Culture

« Le jeune Karl Marx » n’est pas marxiste

Le cinéma “grand public” est souvent considéré comme une industrie maitrisée de bout en bout par le capitalisme et tournée vers le divertissement. Il serait donc aisé de blâmer le réalisateur Raoul Peck d’avoir réalisé un film sur Karl Marx en le taxant de faiseur de biopics hollywoodiens de mauvaise foi. Et pourtant…

Lorsque le cinéma fait le portrait d’un homme ou d’une femme, l’individu est souvent sublimé, devient un mythe, une légende sur grand écran. Son existence est retracée du début à la fin, des déboires de son enfance à la tragédie de son trépas. Sa vie est englobée, synthétisée, exhibée. Il est toujours question de l’ériger en héros afin de maintenir le spectateur dans une bulle maitrisée, heureuse. Le cinéma hollywoodien a pour habitude de conforter le spectateur dans un attendu biographique : souvent, le héros est confronté à un piètre personnage, méchant et vulgaire, qu’il parvient toujours à vaincre à la fin.

Dans Le jeune Karl Marx, l’acteur Auguste Diehl n’incarne pas un héros à admirer que l’on connaîtrait déjà. Le jeune Karl Marx a perdu ses traits stricts et ses contours de granit qui nous étaient si familiers, ceux d’un homme vieillissant, à la figure sage, figée, statique. Mais Raoul Peck n’a pas réalisé ce film pour prêcher les convaincus du Capital et du Manifeste du Parti communiste. Il ne l’a pas réalisé pour nourrir l’imaginaire d’un penseur aux idées mal connues. Non.

Le jeune Karl Marx ou l’appel à l’engagement citoyen

Raymond Aron écrivait dans Le Marxisme de Marx : « Une qualité de l’œuvre de Marx, c’est qu’elle peut être expliquée en cinq minutes, en cinq heures, en cinq ans, ou en un demi-siècle. Elle se prête en effet, à la simplification du résumé en une demi-heure, ce qui permet éventuellement à celui qui ne connaît rien à l’histoire du marxisme d’écouter avec ironie celui qui a consacré sa vie à l’étudier. »

Et si, en réalité, Le jeune Karl Marx n’était pas un film sur Karl Marx mais bien sur trois jeunes européens qui décident de changer le monde en luttant ensemble contre une société d’oppression et de répression à l’heure de la révolution industrielle ? Et si le grand écran était l’outil de Raoul Peck pour montrer l’acteur au-delà du penseur, l’homme engagé capable de se mettre en danger, de risquer sa liberté au sein de la ligue des Justes, mouvement clandestin et future Ligue communiste ?

Nous sommes en 1844, Karl Marx a 26 ans. Moment charnière de sa vie, il se transforme radicalement suite à sa rencontre avec Friedrich Engels, fils révolté d’un jeune industriel allemand. L’Europe se meurt des mauvais traitements infligés aux ouvriers par un Capital tout-puissant : la révolution industrielle est en marche. Le peuple veut faire l’Histoire d’un monde sans roi. Face à l’oppression, le jeune Marx développe la volonté de tout mettre en doute, critiquer, s’engager dans l’action au prix de l’exil et de la précarité, se mettre en danger pour résister.

C’est sur cette trame que Raoul Peck réalise son film, plutôt que sur la commande initiale que lui avait faite Arte – l’élément déclencheur du projet était la commande de Pierrette Ominetti, qui lui avait demandé d’imaginer un film autour de Karl Marx selon une approche mêlant le documentaire et la fiction. Ce que semble souhaiter le réalisateur avec son film ? Éveiller les consciences autour de l’engagement et rappeler qu’au-delà de l’interprétation du monde, il faut le remettre en question en permanence et souhaiter le changer pour encourager l’acte. Dans le film, lorsque Karl Marx et sa femme Jenny sont expulsés de France, la question qu’ils se posent n’est pas « Est-ce qu’on arrête là ? » mais bien « Comment va-t-on continuer ? »

Si Le jeune Karl Marx a des allures de fiction, le film a en réalité une approche documentaire. C’est un voyage du passé vers le présent. Le réalisateur haïtien a été très attentif à la reconstitution du réel. La vérité, dans Le jeune Karl Marx s’installe jusque dans la cuisine du couple : ils ne boivent pas de café, denrée de luxe en 1844, et ne se nourrissent que de pain et de soupe. Les feuilles de papiers qui trainent dans leur appartement sont griffonnées de véritables manuscrits écrits des mains de Karl, Jenny et Friedrich. Raoul Peck a véritablement retranscrit les moments de basculement, avec la volonté que le spectateur ressente avec ardeur l’engagement des hommes et des femmes dans leur combat quotidien contre l’oppression. Par ce biais, le film s’éloigne du dogmatisme et du politique stricto sensu.

Le jeune Karl Marx n’est pas un film à caractère militant. Il appelle à l’engagement citoyen, de toutes et tous, à s’occuper des affaires de la cité, à contrer le capitalisme qui fait de nous des individus apathiques et seuls. Pour Raoul Peck, il est important de connaitre notre histoire et la place que nous y tenons. Nous avons, selon lui, trop subi les ravages du capitalisme, il est temps de s’engager comme l’ont fait les camarades avant nous, ensemble. Avec Le jeune Karl Marx, le réalisateur nous apporte des instruments pour révolutionner le monde : la jeunesse de Karl Marx et ses accidents (les rencontres, les tumultes, les déboires…). Raoul Peck souhaite que le spectateur lutte contre ses propres ignorances. Faire du cinéma dans un cadre collectif, c’est ainsi aller vers le plus grand nombre en ne faisant jamais de sacrifice face à la tyrannie de l’offre et de la demande de l’industrie cinématographique : être le bouffon du septième art, l’amuseur du public, le divertissement pascalien de l’avaleur de pop-corn prémâché.

