Culture

Les richesses que dévoile Kaouther Adimi

Sorti à l’été 2017 aux éditions du Seuil, « Nos richesses » est le troisième roman de l’auteure algérienne Kaouther Adimi, qui vit à Paris. La romancière ressuscite Edmond Charlot, libraire, éditeur et bibliothécaire à Alger au milieu du siècle dernier. Attendu par le public, son roman a été sélectionné pour être en lice au prix Goncourt.

« Un homme qui lit en vaut deux. »

C’est face à cette sage prescription que se retrouve le jeune Ryad venu vider une librairie à Alger pour qu’elle soit transformée en pâtisserie. Ce qu’il ignore, c’est que cette libraire recouvre l’histoire de toute une génération qui vouait sa vie à l’amour du livre. C’est surtout l’histoire d’un homme, Edmond Charlot, que Kaouther Adimi dévoile à travers son roman Nos richesses. Placée sous l’égide de Giono, sa minuscule librairie est baptisée Les Vraies Richesses.

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Le récit fait un va-et-vient entre deux différentes époques, la nôtre et le XXe siècle d’Edmond Charlot. Le vieil Abdallah tente de faire prendre conscience de la richesse de cette librairie à l’étudiant venu de Paris, des souvenirs dont elle est devenue le réceptacle, et de la rareté des livres anciennement édités qu’elle abrite. Les Vraies Richesses est le fruit du dévouement d’un passionné qui a mis les livres et leur partage au centre de ses préoccupations. Des années d’amitiés, de querelles, de succès et d’échecs ont accompagné la librairie située rue Hamani. Le nom du jeune libraire Edmond Charlot a par la suite été celui des éditions à son nom.

Durant sa vie, cet amoureux du livre a publié des auteurs comme Georges Bernanos, Henri Bosco, Emmanuel Roblès, Vercors, Federico García Lorca et tant d’autres. Se sont retrouvés à sa librairie, entre autres, Albert Camus, Jean Amrouche, les éditeurs Armand Guibert et François Di Dio. Sans cesse en train d’essayer de surmonter les problèmes de trésorerie et le poids des dettes, Edmond Charlot a vécu intensément sa vie de libraire et d’éditeur, prêt à enjamber à chaque instant les obstacles qui se sont dressés. Les débuts difficiles dans sa profession, la Seconde Guerre mondiale, l’Occupation, la lutte pour l’indépendance de l’Algérie et les coups en dessous de la ceinture des éditeurs parisiens concurrents après la Libération n’auront eu raison ni de son courage ni de son envie de publier de nouveaux auteurs.

Il est à ce titre une référence pour les jeunes éditeurs et essayistes de la génération actuelle. La romancière algérienne décrit un homme intelligent, bon et passionné par son métier. Un trait particulier de sa personnalité attire l’attention, il s’agit de sa relation avec ses amis et les étudiants qui viennent lui emprunter des livres : il s’est toujours montré fidèle et attentionné envers eux. L’histoire d’Edmond Charlot, de son édition, des revues qu’il a dirigées, des amitiés qu’il a entretenues avec les écrivains n’est pas sans rappeler celle que vit actuellement le cercle des jeunes revues dont fait partie Le Comptoir. Une aventure humaine et intellectuelle donc, construite sur des convictions et des principes.

La Méditerranée des livres

Edmond Charlot

Pourtant, les crises et défis auxquels cette génération a fait face n’est pas comparable à ce que vivent actuellement les jeunes pourfendeurs des ravages du libéralisme et du poids de plus en plus insupportable du Capital. L’ombre de la mort n’était jamais lointaine pour les amis d’Edmond Charlot. La plupart des intellectuels que ce dernier a côtoyé ont affiché leur sympathie pour la cause algérienne. Beaucoup d’entre eux ont risqué leur vie pour la liberté des autres. La librairie d’Edmond Charlot et le trésor qu’elle recelait ont été pris pour cibles par l’OAS (Organisation armée secrète). Edmond Charlot a également fait un bref séjour en prison. Toujours est-il que la menace n’a jamais ébranlé les convictions de cette génération.

Le thème de la place du livre dans les sociétés arabo-musulmanes actuelles est intelligemment évoqué dans le livre de Kaouther Adimi. Les sociétés arabo-musulmanes sont parmi celles qui souffrent le plus du peu de goût pour la lecture. Le taux de livre lu par habitant est désastreux. Les images des librairies florissantes de Tunis, Fès, Le Caire, Damas et Bagdad, ces grandes villes de la civilisation arabo-musulmane, paraissent lointaines. Cela n’est évidemment pas lié à la culture arabe ou islamique comme certains orientalistes voudraient le faire croire. Il serait en fait plutôt question, pour reprendre les essais de l’intellectuel algérien Malek Bennabi, d’un tournant décadent que cette civilisation a pris depuis des siècles et dont elle ne sort plus.

Le vieux sage Abdallah ne se résigne pourtant pas à laisser son pays et ses habitants se noyer dans ce cycle aliénant. Il est cette âme libérée après l’indépendance qui refuse l’actuelle situation des pays arabes. Le regard qu’il porte envers les jeunes gens dont fait partie Ryad est à la fois bienveillant et exigeant puisqu’il tente à la fois d’attirer ce dernier vers lui tout en veillant à éveiller chez ce dernier une certaine conscience pour la culture. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Le personnage âgé se présente tout au long du roman avec son linceul, symbolisant l’approche de la mort pour le hajj, mais dont le départ pour l’Au-delà semble être suspendu au sort que réservera l’étudiant parisien à la librairie de la rue Hamani.

La Méditerranée n’est jamais très loin dans ce roman. Lorsque le jeune Edmond Charlot inaugure sa librairie, ses vœux œcuméniques semblent témoigner de tout l’héritage civilisationnel de la Méditerranée : « Ce sera une bibliothèque, une librairie, une maison d’édition, mais ça sera avant tout un lieu pour les amis qui aiment la littérature et la Méditerranée. » C’est une occasion pour Kaouther Adimi de rappeler que cette mer est avant tout un lieu d’échange et de partage et non de confrontation. Le partage : l’une des valeurs que l’entourage du libraire, dont Jeanne-Paule Sicard, Alfred Poignant et Mouloud Ferouan pour ne citer qu’eux, n’ont cessé de revendiquer.

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