Politique

La Catalogne, catalyseur du retour de la violence politique ?

Le dimanche 1er octobre s’est tenu en Espagne, dans un climat pour le moins tendu, un référendum sur l’indépendance de la Catalogne, convoqué par le gouvernement régional de Catalogne. Tandis que Mariano Rajoy, président du gouvernement d’Espagne, déclarait le soir même : « Il n’y a pas eu de référendum aujourd’hui », 90,09 % des votants (soit 2 020 144 sur 2 262 424 comptabilisés) auront répondu oui à la question « Voulez-vous que la Catalogne soit un État indépendant sous la forme d’une république ? »

Bien qu’une loi nommée Llei del referèndum d’autodeterminació de Catalunya approuvée le 6 septembre 2017 par le Parlement de Catalogne fixait les modalités de la tenue du référendum, le scrutin fut déclaré illégal par le tribunal constitutionnel peu après. Carles Puigdemont, le président de la Généralité de Catalogne, affirma toutefois qu’il souhaitait maintenir le dit scrutin. Le 12 septembre dernier, le tribunal constitutionnel a rendu un jugement qu’il voulait définitif quant à l’illégalité du référendum, appuyant cette décision sur le caractère contradictoire qu’il revêtait par rapport à la constitution de 1978. Ce faisant, le parquet du tribunal supérieur de justice de Catalogne ordonna alors à la Guardia Civil (la garde civile), aux Mossos d’Esquadra (la police catalane), au Corps national de police d’Espagne et aux différentes polices municipales de s’emparer de force du matériel électoral dans le but d’empêcher, purement et simplement, le bon déroulement du scrutin. Les images font froid dans le dos. Voir des agents de l’ordre s’emparer des urnes et repousser physiquement des gens dont la seule volonté était de voter semblait presque surréaliste, pour nous autres, citoyens des démocraties libérales. Le 20 septembre, enfin, l’Opération Anubis – Anubis, rappelons-le, étant dans l’Égypte antique le maître des nécropoles et le protecteur des embaumeurs : là où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir – fut mise en place afin de procéder à l’arrestation de quatorze membres du gouvernement catalan, pendant que plus de 10 000 manifestants descendaient spontanément dans les rues de Barcelone.

« En recourant systématiquement à la répression brutale, le gouvernement espagnol ne fait rien d’autre que radicaliser les plus modérés, et d’unir les révoltés. »

Volonté d’indépendance et réponse du pouvoir politique

Le bras de fer entre l’Espagne et la Catalogne est un long cheminement sinueux qu’il serait fastidieux de restituer historiquement ici. Rappelons brièvement, toutefois, que Mariano Rajoy, pendant les dernières élections – qui se sont déroulées dans un contexte politique marqué par le Brexit, n’a eu de cesse de se présenter comme le garant de l’unité nationale face aux velléités indépendantistes afin d’attirer à lui la majeure partie de l’électorat conservateur. On peut également signaler que l’État espagnol n’aura cessé de faire la sourde oreille lorsque, entre autres, la Commission parlementaire d’étude sur le processus constituant catalan aura proposé la possibilité d’un chemin unilatéral conduisant vers l’indépendance. Lorsqu’il y eut des réponses, elles furent négatives. Nul besoin d’être grand clerc pour saisir l’enjeu : alors que le problème est politique, la réponse du gouvernement espagnol est judiciaire.

