Politique

Onfray, un hussard de gauche

En 2015, à l’heure où l’on peut être assassiné et menacé de mort pour un simple dessin, il est devenu difficile de faire exister un discours à la fois nuancé et intelligible. Michel Onfray, intellectuel chouchou des médias, s’efforce de le faire, laissant rarement l’opinion indifférente. Récemment déshérité par une certaine gauche et nouvellement acclamé par des médias de droite (Le Figaro, Éléments), il s’attire tantôt des soutiens indéfectibles, tantôt des inimitiés bravaches. Emblématique, son cas met en lumière l’évolution de la figure de l’intellectuel en France et pose la question du rôle que celui-ci a vocation à jouer dans la société.

Onfray le jeu du FN : du procès en vulgarisation à l’amalgame

OnfrayDepuis ses débuts en philosophie, Michel Onfray est parvenu à se mettre à dos l’ensemble de ses collègues universitaires, mais également une bonne partie des enseignants du secondaire. En cause : son opinion très critique quant à l’enseignement de la philosophie dans l’Éducation nationale – qu’il a courageusement quittée au début des années 2000 – mais aussi sa volonté d’exister en dehors des sphères traditionnelles du savoir académique, avec lesquelles il a, il est vrai, peu de choses à voir.

Depuis la création de son Université populaire à Hérouville-Saint-Clair dans la banlieue caennaise, on lui reproche, à raison parfois, de mener sa barque seul, et de manquer de rigueur. Peut-être aussi parce qu’Onfray préfère relire et interpréter lui-même les écrivains qu’il analyse plutôt que de citer les collègues spécialistes, comme c’est l’usage dans le petit entre-soi plein de conventions de l’université. Peu complaisant avec certaines figures tutélaires du monde des idées comme Sigmund Freud, le Normand a vu se dresser face à lui une armée de défenseurs ne supportant pas que des textes soient réexaminés sous une nouvelle lumière, ni mis en perspective avec la vie réelle de leurs auteurs. En effet, en bon nietzschéen, Michel Onfray ne sépare pas une pensée d’une pratique quotidienne, et considère comme peu crédibles les écrivains qui n’appliquent pas à eux-mêmes les leçons de vie qu’ils préconisent pour les autres.

Les philosophes “officiels” – campés sur une définition toute deleuzienne de leur occupation selon laquelle « est philosophe celui qui crée des concepts » – restent dans leur tour d’ivoire universitaire, contemplent un monde dans lequel ils ne s’incluent pas et conservent leur savoir sous clé. Onfray, qu’on l’apprécie ou pas, a au moins l’avantage d’être cohérent : il veut rendre la philosophie accessible à tous pour que chacun puisse penser en complète autonomie et il commence ainsi, logiquement, à penser par lui-même.

Dernièrement, Onfray est parvenu à se mettre à dos une bonne partie des médias, à cause de ses prises de position mal assorties à la doxa libérale. Réflexe d’autodéfense de la part des chiens de garde du système ? Sans doute. Leur soupe grumeleuse passe de plus en plus mal dans le gosier de l’opinion publique.

Selon les éditocrates, l’auteur du Traité d’athéologie serait donc, comme l’économiste Jacques Sapir ou encore le démographe Emmanuel Todd, un suppôt du Front national. Dangereux à tel point que le quotidien Libération a, mi-septembre, jugé utile de consacrer sa une au philosophe qui refuse de penser dans le sens du vent ! Le crime de lèse-majesté est en effet allé trop loin, jugez-en plutôt : dans ses récentes apparitions médiatiques, Onfray a osé remettre en question, pêle-mêle, les dernières réformes “progressistes” de l’Éducation nationale, critiquer la gauche soixante-huitarde, et même parler de protectionnisme et de souveraineté populaire ! Pour le très libéral Challenges, c’est l’infâme Bruno-Roger Petit qui s’est chargé de déverser son fiel contre cette tendance politique souverainiste à contre-courant du libertarisme, allant jusqu’à assimiler le “Non” de gauche à la Constitution européenne en 2005 à un vote Front national. Parallèlement, les téléspectateurs de l’émission On n’est pas couché du samedi 19 septembre – dans laquelle Onfray s’est montré à la fois brillant et pédagogue – ont pu constater à quel point les deux ersatz de journalistes qui se trouvaient face au philosophe se sont employés, sans succès, à essayer de lui faire dire ce qu’il ne dit pas.

