Politique

Philippe Marlière : « L’euroscepticisme n’est plus un marqueur du clivage gauche / droite »

Politologue et professeur de sciences politiques à l’University College de Londres (UCL), Philippe Marlière a milité pendant plus de vingt ans au Parti socialiste, qu’il a quitté en 2009. De 2009 à 2011, il milite au sein du Nouveau parti anticapitaliste (NPA). L’an dernier, il fonde avec l’économiste Liêm Hoang-Ngoc le « club des socialistes affligés », pour regrouper les socialistes opposés à la politique menée par le gouvernement. En début d’année, il a rejoint Ensemble, la troisième force du Front de gauche lancée en 2013, qui compte notamment parmi ses rangs Clémentine Autain. Nous nous sommes entretenus avec lui, à l’occasion de l’anniversaire du « non » au référendum de 2005 sur le Traité établissant une Constitution pour l’Europe, un élément déterminant dans son parcours politique.

Le Comptoir : Il y a dix ans, à l’issue d’une campagne éprouvante notamment à gauche, la France disait « non » au TCE. Que retenez-vous de cet événement ?

Philippe MarlièrePhilippe Marlière : Cela a été un moment charnière pour la gauche. C’est d’ailleurs une campagne qui m’a fait évoluer politiquement. À l’époque, j’appartenais encore à l’aile gauche du Parti socialiste, comme Jean-Luc Mélenchon. La direction du PS – avec, à sa tête, François Hollande – avait dit dans un premier temps : « dans l’état actuel, nous voterons contre ce texte ». Il y a ensuite eu une campagne nationale soutenue et de qualité, avec des débats très intéressants, pas mal de publications, des livres, des articles dans la presse. C’était assez passionné. Et puis, finalement, la direction a changé de position et a soutenu le texte en utilisant de faux prétextes. À ce moment-là, j’ai compris qu’il y avait un blocage sur la question européenne pour une partie de la gauche – ou du moins du PS. Il y avait d’une part une volonté de ne pas comprendre – ou de feindre ne pas comprendre – les enjeux autour de ce texte ; et d’autre part, l’abandon d’un mouvement populaire montant de prise de conscience sur l’impasse que prenait l’orientation européenne. C’est ce qui a motivé mon choix de quitter le PS peu de temps après.

Néanmoins, la campagne pour le « non » a été importante pour la gauche, elle lui a permis de se recomposer, d’une manière pas tout à fait idéale d’ailleurs. Le référendum a donné lieu à une réunion des différentes gauches. Je me souviens par exemple que Gérard Filoche, Marc Dolez et Jacques Généreux ont fait un tour de France ensemble avec beaucoup de succès pour le « non ». À l’époque, ils étaient tous les trois au PS. Aujourd’hui, seul le premier y est encore, le deuxième a cofondé le Parti de gauche (PG) avant de le quitter et le troisième est actuellement au PG. Il y avait, dans cette campagne, beaucoup d’énergie et de pédagogie. J’ai, par exemple, fait venir des camarades de la gauche travailliste. Le meilleur de la gauche française s’était uni autour de la question européenne. Elle prenait le temps de discuter avec le peuple et de lui expliquer les tenants et aboutissants du texte.

« Le meilleur de la gauche française s’était uni autour de la question européenne. »

La question qui s’est rapidement posée, c’est : qu’allons-nous faire de cette victoire ? Les lendemains ont été plutôt décevants, je trouve. Ils ont notamment acté la sortie du PS de Mélenchon et de ses amis, ce qui a corrélativement auguré le rapprochement d’une partie de la gauche socialiste avec d’autres gauches. Il y a eu les rencontres des Collectifs antilibéraux, qui réunissaient les dirigeants de la gauche du « non ». Malheureusement, à partir du moment où l’élection présidentielle de 2007 a pointé le bout de son nez, les logiques collectives ont laissé place aux ambitions personnelles, chacun tirant la couverture à soi. 2007 a été une mauvaise année pour la gauche, mais les bases du Front de Gauche (FdG) ont été posées. La coalition s’est fondée en deux temps. D’abord par l’élan et la campagne victorieuse du « non », qui ont été suivis par une période de recul de deux-trois ans. Puis en 2008-2009, c’est reparti. 2009, c’est l’année de lancement du FdG pour les élections européennes. Durant cette période, la France est devenue officiellement un pays très critique de l’Union européenne, ou « eurosceptique » pour utiliser une expression plus courante au Royaume-Uni. C’est une grande nouveauté, puisque jusqu’aux années 1990, il était hors de question à gauche, et au PS évidemment, de contester l’UE. Mélenchon, par exemple, n’a jamais critiqué l’intégration européenne avant la fin des années 1990. Il y avait un consensus sur les bienfaits de la marche européenne, même s’il y avait des ratés. Il y avait l’idée que l’Europe demande patience et consensus et que, même si nous ne pouvons pas tout avoir tout de suite, l’Europe sociale se ferait.

