée de « la Résistance », capturedont la mémoire ne rassemble plus la nation autour de son histoire mais exclut au nom d’impératifs ou de rivalités politiques. Notre République fragmentée (socialement, ethniquement, culturellement, religieusement) a perdu son idéal de l’humain pour encenser celui de l’individu. Aujourd’hui, donner un nouveau souffle à notre roman national pourrait-il conjurer le sort ? Les débats sur la réforme de l’Éducation nationale ont pu démontrer l’aversion de certains à parler de valeurs et d’histoire communes sans évoquer les heures les plus sombres.

Le 10 décembre 2013, au micro de France Culture, Régis Debray, qui s’interrogeait sur le terme de « héros » après la mort de Nelson Mandela, déclarait : « une période sans sainteté ni transcendance a davantage besoin de grands hommes que tout autre. » Voilà où nous en sommes aujourd’hui : à réclamer nos héros du passé sans même daigner tirer leçon de ce qu’ils nous apprennent.

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