Politique

Les “techniciens” à l’assaut de la France

Les années 1920 ont vu l’apparition au sein du patronat, des syndicats, mais également de familles politiques, de “techniciens” tentant de proposer une réforme administrative qui s’inspirerait, en partie, de la rationalisation et des logiques de l’industrie. La “rationalisation” – à travers des mesures comme le travail à la chaîne, la standardisation des produits, l’organisation scientifique, les ententes des producteurs ou encore la réforme organisationnelle – correspond à l’optimisation maximale et calculée des ressources humaines et matérielles du pays, et donc à une domestication sociale des individus conforme à la logique de rentabilisation du système capitaliste.

Des travaux en histoire sociale montrent que la première partie du XXe siècle semble se caractériser par la substitution de la modernité – entendue comme un capitalisme dynamique qui recherche l’expansion, la productivité, la compétitivité, l’avance technologique – à la stabilité. En France, cette modernité s’accompagne d’une économie dirigée assumée par l’État qui s’est ajoutée aux forces du marché sans les supplanter. Et c’est au nom de la rationalisation de l’appareil étatique calquée sur la rationalisation du travail dans l’entreprise privée que des nouveaux réformateurs (appartenant d’ailleurs à des familles politiques très différentes) véhiculent ce projet de transformation des rapports entre l’État et l’économie. Ces fameux “techniciens” s’inspirent du privé pour transformer en profondeur le fonctionnement de l’administration de l’État, entraînant par là même une porosité entre État et économie de marché.

Si l’on devait réaliser une socio-histoire de cette transformation de cette conception de l’État, de la définition des savoirs nécessaires au gouvernement, il faudrait isoler des groupes d’acteurs qui ont œuvré en faveur de cette rationalisation mais aussi distinguer des moments où ces projets ont pu directement transformer l’action gouvernementale. Par exemple, la création du ministère de l’Économie nationale sous le Front populaire. En novembre 1936, ce ministère a ainsi créé un Comité national d’organisation scientifique du travail (COST) dirigé par Jean Coutrot. Les principaux résultats du COST ont concerné la réforme de la fonction publique et l’introduction de méthodes d’organisation du travail dans certains ministères (Finances et Anciens Combattants notamment).

« La première partie du XXe siècle semble se caractériser par la substitution de la modernité – entendue comme un capitalisme dynamique qui recherche l’expansion, la productivité, la compétitivité, l’avance technologique – à la stabilité. »

Les acteurs de ce profond chambardement politique sont ainsi répartis en trois grands groupes.

Tout d’abord le patronat qui, notons-le, s’organise au lendemain de la Première Guerre mondiale : la Confédération générale de la production française est créée en 1919. Le patronat moderne venant d’entreprises moyennes se réunit au sein du Comité national de l’organisation française (CNOF) à partir de 1926, recherchant à rationaliser leur production autour de l’idée d’une organisation scientifique du travail conforme aux propositions et travaux de l’ingénieur et théoricien Henri Fayol. La même année, la Confédération générale de la production française fonde la Commission générale d’organisation scientifique (CEGOS). La principale “tentative technocratique” des années 1920 trouve son origine dans l’initiative du patron de l’Union d’électricité et de la Compagnie française des pétroles, Ernest Mercier. Celui-là fonde avec des collègues polytechniciens le Redressement français en 1925, un mouvement promouvant une politique technocratique et corporatiste. Son ambition est alors de rassembler les « élites françaises » – il définit l’élite comme une « minorité fervente et avide d’action » qui se recruterait dans « toutes les catégories sociales » parmi « les représentants de la classe possédante », les « producteurs » et les « représentants du monde intellectuel » – pour élaborer un programme afin de réformer la pays.

Ensuite, les planistes syndicalistes et socialistes. C’est notamment en lien avec l’action du Parti socialiste belge d’Henri de Man (auteur en 1926 de Au delà du Marxisme) qu’un certain nombre de socialistes réformistes défendent l’idée de planification. Au premier rang, on trouve la Confédération générale du travail (CGT) de Léon Jouhaux. En 1934, la CGT adopte un plan qui propose une nouvelle organisation économique fondée sur les principes d’économie dirigée et la reconnaissance de la nécessité d’un régime d’économie mixte. Derrière les leaders de la CGT et derrière de telles idées, on trouve toute une nébuleuse d’intellectuels et de jeunes fonctionnaires. Ces acteurs aux profils divers et variés voient tous dans l’idée de plan la matrice d’une nouvelle vision de l’action de l’État. Certains vont même jusqu’à quitter la Section française de l’Internationale ouvrière (les néo-socialistes de Marcel Déat notamment) préférant à la révolution marxiste une “révolution constructive” menée par l’État et les techniciens (ingénieurs, syndicalistes, etc.) via la planification et le pilotage de l’économie.

Prenons l’exemple de Maxime Leroy (1873-1957). Étudiant en droit à la faculté de Nancy, où il obtient son doctorat en 1898, il mène ses premières activités militantes au sein de la section nancéienne de la Ligue des droits de l’homme. Essayiste, à la fois sociologue et philosophe, il consacre ses premiers ouvrages à l’histoire du travail. Il participe avec Alphonse Merrheim et Victor Griffuelhes à la rédaction de la Charte d’Amiens en 1906. Dans l’entre-deux-guerres, il se rapproche des mouvements de réforme technocratique. Il est l’un des rédacteurs du Producteur, revue saint-simonienne fondée en 1920. Il rédige un des premiers ouvrages consacré à l’histoire des idées sociales. En 1937, il succède à Élie Halévy à l’École libre des sciences politiques. Il est élu, après guerre, à l’Académie des sciences morales et politiques.