À l’inverse, ce sont les défenseurs de cette gauche libérale, antisociale et autiste, qui devraient être les victimes légitimes des foudres d’un peuple qu’ils ont abandonné voilà quelques décennies. Quoi qu’on pense de Michel Onfray, il faut ne pas avoir lu ses œuvres, ou faire preuve d’une extrême mauvaise foi, pour croire sérieusement que le philosophe travaille main dans la main avec le FN. Rien d’étonnant à cela cependant, amalgamer le moindre discours critique à la “Bête immonde” est maintenant le seul ressort intellectuel restant au Système pour se maintenir en place et annihiler toute critique radicale.

Les détracteurs d’Onfray ont toutefois la mémoire sélective : l’inauguration de son Université populaire en 2002 avait justement pour but d’offrir l’accès aux moyens intellectuels pour combattre les idées du Front national, alors arrivé au second tour des présidentielles. Les positions politiques du “nietzschéen de gauche” n’ont d’ailleurs pas grand-chose à voir avec les partis politiques institutionnalisés, malgré ses soutiens inconstants à divers candidats de gauche par le passé (de Besancenot à Chevènement).

« Qu’est-ce qu’être de gauche ? C’est croire à un certain nombre de valeurs que sont la solidarité, la fraternité, le partage, la générosité, la communauté, le don, la gratuité… Croire à ces valeurs n’est pas suffisant, il faut aussi les pratiquer quotidiennement dans sa vie, les incarner au jour le jour. La gauche a ses croyants ; je préfère ses pratiquants. Être de gauche, ça n’est pas voter à gauche (ce serait trop simple…), c’est mener une vie de gauche. La preuve de la gauche n’est donc ni le bulletin de vote, ni l’adhésion à un parti, ni la revendication tonitruante d’une appartenance idéologique, mais la vie de gauche qu’on mène – ou non… »
Michel Onfray, dans sa chronique mensuelle de mai 2012

Que faut-il sauver du soldat Onfray ?

Voix originale à gauche, Michel Onfray porte une parole en de nombreux points contestable. Lui-même n’est pas exempt de raccourcis intellectuels : on pense notamment aux élections présidentielles de 2012, pendant lesquelles il avait retiré son soutien à Jean-Luc Mélenchon en raison, entre autres, du prétendu soutien de l’homme politique à la dictature cubaine ; ou encore à son soutien aveugle et sans retenue à l’art contemporain. Sur certaines questions (le jacobinisme issu de la Révolution française, par exemple), il ne se prive pas non plus de commentaires très manichéens et dogmatiques, qui le poussent parfois à des prises de position absurdes et à des erreurs historiques. On peut également lui reprocher d’être pro-OGM ou favorable à un nucléaire “républicain”, ce qui le fait entrer en bonne place dans le panthéon des éco-tartuffes mensuels du journal La Décroissance. Un intellectuel reste un être humain – « humain, trop humain » comme dirait l’autre – , et ne peut emporter l’approbation de tout le monde sur tous les points.

Néanmoins, les critiques développées par Onfray sur des questions telles que le Progrès, l’École, ou plus largement le libéralisme sont plus que légitimes : elles sont nécessaires à la revitalisation d’un environnement médiatique et intellectuel complètement sclérosé. Certes, elles ne datent pas d’aujourd’hui, et de nombreux penseurs (de Pasolini à Michéa) avant lui ont déjà largement évoqué ces problématiques, mais peu parviennent encore à porter cette voix en demeurant compréhensibles.

hadotTrès influencé par la pensée de Nietzsche et celle de Proudhon, Onfray a très certainement lu Pierre Hadot (1922-2010), qui avait lui aussi souhaité rendre la philosophie au peuple. Également admirateur de la philosophie antique conçue comme un art de vivre, Hadot voyait l’exercice philosophique non pas comme une activité réservée à une élite, mais bien plutôt comme une manière d’atteindre le bonheur personnel et universel. Ainsi, la première tâche du philosophe est de rendre possible l’accès à la réflexion au plus grand nombre.