Il faut bien saisir que l’État espagnol se trouvait face à un choix cornélien. Autoriser le processus de référendum, c’était tout simplement rompre avec le statu quo jusque-là savamment entretenu et ouvrir le champ des possibles : à savoir, ouvrir le débat. En le refusant, il se trouvait contraint d’assumer un tournant autoritaire, dans un pays déchiré notamment par un taux de chômage près de deux fois supérieur à la moyenne nationale française (entre 17 et 18 %, selon les sources). Or, la répression, politiquement, est une erreur, et stratégiquement, est une folie. Ceci pour plusieurs raisons. La première, et non des moindres, est qu’en recourant systématiquement à la répression brutale, le gouvernement espagnol ne fait rien d’autre que radicaliser les plus modérés, et d’unir les révoltés. Une large part des Catalans ne souhaitent pas s’affranchir de l’Espagne par haine de celle-ci, mais simplement parce qu’ils n’approuvent plus l’État espagnol. Ce sont deux choses bien différentes, qu’il s’agit de bien distinguer. On peut avoir la haine la plus farouche envers le corps gouvernemental français et ressentir une tendre affection pour la nation sur laquelle ce dernier opère, il n’y a là rien d’antinomique. En prétendant défendre la légalité, notamment à travers le recours constant à la constitution de 1978, le gouvernement espagnol ne fait jamais qu’armer les indécis, et renforcer dans leurs convictions les convaincus. Pourtant, l’article 155 de la Constitution fait savoir que « si une communauté autonome ne remplit pas les obligations que la constitution ou d’autres lois lui imposent ou si elle agit de façon à porter gravement atteinte à l’intérêt général de l’Espagne, le gouvernement, après avoir préalablement mis en demeure le président de la communauté autonome et si cette mise en demeure n’aboutit pas, pourra, avec l’approbation de la majorité absolue du sénat, prendre les mesures nécessaires pour la contraindre à respecter ces obligations ou pour protéger l’intérêt général mentionné. » Dit autrement : l’argument constitutionnel ne tient pas, puisqu’il n’y eut aucun vote de la part du Sénat. De fait, la Constitution fut rédigée très rapidement au sortir de la dictature, et elle fut le fruit d’une volonté de consensus entre tous les acteurs de la société espagnole. L’armée, toute puissante à ce moment-là, souhaitait un État centralisé autour de la province de Madrid alors que les régions historiques – pas seulement la Catalogne, mais également la Galice ou encore l’Andalousie – souhaitaient ardemment des prérogatives régionales et une autonomie élargie. Il semble qu’une large majorité de Catalans aient fini par abandonner l’idée de voir évoluer positivement le gouvernement espagnol sur les thèmes particuliers de l’indépendance, et de fait, ils ont alors choisi la seule solution dont ils disposaient, à savoir ne plus en appeler à l’État, mais s’organiser seuls afin d’obtenir cette dite indépendance.

C’est bien ainsi que s’explique l’incroyable mobilisation du corps social, alors que le gouvernement mène une politique répressive hallucinante. Avant même que d’en arriver à la confiscation pure et simple des moyens matériels nécessaires à la tenue du scrutin, la police avait procédé à des arrestations massives, notamment de plusieurs membres du gouvernement, et également cité à comparaître plus de 700 maires. Les comptes de la Generalitat furent bloqués, ce qui entraîna de fait à l’autonomie du gouvernement catalan. Les libertés publiques ont été bafouées l’une après l’autre, des entreprises privées ayant édité du matériel militant se sont vues perquisitionnées, des centaines de militants ont été fichés par les services… dans un pays qui aura pourtant vécu sous la dictature franquiste jusqu’à la mort du général Franco, en 1975. De l’extérieur, difficile de ne pas faire le rapprochement et de ne pas se poser la légitime question qu’appelle ces événements : les principales figures politiques espagnoles ne sont-elles pas tout simplement restées toujours fidèles à l’héritage franquiste ?

La répression est maintenant installée, et la mobilisation populaire se fait de plus en plus intense. Rien ne peut laisser présager d’une résolution de la crise qui secoue la Catalogne, en l’état actuel des choses. Qui plus est, il est notable que les deux principaux syndicats catalans IAC (Intersyndical alternativa de Catalunya) et CGT (Confédération générale du travail) avaient déclaré avoir déposé un préavis de grève générale à partir du 1er octobre si le gouvernement en venait à empêcher la tenue du référendum. Voilà qui est chose faite. S’il s’avère que les deux syndicats en viennent à tenir parole, l’économie espagnole pourrait se voir paralysée par une crise de grande ampleur.

« L’indépendance de la Catalogne représenterait pour l’Espagne une catastrophe au niveau économique.

Indépendance d’un peuple ou inféodation à l’Union européenne ?

