Société

Louis Alidovitch : « Le retour aux communautés est l’expression d’un rejet du libéralisme »

« Chroniqueur orwellien spécialiste du salafisme et du lumpenprolétariat » selon ses mots, Louis Alidovitch connaît bien les milieux associatifs musulmans. Il vient de publier son premier livre aux Éditions Thésée intitulé « La barbe qui cache la forêt – Essai sur les musulmans face au défi identitaire ». Dans ce court ouvrage, il analyse la montée de l’islamophobie ainsi que le malaise identitaire et communautaire actuel en France.

Le Comptoir : Dans votre livre, vous rapprochez la fitra – nature humaine selon l’islam – de la « common decency » de George Orwell – « les vertus humaines de base » selon le philosophe montpelliérain Jean-Claude Michéa. Souhaitez-vous définir un islam socialiste ? Les deux doctrines sont-elles totalement solubles ?

Louis Alidovitch

Louis Alidovitch : Si on entend par socialisme ce courant de pensée et de pratiques développé en réaction à la montée de l’individualisme et aux méfaits du capitalisme, et non le socialisme façon PS, meilleur en animation culturelle qu’en politique, alors je vois bien plus qu’une compatibilité avec l’islam. En effet, le message coranique se fonde sur la libération des hommes de toute oppression et la lutte contre l’injustice sociale qui en découle. D’ailleurs, dans la société oligarchique de la Mecque au VIIe siècle, l’islam a immédiatement prescrit d’affranchir des esclaves, de nourrir les pauvres et de prendre en charge les orphelins. Plus tard, à Médine, l’islam interdisait le riba (l’intérêt usuraire, aujourd’hui fondement de l’économie fictive capitaliste). Pour conclure, je dirais que le socialisme naît d’un sentiment de révolte puisé dans l’humanité de chacun – au sens de valeurs humaines telles que la bonté, la générosité, le refus de l’injustice –  et c’est celles-ci que le message coranique veut éveiller et stimuler.

« Il faut aussi souligner le fait que le sentiment d’insécurité culturelle est d’autant plus fort que ceux qui en sont animés sont trop peu enracinés dans leur propre culture.« 

Vous sous-entendez que la montée de l’islamophobie en France est liée à une instrumentalisation des élites. Mais n’est-elle pas aussi liée au contexte géopolitique depuis quatorze ans, ainsi qu’à l’ « insécurité culturelle » créée par les transformations rapides que subit la société française ?

Effectivement, je soutiens que le « matraquage subliminal » asséné depuis maintenant plus de dix ans à travers le discours politico-médiatique conduit à faire de l’islam un problème central et à faire des musulmans des étrangers menaçant notre mode de vie occidental. Je reconnais néanmoins que le développement de ces « paniques morales »[i], pour reprendre cette notion chère à Gaël Brustier, trouve dans l’actualité internationale – terrorisme de musulmans littéralistes et violents, crise économique prolongée et aggravée, mondialisation à deux vitesses –, mais aussi dans certaines anecdotes du quotidien, des conditions propices. Cependant, il faut aussi souligner le fait que le sentiment d’insécurité culturelle est d’autant plus fort que ceux qui en sont animés sont trop peu enracinés dans leur propre culture.

Selon vous, la modernité dévalue les appartenances communautaires. Aujourd’hui, nous semblons pourtant voir un retour aux identités et aux communautés. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

Michel_ClouscardIl semble que les individus aient atteint un seuil de tolérance. En effet, la dynamique libérale a entraîné une véritable transformation anthropologique. Si dans les sociétés traditionnelles, les rapports sociaux répondaient à l’impératif de ne pas faire des choses qui ne se font pas (« un homme, ça se retient », disait Albert Camus), désormais, c’est l’échange marchand et l’utilitarisme qui doivent régir les relations humaines. Lorsque Margaret Thatcher affirmait que « l’économie est la méthode, l’objectif est de changer le cœur et l’esprit », elle exprimait clairement ce vers quoi mène l’idéologie libérale dominante. Mai-68 avait liquidé les derniers vestiges des sociétés traditionnelles pour plonger totalement les individus dans un hédonisme consumériste et égoïste, ce qui a permis l’expansion de ce que Michel Clouscard appelle le « capitalisme de séduction ». Mais les contradictions inhérentes au développement du capitalisme débouchent maintenant sur des contestations de nature identitaire.  En d’autres termes, le retour aux communautés est l’expression inconsciente d’un rejet de l’idéologie libérale.