Cette fonction devrait être corrélative au rôle que devrait jouer un intellectuel dans la société contemporaine : celui de faire preuve de pédagogie, d’amener le public à s’intéresser à n’importe quel sujet, à prendre véritablement sa place dans la res publica. Depuis ses débuts, Onfray ne fait pas autre chose : il tente d’amener le peuple vers Nietzsche, vers Proudhon, vers Camus qui n’étaient, de leur vivant, pas franchement adeptes de la pensée prémâchée et continuent d’être des références incontournables trop peu exploitées pour penser le monde d’aujourd’hui. Onfray profite pleinement de ses passages en radio ou à la télévision pour rendre accessibles des pensées complexes, dans le but de stimuler les non-lecteurs. On peut lui reconnaître le mérite de mener un combat intellectuel sincère et de savoir se mettre à la place du récepteur de son message. Ajoutons que peu de personnalités médiatisées s’affirment aujourd’hui comme d’authentiques socialistes libertaires.

NietzscheAnti-sartrien, une des qualités d’Onfray est aussi de se préoccuper avant tout de vérité et de sincérité, plutôt que de s’enfoncer dans le dogmatisme – à l’image de Nietzsche qui se laissait régulièrement aller à l’exercice de la pensée sur l’instant, autorisant sa plume à courir au risque, parfois, d’être contradictoire. Le Normand a compris qu’il était chimérique de souhaiter analyser la complexité du monde avec une seule grille de lecture. Ainsi, il n’est pas un idéologue, mais un libre penseur, ce qui protège généralement assez efficacement contre tout totalitarisme.

Onfray est un authentique intellectuel, un homme qui joue le rôle de “poisson-torpille” – pour reprendre une expression utilisée par Platon pour désigner Socrate – contre l’apathie de notre société. Il s’inscrit dans une tradition philosophique opposée à celle des hémicycles : considérant que la philosophie, comme la politique, n’a d’intérêt que si elle est l’affaire de tous, il se bat avec sincérité en ce sens depuis ses débuts. Évidemment, des limites encadrent ce combat – la première étant celle du public fréquentant son Université, bien souvent déjà converti à sa pensée avant même d’avoir assisté à une seule de ses conférences. Du reste, la gauche libérale peut continuer à le critiquer autant qu’elle le veut, elle n’effacera pas une vérité : la gauche française se porterait bien mieux aujourd’hui avec plus de penseurs comme celui-là.

On n’est pas obligé, bien sûr, d’embrasser l’intégralité de la pensée d’un auteur pour le soutenir. Il n’est pas nécessaire non plus d’appartenir à son camp politique, ce serait justement faire de la pensée un totalitarisme. L’honnêteté seule fait reconnaître que les prises de position actuelles d’Onfray permettent d’amener le débat politique un peu plus loin que le cadre habituellement imposé par les artisans de la censure. Iconoclaste qui ne souhaite pas rentrer dans une case, l’intellectuel défend une liberté de ton capable de rafraîchir le débat politique. Comme disait Nietzsche, faisant référence à sa propre pensée, « Je ne suis pas un homme, je suis de la dynamite ». Ce serait encore mieux si cette dynamite était l’apanage de chacun. Pensons !

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2 réponses »

  1. Onfray est très intelligent, une vraie pointure dans son domaine. J’ai longtemps apprécié son franc-parler. Mais aujourd’hui, il faut se rendre à l’évidence: politiquement c’est une bille, son utilisation du vocable « souverainisme » le prouve (le souverainisme n’est pas une opinion libre de droits, c’est un courant politique avec une histoire et une pensée, confédéraliste, libérale, patronale, cf. les travaux de Kalergi), tout comme sa défense très hasardeuse des « bonnets rouges » – qui ne sont pas le peuple, mais des couillons manipulés par l’Institut de Locarn.

    Voir des personnages aussi cultivés se laisser dévorer par l’impensé politique de leur époque, parce qu’ils ont été incompris dans leur famille politique. Les voir se draper dans la posture du penseur solitaire tout en masquant leur orgueil dans le lin blanc du bien commun…On pense à Faust, ou au mensonge romantique de René Girard.

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