Le jeune Peck ou la contestation fondatrice

Au-delà d’un nom déjà bien ancré dans le monde du cinéma et plus largement de la culture – président de la Femis depuis 2010, fut ministre de la Culture à Haïti de 1996 à 1997 et a réalisé l’éminent documentaire I am not your negro qui lui a valu une nomination pour l’Oscar du meilleur film documentaire – Raoul Peck est passé par l’étude de la politique pour aller vers le cinéma. Plus jeune, il a suivi un séminaire sur Le Capital de Marx pendant quatre ans à Berlin. Mise en doute de tous les dogmes, de toutes les idées, confusion, remise en question de notre monde, etc. ont fait partie intégrante de son développement personnel. Ces années-là ont été décisives dans sa manière de considérer le monde, d’expliquer sa place dans celui-ci. Quoi de plus évident, donc, que sa focalisation sur la jeunesse de Marx ? Quoi de plus axiomatique que ce lien entre I am not your negro fondé sur l’œuvre de James Baldwin et Le jeune Karl Marx ? L’esclavage a favorisé le Capital : c’est ce que dit Baldwin et c’est ce que dit Marx dans Le Capital : « La transformation de l’Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques d’accumulation primitive qui signalent l’ère capitaliste à son aurore. » Toutes les ambitions cinématographiques de Raoul Peck reposent sur la critique – rejet des idées, de la politique, de la fin de l’Histoire – et le questionnement – le doute, la suspicion, les remises en question. Tout est dépassé, il faut recréer, repenser, révolutionner. Il faut arrêter d’interpréter le monde, il faut le changer.

RÉVOLUTION, subst. fém. − Mouvement en courbe fermée autour d’un axe ou d’un point, réel ou fictif, dont le point de retour coïncide avec le point de départ.

Comment refaire le monde ? Comment s’extirper du réel ? Pour Raoul Peck, il est impossible de détruire les individus et d’en construire d’autres, il n’y a pas d’homme nouveau, bien que Marx fut victime d’un hold-up idéologique léniniste. Que faire alors ? Un retour aux fondamentaux, qui nous poussera à changer le présent. Quels sont ces fondamentaux ? Pour Raoul Peck, il s’agit avant tout de Karl Marx et de James Baldwin. Mais comment y accéder, à ces fondamentaux ? Comment les comprendre ? Il faut les voir pour y croire, sur grand écran, évidemment. Raoul Peck a atterri dans le septième art en questionnant sa forme et ses qualités artistiques pour mieux atteindre le public : pari réussi avec Le jeune Karl Marx puisque ce film nous permet de repenser le monde dans lequel nous vivons encore aujourd’hui.

Le cinéma : lieu de rencontres, acteur de l’Histoire

Pour ce film, Raoul Peck s’est inspiré des cours sur Marx donnés par Raymond Aron au Collège de France ainsi que des correspondances entre Engels, Marx et sa femme Jenny entre 1843 et 1849. De là est né un film fait de parties d’échecs endiablées, de débats houleux, de soirées alcoolisées et de poings levés en faveur du monde ouvrier, contre la petite bourgeoisie répressive. Résultat ? Le Manifeste du Parti communiste, publié en 1848. Le film s’achève là mais l’Histoire, elle continue. « À 25 ans, Marx a entrepris de révolutionner la philosophie et la science économique de son temps. À 50 ans, il a littéralement ouvert un nouveau continent de la pensée », a écrit Robert Misik, journaliste et essayiste autrichien.

La chemise débraillée et l’allure enragée du communisme va tout autant au teint de August Diehl que l’uniforme du Sturmbannführer va à son jeu d’acteur. Avant d’incarner Le jeune Karl Marx, Diehl jouait Dieter Hellstrom dans Inglourious Basterds de Tarantino. De quoi attirer le public amateur de cinéma à gros budget. L’élégance et l’excès de politesse émanant du personnage de Proudhon va tout aussi bien à Olivier Gourmet dans Le jeune Karl Marx que le rôle du père célibataire ivrogne et violent qu’il tient dans La Promesse des frères Dardenne. Jusque dans le choix du casting, Raoul Peck tient sa promesse d’offrir au spectateur un film accessible sans pour autant être grandiloquent et “vendeur” – pour ne pas dire “capitaliste”.

Finalement, ce qui aura marqué la jeunesse de Karl Marx c’est véritablement sa rencontre avec Friedrich Engels. Leur relation a créé une véritable synergie révolutionnaire qui a poussé le questionnement jusqu’au bout, vers une dynamique de changement collective. Le cinéma est aussi une rencontre. Et si Le jeune Karl Marx était cette rencontre nécessaire du spectateur avec le rôle principal qu’il se doit de tenir, acteur de la lutte et du changement ?

Mélanie Simon-Franza

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2 réponses »

  1. Marx Karl a donné, en démontrant comment le système capitaliste réduit l’homme-citoyen en esclave de la machine, la volonté au monde ouvrier de son époque d’envisager le renversement de la société bourgeoise. S’ensuivit les guerres impérialistes, colonialistes et guerres mondiales. Qui finirent par contraindre le capitalisme à des réformes sociales dont nous bénéficions encore aujourd’hui avant que Macron les supprime.

  2. Si la gauche stalinienne et prétendument socialiste ne lui avait mâché le boulot, en vendant et trahissant toutes ses « valeurs », Macron n’existerait pas…

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