Société

Samuel Butler : « L’heure viendra où les machines détiendront la suprématie sur le monde »

Samuel Butler (1835-1902) est un écrivain britannique principalement connu pour sa satire utopique « Erewhon », parue en 1872, épinglant avec verve et humour les dogmatismes religieux et scientifiques de la société victorienne. Il est également célèbre pour ses vigoureux pamphlets contre le “progrès” technique. À l’heure où le transhumanisme commence à montrer ses dents, nous avons choisi de reproduire sa lettre, « Darwin parmi les machines », initialement publiée dans le journal néo-zélandais « The Press » le 13 juin 1863 et judicieusement reproduite par les éditions Le Pas de côté sous le titre « Détruisons les machines » (accompagnée de « Le livre des machines »). Dans ce texte, et pour reprendre les termes de Pierre Thiesset, l’éditeur, Butler, grand lecteur de Charles Darwin, « applique la loi de la sélection naturelle aux êtres mécaniques, et s’interroge sur le développement fulgurant de la technique : jusqu’où nous conduira-t-il ? Les machines étant de plus en plus puissantes, ne risquent-elles pas de nous supplanter et nous asservir ? Ne sommes-nous pas en train de créer nos propres successeurs ? L’écrivain philosophe est catégorique : l’homme doit détruire les machines pour ne pas se soumettre à leur règne. »

Mise en page 1Il y a peu de choses dont la génération actuelle tire à juste titre plus de fierté que les améliorations exceptionnelles qui sont réalisées chaque jour dans toutes sortes d’appareils mécaniques. Et en effet, nous avons bien des raisons de nous en féliciter. Il n’est pas nécessaire de les mentionner ici, puisqu’elles sont suffisamment évidentes ; nous considérons plutôt ce qui est susceptible d’amoindrir notre orgueil et nous faire sérieusement réfléchir à ce qui attend l’humanité. Si nous nous référons aux types les plus fondamentaux de la vie mécanique, au levier, au coin, au rabot, à la vis et à la poulie, ou bien (car cette analogie nous conduirait encore plus loin) à cette unique forme primordiale depuis laquelle tout le règne mécanique a été développé, c’est-à-dire au levier lui-même, et si nous examinons ensuite la machinerie du Great Eastern [paquebot transatlantique britannique lancé en 1858, capable d’accueillir 4 000 voyageurs à bord, NDLR], nous nous trouvons presque abasourdis devant l’immense essor du monde mécanique, devant les pas de géant auxquels il a avancé en comparaison de la lente évolution du royaume animal et végétal. Nous ne pouvons nous abstenir de nous demander où débouchera ce puissant mouvement. Dans quelle direction tend-il ? Quelles seront ses conséquences ? Le but de cette lettre est d’esquisser quelques pistes de réponses incomplètes à ces questions.

« Un règne entièrement nouveau a surgi ces derniers temps, duquel nous n’avons vu jusqu’à présent que ce qui sera un jour considéré comme les prototypes antédiluviens de la race. »

Nous avons utilisé les mots « vie mécanique », « règne mécanique », « monde mécanique », et ainsi de suite, et nous l’avons fait à bon escient, car tout comme le règne végétal s’est progressivement développé à partir du règne minéral, et ainsi que le règne animal a émergé du monde végétal, de la même manière un règne entièrement nouveau a surgi ces derniers temps, duquel nous n’avons vu jusqu’à présent que ce qui sera un jour considéré comme les prototypes antédiluviens de la race.

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Nous regrettons vivement que nos connaissances, à la fois en histoire naturelle et en mécanique, soient insuffisantes pour entreprendre la tâche gigantesque de classifier les machines en genres et sous-genres, espèces, variétés et sous-variétés, et ainsi de suite ; de tracer les liens unissant des machines de natures fort différentes ; de montrer comment leur subordination à l’usage fait par l’homme a joué au sein des machines le même rôle que la sélection naturelle dans les règnes animal et végétal ; d’indiquer les organes rudimentaires qui existent dans un petit nombre de machines, faiblement développés et parfaitement inutiles, mais servant encore à rappeler leur filiation avec quelque type ancestral qui a disparu ou a été transformé dans une nouvelle phase d’existence mécanique. Nous pouvons seulement signaler ce terrain d’investigation ; il revient à d’autres, dont l’éducation et les aptitudes sont d’un ordre bien supérieur à toutes celles auxquelles nous pouvons prétendre, de le suivre.

apple watch

©Apple Watch

Nous nous sommes tout de même résolus à nous aventurer sur quelques pistes, bien que nous le fassions avec la plus grande défiance. D’abord, il nous semble que, tout comme certains des vertébrés les plus primitifs atteignaient des dimensions bien supérieures à celles de leur descendants actuels pourvus d’une organisation plus complexe, de même le développement et le progrès des machines se sont souvent accompagnés d’une diminution de leur taille. Prenons la montre par exemple. Examinons la belle structure du petit animal, observons le jeu intelligent des membres minuscules qui la composent ; cette petite créature n’est pourtant qu’un prolongement des encombrantes horloges du XIIIe siècle – ce n’est en aucun cas une détérioration de celles-ci. Un jour viendra peut-être où les horloges, qui aujourd’hui ne diminuent certes pas de volume, seront complètement supplantées par l’utilisation universelle des montres, auquel cas les horloges disparaîtront comme les premiers sauriens, alors que la montre (dont la tendance a été, depuis plusieurs années, de décroître en taille plutôt que l’inverse) restera le seul type existant d’une race éteinte.