En quoi cette explosion des rivalités communautaires profiterait-elle au capitalisme ?

En 1983, le Parti socialiste prenait le tournant de la rigueur en se jetant dans les bras de l’économie de marché. Après avoir tourné le dos à la classe ouvrière, la gauche se devait d’entretenir l’illusion d’être fidèle à son héritage. Elle récupéra opportunément la Marche des Beurs pour en faire une cause nationale et l’axe de ses combats pour les vingt années suivantes. Les socialistes passaient alors à la lutte contre toutes les discriminations et se faisaient les protecteurs des minorités.

Cette politique construisait le vivre-ensemble sur les différences de chacun. On a alors vu se multiplier les revendications communautaires, les compétitions victimaires et donc l’atomisation de la société. La communauté sous cette forme équivaut à l’individualisme 2.0. C’est-à-dire qu’en poursuivant ses intérêts communautaires particuliers, le communautarisme ne rompt en rien avec l’individualisme et repose alors sur le socle de la logique libérale. Au final, ces rivalités communautaires affaiblissent ou détournent les potentielles contestations.

« La première condition pour se lier à nos concitoyens est de partager des valeurs communes.« 

Comment réconcilier les classes populaires de banlieue – qui comptent une forte proportion de Français issus de l’immigration –  et du périurbain, quand toutes les institutions permettant de créer une identité collective, comme l’école républicaine, semblent en crise ou ont complètement disparu ?

Je pense que la République ne peut plus remplir son rôle initial de créer du lien social. Elle est prise dans les tourbillons de l’économie mondiale et la fonction du politique ne consiste plus qu’à limiter les effets pervers du capitalisme sur les citoyens − capitalisme qu’il contribue dans le même temps à développer. Il est donc temps de repenser la société. Cependant, sur le plan politique, je vois peu de motifs d’espoir. Tous les partis politiques n’ont pour projet que le retour de la croissance et la satisfaction du divin marché.

Dès lors, c’est d’en bas que vont devoir s’imaginer et se construire de nouveaux modèles de société capables à la fois d’interpeller le politique (qui devra alors prendre en compte ces nouveaux mouvements) et échapper à la logique libérale. La tâche s’avère très compliquée. Mais c’est aussi une opportunité pour les musulmans, souvent issus des classes populaires, de faire revenir sur le devant de la scène la question de la lutte des classes et le projet d’une société égalitaire. Ils disposent dans leurs références de tous les outils nécessaires pour y parvenir.  Vous remarquerez, a contrario, qu’un Jacques Attali, chantre du libéralisme, appelle de tous ses vœux à l’émergence d’une bourgeoisie musulmane.

La première condition pour se lier à nos concitoyens est de partager des valeurs communes. Pendant trente ans, « nos différences nous unissent » (slogan qu’on retrouve sur les maillots de l’équipe de France de football) faisait office de dogme. Pour ma part, je suis convaincu que les musulmans et les non-musulmans ont plus de points communs qu’il n’y parait. Je suis également convaincu que c’est en renouant avec leur nature originelle et en cultivant ces aspirations positives, communes à tous les êtres humains, que l’ensemble des citoyens de même condition pourront ambitionner une société égalitaire.

shahada-green

Drapeau de la shahâda, profession de foi de l’islam

Pensez-vous que dans les anciennes banlieues rouges, l’islam a remplacé le vide laissé par l’effondrement du PCF ?

Je ne le pense pas. L’effondrement du PCF correspond à la fois à l’embourgeoisement des cadres du parti concentrés sur la gestion des villes mais aussi à la grande partie des classes populaires qui se sont laissé attirer par les sirènes de la société de consommation. La recherche du bonheur était devenue la préoccupation première des classes populaires qui perdaient par-là même leur conscience de classe et le sens de l’intérêt collectif. Seuls les discours promettant la préservation du mode de vie hédoniste suscitaient de l’intérêt. Dans ce contexte, l’islam a surtout attiré beaucoup de laissés-pour-compte de la modernité, ceux qui ne trouvaient pas leur place dans la société managériale mais également ceux qui s’y opposaient idéologiquement. La radicalité de certains menait à la violence et discréditait immédiatement ces postures intellectuelles et politiques qu’on caractérise d’islamistes.