Étant donné qu’une écrasante majorité d’ouvriers, d’employés ou d’agriculteurs ont voté contre le TCE, on peut dire que ce peuple eurosceptique correspond, dans l’ensemble, aux classes populaires. Est-ce que, selon vous, ce scrutin a marqué un renouveau de la lutte de classes, qui se ferait contre la construction européenne ?

JLMCe n’est pas faux de présenter les choses de cette manière. Par ailleurs, il y a un renouveau d’une forme de lutte contre les inégalités et contre un mode de fonctionnement politique non démocratique, qui s’est déplacé du niveau national au niveau supranational en Europe. C’est tout à fait logique et c’est la fin de l’histoire de dire que tout se joue au niveau de l’Europe. Pour ma part, je pense que le déni de démocratie est partagé aux deux niveaux : national et supranational. Les deux sont liés et les deux parties – c’est-à-dire d’un côté les états membres, les gouvernements et, dans une certaine mesure, les parlements et d’un autre côté, les institutions bruxelloises – s’entendent comme larrons en foire. Je suis en désaccord avec la lecture de Mélenchon dans son dernier livre. Désigner comme coupables l’Allemagne, Merkel et l’ordolibéralisme allemand[i], c’est regarder les choses par le petit bout de la lorgnette. L’Allemagne est effectivement le premier acteur politique en Europe. Cependant, ma critique est beaucoup plus radicale et profonde que celle de Mélenchon : il y a un consensus général des États européens aujourd’hui, à l’exception de la Grèce avec Syriza au pouvoir. D’une certaine manière, le cofondateur du PG atténue, voire excuse, la politique de Hollande depuis 2012. Ce dernier est pourtant bien conscient et partie prenante de ce qui est en train de se passer au niveau européen. Évidemment, il ne le dira pas en France, ni à ses électeurs ni aux militants de son parti, parce que ça serait politiquement suicidaire.

« Hollande est pourtant bien conscient et partie prenante de ce qui est en train de se passer au niveau européen. »

Le référendum a eu un rôle de politisation et de compréhension sur la libéralisation des politiques menées par l’Union européenne. Cette campagne, qui a été longue, ne se résume pas simplement à un vote en mai 2005. Le débat a démarré fin 2004. Nous avons réussi à imposer l’idée qu’il n’y avait pas de fatalité dans la marche actuelle des choses. Ce qui est en train de se faire au niveau européen – et j’ajouterais, en parallèle, au niveau national aussi – est quelque chose d’éminemment politique : ces décisions sont néfastes aux peuples européens et il faut donc les combattre politiquement. Nous avons développé une critique virulente, mais aussi des contre-propositions.

L’euroscepticisme est devenu une nébuleuse. Qui est anti-Europe en France ? L’euroscepticisme va de la gauche radicale à Le Pen, en passant par certains segments du PS – de moins en moins cependant, car de plus en plus de critiques à son encontre se manifestent du côté social-libéral –, dont la mouvance, disons « chevènementiste », certains courants de l’UMP et des gens comme Dupont-Aignant. L’euroscepticisme à la française est intéressant parce qu’il coupe les partis en leur milieu. Ce n’est donc plus un marqueur du clivage droite-gauche. Une fois l’euroscepticisme posé, il faut donc en dire plus : il faut expliciter les causes et déterminer des solutions. Il y a des critiques plus ou moins exigeantes, plus ou moins radicales et des solutions différentes. L’Europe de Le Pen, ce n’est pas l’Europe que la gauche souhaiterait. Sous certains aspects, certaines propositions peuvent donner l’impression de se recouper, mais les visions d’ensemble ne sont pas du tout les mêmes.

« L’Europe de Le Pen, ce n’est pas l’Europe que la gauche souhaiterait. »

Les récents déboires de Syriza montrent que les institutions de l’UE servent le capitalisme et sont violemment opposées à l’autonomie des peuples. Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, est même allé jusqu’à expliquer qu’ « il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens ». Une politique antilibérale passe-t-elle nécessairement par une remise en question de l’UE telle qu’elle se présente aujourd’hui, voire par une sortie ?