Enfin, dernier groupe prônant la rationalisation : les élites de la haute fonction publique. Formé de jeunes polytechniciens sous la direction de Jean Coutrot, le groupe X-Crise préconise dans les années 1930 une solution technicienne qui permettrait de remettre le pouvoir aux compétences techniques en dehors de tout engagement politique. Ils contribuent à faire de l’économie une science légitime, une science de gouvernement et défendent l’idée d’une économie dirigée. On notera, par ailleurs, un certain antiparlementarisme au sein de leur mouvement.

Derrière la diversité de ces entreprises se déploie un discours sur l’absence de compétences de ceux qui servent l’État comme fonctionnaires ou comme élus. Cet argument suppose d’une part un jugement dépréciatif sur le politique et d’autre part entretient l’idée que l’administration doit être développée pour compenser l’absence de continuité politique. Il s’agit, autrement dit, de distinguer administration et politique. Construire les propriétés de l’action administrative idéale en contrepoint de celles de l’activité politique aide à imposer son caractère scientifique. Tout ce qui relève de l’organisation administrative serait considéré comme devant être rationnel et répondre avant tout à des principes scientifiques. C’est là le projet, particulièrement présent en Europe depuis les années 1910, d’une science administrative.

Plus largement, derrière les mouvements techniciens, on perçoit un projet politique qui se consolidera au lendemain de la Seconde Guerre mondiale au sein d’une conjoncture critique et d’un profond renouvellement des élites politiques et administratives. De fait, l’administration s’impose, pour les gouvernants du siècle passé et ce à divers niveaux (local, national, international), comme un moyen incontournable et de plus en plus perfectionné de contrôle des populations, comme un instrument capable de créer une nouvelle forme de pouvoir. Pointer du doigt l’émergence d’un nouvel ordre politique (l’administration étatique rationalisée) qui permet de soumettre et de contrôler davantage les citoyens sous couvert de modernité et de réformisme, c’est donner à voir le développement, aux côtés de l’élection, d’une nouvelle “fonction médiatrice de l’État” capable de créer une interdépendance entre les citoyens et de rendre possible une soumission à l’autorité, c’est-à-dire l’instauration d’un ordre politique.

La rationalisation selon Simone Weil

Dès son origine, la rationalisation [du travail] a été essentiellement une méthode pour faire travailler plus, plutôt qu’une méthode pour travailler mieux.
Après Taylor, il n’y a pas eu beaucoup d’innovations sensationnelles dans le sens de la rationalisation.
Il y a eu d’abord le travail à la chaîne, inventé par Ford, qui a supprimé dans une certaine mesure le travail aux pièces et à la prime, même dans ses usines. La chaîne, originellement, c’est simplement un procédé de manutention mécanique. Pratiquement, c’est devenu une méthode perfectionnée pour extraire des travailleurs le maximum de travail dans un temps déterminé.
Le système des montages à la chaîne a permis de remplacer des ouvriers qualifiés par des manœuvres spécialisés dans les travaux en série, où, au lieu d’accomplir un travail qualifié, il n’y a plus qu’à exécuter un certain nombre de gestes mécaniques qui se répètent constamment. C’est un perfectionnement du système de Taylor qui aboutit à ôter à l’ouvrier le choix de sa méthode et l’intelligence de son travail, et à renvoyer cela au bureau d’études. Ce système des montages fait aussi disparaître l’habileté manuelle nécessaire à l’ouvrier qualifié.
L’esprit d’un tel système apparaît suffisamment par la manière dont il a été élaboré, et on peut voir tout de suite que le mot de rationalisation lui a été appliqué à tort.
Taylor ne recherchait pas une méthode de rationaliser le travail, mais un moyen de contrôle vis-à-vis des ouvriers, et s’il a trouvé en même temps le moyen de simplifier le travail, ce sont deux choses tout à fait différentes. Pour illustrer la différence entre le travail rationnel et le moyen de contrôle, je vais prendre un exemple de véritable rationalisation, c’est-à-dire de progrès technique qui ne pèse pas sur les ouvriers et ne constitue pas une exploitation plus grande de leur force de travail.
Supposez un tourneur travaillant sur des tours automatiques. Il en a quatre à surveiller. Si un jour on découvre un acier rapide permettant de doubler la production de ces quatre tours et si on embauche un autre tourneur de sorte que chacun d’eux n’ait que deux tours, chacun a alors le même travail à faire et néanmoins la production est meilleur marché.
Il peut donc y avoir des améliorations techniques qui améliorent la production sans peser le moins du monde sur les travailleurs.
Mais la rationalisation de Ford consiste non pas à travailler mieux, mais à faire travailler plus. En somme, le patronat a fait cette découverte qu’il y a une meilleure manière d’exploiter la force ouvrière que d’allonger la journée de travail.
En effet, il y a une limite à la journée de travail, non seulement parce que la journée proprement dite n’est que de vingt-quatre heures, sur lesquelles il faut prendre aussi le temps de manger et de dormir, mais aussi parce que, au bout d’un certain nombre d’heures de travail, la production ne progresse plus. Par exemple, un ouvrier ne produit pas plus en dix-sept heures qu’en quinze heures, parce que son organisme est plus fatigué et qu’automatiquement il va moins vite.
Il y a donc une limite de la production qu’on atteint assez facilement par l’augmentation de la journée de travail, tandis qu’on ne l’atteint pas en augmentant son intensité.

Simone Weil, « La rationalisation », 1937, in La condition ouvrière, 1951, Idées Gallimard, 1976, p. 304-305.

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