Aujourd’hui, les discours des leaders d’opinion de la communauté musulmane française sont centrés sur la question de la Palestine et les intérêts communautaires (voile, halal, discriminations, etc.). Nous ne trouvons malheureusement  aucun discours dessinant les contours d’un projet capable de mobiliser les masses et de répondre aux nouvelles inquiétudes engendrées par la mondialisation.  En ce sens, l’islam paraît peu comparable avec ce qu’était le PCF.

Vous pourfendez la « laïcité de combat », qui uniformiserait les individus. Mais n’est-elle pas la condition du vivre ensemble et ne pensez-vous pas comme l’imam de Bordeaux, Tareq Oubrou, qu’il faut « adapter l’islam à la mentalité française » ?

Si vous définissez la laïcité à la manière de celle désirée par Jean Baubérot, alors je ne peux que vous rejoindre. Cette laïcité tolérante permettrait l’expression de la diversité des sentiments spirituels tout en neutralisant les postures dogmatiques que peuvent générer certaines lectures des textes religieux. Malheureusement, c’est  une lecture dogmatique de la laïcité qui domine en France. À partir de là, force est de constater que cette « laïcité falsifiée », pour reprendre l’expression de Baubérot, ne permet pas le vivre-ensemble puisqu’elle rejette une partie des citoyens.

Tareq-Oubrou1Concernant Tareq Oubrou, il met en évidence la nécessité pour les musulmans de s’acculturer. Il entend par-là que l’islam peut prétendre à son universalité – et peut dès lors rester fidèle à ses principes – à la condition qu’il prenne la couleur de la culture dans laquelle il évolue. Loin de vouloir uniformiser les individus, l’islam reconnaît les diverses cultures et considère même celles-ci comme sources de législation. C’est d’ailleurs cette flexibilité qui a permis à l’islam de s’enraciner dans différents pays comme l’Indonésie, la Turquie et aujourd’hui, le Brésil. En France, les musulmans doivent travailler à créer des ponts entre la culture française – en s’appuyant sur tout ce qu’elle a de positif – et le texte coranique. Les deux ne doivent pas être opposés.

« L’essor des discours sécuritaire et identitaire  permet de dévier ces contestations et d’éviter la remise en question du paradigme capitaliste.« 

À la fin de votre livre, vous dites que le capitalisme est passé du libéralisme-libertaire au libéralisme-sécuritaire. Comment expliquez-vous ce basculement ? Correspond-il à ce que certains appellent la « droitisation » ?

Le capitalisme avait fait face aux contradictions qu’il avait lui-même développées en passant de répressif à permissif après la Seconde Guerre mondiale. Clouscard a démontré comment Mai-68 achevait ce passage et représentait une contre-révolution libérale-libertaire permettant d’affaiblir les mouvements ouvriers contestataires et de promouvoir l’assouvissement des désirs comme exercice de la liberté. « Il est interdit d’interdire » résonnait alors encore comme une révélation transcendante.

Je décrivais plus haut que les réactions communautaires et identitaires étaient l’expression inconsciente du rejet de l’idéologie libérale. L’essor des discours sécuritaire et identitaire – que nombreux qualifient, par erreur à mon sens, de « populisme » – permet de dévier ces contestations et d’éviter la remise en question du paradigme capitaliste. Ces discours rencontrent un écho favorable au sein de masses perdues dans la mondialisation, sans repères identitaires. Ce phénomène correspond effectivement à ce que Gaël Brustier appelle la « droitisation ».

Nos Desserts :

Notes :

[i] Pour Stanley Cohen, le sociologue américain qui a inspiré Gaël Brustier, une panique morale (moral panic) surgit quand « une condition, un événement, une personne ou un groupe de personnes est désigné comme une menace pour les valeurs et les intérêts d’une société ».

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3 réponses »

  1. J’ai toujours eu qq réticences sur l’islam. Je dois dire que cet article m’apporte un nouvel éclairage et me pousse à renouveler ma réflexion sur cette religion.
    Merci

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