C’est la grande question. Nous y réfléchissons tous de plus en plus. C’est le stade suivant de l’analyse. Je suis militant de gauche, mais également politiste. Jusqu’à une période récente, la question d’une remise en cause de l’Union européenne ne se posait pas, et encore moins la possibilité d’une sortie. Le Royaume-Uni était le seul trublion de l’affaire. Il n’est pas dans la zone euro parce qu’il existe un microclimat politique britannique admis et accepté par tous.

TCEAujourd’hui, nous faisons la différence entre un euroscepticisme dur et un euroscepticisme soft, l’un et l’autre évoluant hors du clivage des exclusifs gauche et droite. Cette distinction est tout à fait nécessaire pour comprendre que nous sommes tous en train de patauger dans une question extrêmement complexe. Je suis moi-même complètement sûr et ferme sur la critique de l’état actuel de choses. En revanche, je suis beaucoup plus indécis sur la question d’une sortie, qui, techniquement, me dépasse un peu. Les conséquences financières et économiques sont incertaines. Il faudra voir la teneur du débat grec, qui n’est pas théorique, mais très concret et se joue maintenant.La Grèce va peut-être sortir bientôt de la zone euro. Dans ce cas-là, que faisons-nous ? Que faire une fois que la décision de ne pas rembourser les institutions qui ont prêté de l’argent aura été prise ? Une dévaluation compétitive ?

Certains économistes appartenant à la gauche radicale pensent que ce ne sera pas facile, mais qu’il faut le faire. D’autres sont plus mesurés ou nuancés. Ces derniers pensent que si nous considérons appartenir à une gauche anticapitaliste et progressiste, l’exigence serait de se battre tous ensemble pour changer la donne et créer ce qui n’a jamais été créé : une vraie Europe solidaire et démocratique. Les premiers répondent que ce n’est pas possible, il suffit de regarder la Grèce. Les seconds répliquent alors que la Grèce est complètement isolée, tous les autres pays sont contre elle. Pour moi, c’est une question extrêmement compliquée, mais qui se pose. Il y a dix ou quinze ans, ce n’était pas quelque chose d’imaginable. Que des hommes politiques, des chercheurs ou des journalistes – qui n’appartiennent pas à la gauche radicale – se mettent à réfléchir à une sortie, montre que le projet européen tel qu’il est ficelé est politiquement et économiquement corrompu. Ce qui va se dérouler en Grèce sera donc extrêmement important. Sous des auspices différents, il faudra également être attentif la sortie possible du Royaume-Uni d’ici deux ans, puisque la question sera posée sous forme de référendum. Mais il s’agit là d’un euroscepticisme plus classique, plus conservateur : ils veulent avoir la maîtrise de leurs taux d’intérêt – ce qui est normal –, mais aussi de leurs flux migratoires. Dans l’optique britannique, ce dernier point n’est pas évoqué pour des raisons généreuses et progressistes.

« Les générations plus jeunes, qui n’ont pas connu la guerre, sont moins patientes et comprennent mieux ce qui est en train de se passer. »

Je veux dire par-là que le projet européen tel qu’il existe aujourd’hui est en sursis. Il est condamné et a fait faillite. Les peuples européens s’en détournent. Tous les sondages montrent un désintérêt, voire un désamour, pour l’intégration européenne. Tout cela dans une atmosphère plus politisée. Les gens comprennent mieux. Les médias alternatifs et les réseaux sociaux s’intéressent à l’Europe. Il faut comprendre que, dès le départ, le projet d’intégration européenne était un projet d’affirmation du capitalisme sur le continent européen. Mais il y a dix ou quinze ans, les affaires politico-économiques étaient moins transparentes et se passaient entre initiés. La presse qui s’y intéressait était institutionnelle, elle penchait donc du côté de l’Union européenne.

Il faut également noter que la sortie d’un pays seul, aussi important soit-il, comme le Royaume-Uni, ne rebattra pas forcément les cartes. Je pense que les tenants du système – les institutions et les hommes politiques qui sont idéologiquement au service de cette Europe – trouveront d’autres moyens. Il peut y avoir des projets alternatifs, comme une Europe à plusieurs vitesses ou une Europe redevenue un petit club de pays capitalistes des premiers temps. Je crois que l’Europe se refera sur des bases correctes. Mais elle peut également dépérir, je n’exclus rien aujourd’hui, contrairement à quelques années avant. Je pense que même si les peuples européens restent profondément attachés à l’idée de l’Europe, à force d’être perdants, ils finissent par être excédés. Les générations plus jeunes, qui n’ont pas connu la guerre, sont moins patientes et comprennent mieux ce qui est en train de se passer.