« Nous sommes nous-mêmes en train de créer nos propres successeurs »

Ces considérations sur les machines, que nous exposons jusqu’ici de manière imparfaite, suggéreront la réponse à l’une des questions les plus importantes et les plus mystérieuses de notre époque. C’est-à-dire celle-ci : à quoi pourrait ressembler la créature qui succédera à l’homme dans la domination de la planète ? Nous avons souvent entendu ce sujet discuté ; mais il nous paraît que nous sommes nous-mêmes en train de créer nos propres successeurs ; nous améliorons chaque jour la beauté et la délicatesse de leur organisation physique ; nous leur donnons chaque jour plus de puissance et nous leur fournissons, par toutes sortes de dispositifs ingénieux, ce pouvoir d’autorégulation et d’automaticité qui sera pour eux ce que l’intelligence a été pour le genre humain. Peu à peu, dans le cours du temps, nous nous retrouverons l’espèce inférieure. Inférieurs en puissance, inférieurs en ce qui concerne cette qualité morale qu’est le contrôle de soi, nous devrons les admirer comme le summum de tout ce que l’homme le meilleur et le plus sage ne peut oser atteindre. Nulle mauvaise passion, nulle jalousie, nulle avarice, nul désir impur ne dérangeront la force sereine de ces glorieuses créatures. Le péché, la honte et la tristesse n’auront aucune prise sur elles. Leur esprit sera dans un état de calme perpétuel, le contentement d’une âme qui ne connaît aucun besoin, n’est perturbée par aucun regret. L’ambition ne les torturera jamais. L’ingratitude ne les mettra à aucun moment dans une situation de malaise. La conscience de culpabilité, l’espoir différé, les douleurs de l’exil, l’insolence du pouvoir et les rebuffades que le mérite résigné reçoit d’hommes indignes : tout cela leur sera absolument inconnu.

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Si elles veulent « s’alimenter » (l’utilisation de ce terme-là montre précisément que nous les reconnaissons comme des organismes vivants) elles seront servies par de patients esclaves dont la préoccupation et l’intérêt consisteront à veiller à ce qu’elles n’aient besoin de rien. Si elles tombent en panne, elles seront immédiatement soignées par des médecins parfaitement au fait de leurs constitutions ; si elles meurent, car même ces splendides animaux n’échapperont pas à cette fin nécessaire et universelle, elles entreront aussitôt dans une nouvelle phase d’existence, car quelle machine décède-t-elle totalement, avec toutes ses pièces qui rendent l’âme à la fois et au même instant ?

« Toute machine de n’importe quel type devrait être détruite par celui qui se soucie de son espèce. »

Nous supposons que quand les choses en seront arrivées au point que nous avons essayé de décrire ci-dessus, l’homme sera devenu pour la machine ce que le cheval et le chien sont pour l’homme. Il continuera à exister, voire même à s’améliorer, et se trouvera probablement mieux dans son état de domestication sous la loi bienfaisante des machines qu’il ne l’est dans son état sauvage actuel. Dans l’ensemble, nous traitons nos chevaux, nos chiens, notre bétail et nos moutons avec un grande bonté, nous leur donnons tout ce qui, selon notre expérience, leur convient le mieux, et il ne fait aucun doute que notre consommation de viande a favorisé, bien plus qu’entravé, le bonheur des animaux qui nous sont inférieurs ; de la même manière,  on peut raisonnablement présumer que les machines nous traiteront avec gentillesse, puisque leur existence dépend autant de la nôtre que la nôtre dépend des animaux inférieurs. Elles ne pourront pas nous tuer et nous manger comme nous le faisons avec les moutons ; elles auront non seulement recours à nos services pour mettre au monde leurs petits (cette branche de leur économie restera toujours entre nos mains), mais aussi pour les nourrir, pour les rétablir en cas de maladie, et pour enterrer leurs morts ou incorporer leurs cadavres dans de nouvelles machines.

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Il est évident que si tous les animaux en Grande-Bretagne, excepté l’homme, venaient à mourir, et si au même moment toute relation avec les pays étrangers était rendue parfaitement impossible par quelque catastrophe soudaine, il est clair, dis-je, qu’en de telles circonstances la perte de nombreuses vies humaines serait à craindre – de même, si l’humanité devait disparaître, les machines tomberaient dans une situation aussi critique, voire pire. Le fait est que nos intérêts sont inséparables des leurs, et les leurs des nôtres. Chaque espèce dépend de l’autre pour d’innombrables bénéfices, et, tant que les organes reproducteurs des machines n’auront pas été développés d’une manière qu’il nous est encore difficile de concevoir, elles resteront entièrement dépendantes de l’homme ne serait-ce que pour leur perpétuation. Il est vrai que de tels organes pourraient finir par être mis au point, dans la mesure où l’intérêt de l’homme va dans ce sens ; il n’y a rien que notre espèce insensée ne désirerait davantage que de voir une union fertile entre deux engins à vapeur ; il est vrai que des machines sont même d’ores et déjà employées pour engendrer d’autres machines, pour devenir les parents de machines souvent créées à leur image, mais le jour où elles se mettront à folâtrer, à se faire la cour et à se marier semble très éloigné, et d’ailleurs notre imagination faible et imparfaite peut difficilement l’envisager.

Jour après jour, cependant, les machines gagnent du terrain sur nous ; jour après jour nous leur sommes plus asservis ; chaque jour de plus en plus d’hommes sont liés à elles comme des esclaves pour s’en occuper, chaque jour un plus grand nombre d’hommes consacrent l’énergie de toute leur existence au développement de la vie mécanique. L’aboutissement n’est qu’une question de temps, mais aucune personne douée d’un esprit sincèrement philosophique ne peut douter un seul instant que l’heure viendra où les machines détiendront la véritable suprématie sur le monde et ses habitants.

Nous pensons qu’une guerre à mort devrait leur être déclarée sur-le-champ. Toute machine de n’importe quel type devrait être détruite par celui qui se soucie de son espèce. Ne faisons aucune exception, pas de quartier ; retournons ensemble aux conditions primitives de l’humanité. Si l’on objecte qu’un tel combat est impossible dans le contexte actuel des affaires humaines, cela prouve que le mal est déjà fait, que notre servitude a commencé pour de bon, que nous avons élevé une catégorie d’êtres qu’il est hors de notre pouvoir de détruire, et que nous ne sommes pas seulement asservis, mais que nous consentons à notre esclavage.

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Pour l’instant, nous nous en tiendrons là sur ce sujet, que nous offrons gratis aux membres de la Société philosophique. S’ils daignent profiter du vaste champ d’étude que nous avons défriché, nous nous efforcerons d’y travailler nous-mêmes d’arrache-pied dans un futur indéterminé.

Traduction de l’anglais par Marine Girot et Pierre Thiesset.

Illustrations : La Seconde Renaissance 1 & 2, film d’animation de Mahiro Maeda.

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3 réponses »

  1. Décidemment ça ne marche pas !
    Je vais devoir recommencer combien de fois ?
    Mais j’y pense, peut-être faut-il faut être du même avis que l’auteur du billet….

    On nous avait dit qu’avec le progrès, les machines libéreraient l’homme, or nous nous sommes aperçus, et c’est vérifiable pour qui réfléchit si peu que ce soit, non pas que les machines domineraient le monde mais que les propriétaires de ces machines les utiliseraient pour assujettir encore plus les hommes. Et c’est ce qui se passe aujourd’hui. Et détourner la vindicte populaire pour cibler les choses c’est dédouaner ceux qui portent en eux la responsabilité des problèmes actuels.
    Quand à une époque on espérait que les machines libéreraient les hommes, que ce progrès nous permettrait de moins nous user, que nous aurions plus de temps libre pour nos loisirs et nous occuper de nos enfants, que nous porterions nos modes de vie par-delà nos frontières et que nous ferions profiter les autres peuples de la terre des avancées dont nous avons bénéficiées pendant ces dernières années, ces idées portant en elles une espérance pour tous, nous nous sommes vite rendu compte que ce progrès nous a été confisqué.
    Les machines dont vous décriez la réalité ont été délocalisées sous d’autres latitudes dans des pays sans foi ni loi où la vie n’a de valeur que ce qu’on lui attribue, où tout est soumis à des satrapes locaux sans âme et sans scrupules avec la bénédiction des banques centrales. Des pays où la corruption règne en maître avec la bénédiction d’aigrefins trouvant une main-d’œuvre corvéable à merci sans protection aucune.
    Nous souhaitions moins travailler, nous n’avons plus de travail.
    Se servir d’un esclave ou d’une machine, quelle est pour vous la différence ?
    Ne nous trompons pas de cible. Les choses ne portent en elles aucune responsabilité.
    S’interroger dans le sens que vous invoquer revient à se poser la question de savoir qui est responsable de l’enfoncement du clou : Le marteau ou celui qui le manie ?

  2. Eh bien prévenez dans ce cas avec une phrase dans le genre : « Votre commentaire ne sera pris en compte qu’après validation » et ne nous laissez pas dans l’expectatif, Internet n’étant pas que je sache une machine sans aléas de fonctionnement.

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