« Il n’y a rien à attendre de la social-démocratie. »

Tsipras

Alexis Tsipras, Premier ministre grec et leader de Syriza

La Grèce et le Royaume-Uni peuvent quitter l’UE sans que rien ne se passe. Mais sur le long terme, cela risque de jouer dans le sens d’un épuisement et d’un discrédit total du projet d’une Europe libérale. Cependant, il ne pourra se passer quelque chose de progressiste que si des majorités politiques au niveau national se dégagent et que celles-ci sont résolument décidées à faire autre chose en Europe. Sans ça, ces fameuses élites qui nous dirigent – qui sont à la fois européennes et nationales, toutes, sans exception, convaincues que le néolibéralisme est la voie à suivre – continueront dans le même sens. Perdre quelques états membres en chemin ne changera pas la donne.

La dernière fois que les médias dominants parlaient d’Europe de gauche, c’est-à-dire entre 1997 et 2002 quand il y avait plusieurs pays dirigés par des sociaux-démocrates – en France, Jospin et la gauche plurielle ; au Royaume-Uni, le Labor ; en Allemagne, le SPD, etc. –, rien n’a pour autant changé. Ça a ouvert les yeux à certains sur la volonté fallacieuse des sociaux-démocrates à vouloir une autre Europe, alors que tous les cinq ans, aux élections européennes, ils sortent des slogans comme : « Pour une Europe sociale, vite ! » Même les socialistes peuvent faire campagne ainsi et mener ensuite des politiques néolibérales, voire se retrouver commissaires européens et poser des ultimatums au pouvoir progressiste grec, comme Moscovici. Il n’y a rien à attendre de la social-démocratie. Je suis positif sur le long terme, mais malheureusement sur le court terme, je suis plus pessimiste, le rapport de force étant très défavorable à une Europe progressiste et démocratique.

Nos Desserts :

Notes :

[i] Modèle économique allemand, l’ordolibéralisme prétend combiner les traits traditionnels du capitalisme libéral avec un certain degré de protection sociale. En réalité, il repose avant tout sur la libre concurrence, la stabilité de la politique monétaire et un État économe qui régule uniquement par le droit afin de protéger les institutions capitalistes.

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2 réponses »

  1. Excellente analyse de Philippe Marlière, qui nous fait part également de ses doutes en ce qui concerne la politique à tenir face à l’Europe néo-libérale. En ce qui concerne le constat, je serais encore beaucoup plus sévère que lui: l’UE de Junker s’est transformée en un club de mafieux qui soutiennent une nouvelle oligarchie qui a émergé du libre-échangisme intégral sans mécanisme de régularisation. Ce seront désormais les multinationales contrôles in fine par les Etats-Unis qui prendront les décisions politiques au-dessus des institutions démocratiques des pays européens, réduits à des politiciens de parade. C’est la logique du putsch fasciste en train de s’organiser en sous-main avec les accords TAFTA, l’aboutissement logique de la politique de l’UE.

  2. Marco Polli – exact – rien à ajouter.
    Merci aussi à l’analyse de P.Marlière qui découvre cependant plus tard… que la social-démocratie n’est qu’un paravent-masque de carnaval- cache-misère de l’ordo-capitalisme-unique, chargé de faire le spectacle pour faire patienter les foules.

    L’Histoire, en particulier les années 30 et 40 – nous renseigne très bien sur l’attitude des partis dits ‘socialistes’ ou ‘sociaux-démocrates’ tant en Allemagne qu’en France , en Belgique ou tous les autres pays européens.
    Soudain, des tas de ‘socialistes’ européens sont devenus pro-nazis ou fascistes. Comme c’est curieux.
    Soudain, tous ont adoubé le nazisme, voté pour le pétainisme, abandonné tout le monde. Ce n’était – déjà – que des leurres.. des anxiolytiques par les discours et logos..

    Ils servaient déjà le putsch fasciste (Pacte de Munich, abandon de la République espagnole, mesures sur le travail, etc… je pense à Henri DeMan, le belge président du PS de l’époque, collabo.. je pense aux ‘socialistes’ français votant pour Pétain…etc…)

    Socialiste européen veut dire petit-bourgeois ascensionnel intéressé
    Relai de la bourgeoisie dominante dont il est adepte, ramassant miettes dorées et protections.

    Enfin, une dernière pour la route : « Le fascisme devrait s’appeler ‘corporatisme’ puisqu’il s’agit de la fusion des pouvoirs d’Etat et des pouvoirs des marchés’ (Mussolini)

    Nous y sommes. Dedans. Car le putsch fasciste s’affiche maintenant en toute liberté et sans cache-misère. C’est dire s’il est certain de sa victoire et de sa puissance (puissance des institutions en ses mains, violence de toutes parts)

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