La Catalogne est d’une importance vitale pour l’Espagne d’un point de vue économique. Territorialement aussi vaste que la Belgique, elle est la région la plus riche d’Espagne, conjointement avec celle de Madrid. Représentant un cinquième du PIB (Produit intérieur brut) à elle seule, elle ne s’étend pourtant que sur 6 % de la superficie de l’Espagne, tandis qu’elle concentre près d’un quart de la population espagnole en son sein. Le taux de chômage qu’elle affiche est de près de quatre points de moins que la moyenne nationale. Seulement, la Catalogne est l’une des régions d’Espagne dont le montant de la dette publique est le plus élevé, une dette estimée à près de 35 % de son PIB. Certains voient même là l’une des principales raisons (si ce n’est la seule) de la volonté indépendantiste catalane : la région n’a de cesse de dénoncer la répartition inéquitable de l’argent public, ce que Madrid a toujours contesté. On le comprend alors aisément : l’indépendance de la Catalogne représenterait pour l’Espagne une catastrophe au niveau économique. Toutes les discussions qui se concentrent actuellement sur la question de savoir s’il faut ou non se prononcer en faveur d’une indépendance de la Catalogne doivent être éludées. Le devoir de tout démocrate est de croire fermement en l’auto-détermination des peuples, et c’est bien sur cela qu’il s’agit de s’arrêter. Les Catalans doivent être libres de choisir.

Nous ne ferons pas l’inventaire des avis qui sont favorables à l’indépendance, pas plus que nous ne le ferons pour les avis qui s’y déclarent opposés. Ce que nous pouvons rappeler, par ailleurs, c’est que ce spasme historique s’inscrit dans un contexte bien plus large que celui de l’Espagne seule et qui cherche à déborder constamment de son cadre initial. On observe l’accroissement de différents mouvements régionalistes, et ce dans le silence le plus assourdissant de la part de l’UE, pourtant si prompte à refréner toute velléité d’autonomisation habituellement. Il est ainsi permis de se demander si le but ne semble pas de mettre de cette manière en place les euro-régions et finir par conséquent de détruire le peu qu’il reste des États-nations sous la forme que l’on connaît. En effet, seul le cadre de la nation permet de résister mordicus à l’Union européenne – pour peu qu’elle s’en donne les moyens – alors que des régions n’auraient tout simplement aucune chance d’en faire autant. Alors que le capitalisme avait besoin durant les XIXe et XXe siècles de la forme épousée par les États-nations, le recours de plus en plus important au nationalisme l’empêche de poursuivre sa folle expansion et son hégémonie totale. Difficile, dès lors, de se positionner en conscience pour l’indépendance de la Catalogne : si le cœur y aspire, l’esprit se montre rétif. Aux Catalans, et aux Catalans seuls, de trancher. Seulement, afin d’être à même de répondre à cette question, les Catalans semblent difficilement en mesure de faire l’impasse sur l’usage d’une violence politique très certainement souhaitée par le pouvoir espagnol. Souhaitée parce que projetée comme étant l’action de groupes minoritaires, cette violence – qui n’est jamais qu’une légitime défense – pourrait bien se retourner contre ceux qui en sont à l’origine.

La violence : oui ou non ?

En France, la question de l’usage de la violence se pose également et se posera avec d’autant plus de force que le gouvernement Macron semble ne pas devoir cesser son travail de sape de nos conquis sociaux avant qu’il n’en reste tout simplement plus rien.

De la baffe maintenant célèbre reçue par Manuel Valls à l’altercation subie par Nathalie Kosciusko-Morizet cet été car il s’agit bien d’une altercation et certes pas d’une agression, comme on peut le lire ici et là : les mots ont un sens – en passant par les chemises en lambeaux des cadres d’Air France, il semblerait que le corps social se dirige doucement mais sûrement vers la mise en actes de l’éclatement d’un refoulé qui se comprime depuis trop longtemps. La production d’actions visant le pouvoir politique succède ainsi à une lente maturation observée aussi bien sur les réseaux sociaux que dans n’importe quel lieu de rencontre réelle. « Tout corps social plongé dans une économie au repos (et dont la survie entière est articulée autour d’elle), entièrement mouillé par celle-ci ou traversant sa surface libre, subit une force verticale, dirigée de bas en haut et opposée au poids du volume de richesses déplacé ; cette force est appelée “poussée de l’archi-dème”. » Est-il à espérer que cette force n’en vienne à se déployer ?

« Quand il n’y a le choix qu’entre la violence et la lâcheté, je préconiserai toujours la violence. » Gandhi

Revenons brièvement sur l’altercation subie par NKM pour en dire quelque chose, d’un point de vue symbolique. N’importe quel militant ayant déjà tracté ne serait-ce qu’une fois dans sa vie le sait pour l’avoir expérimenté dans sa chair : parfois, la politique n’est pas un lit de pétales de roses et un champ où coulent les ruisseaux de miel, elle est même précisément tout le contraire ; l’espace d’une confrontation physique. On peut même avancer sans prendre trop de risques que c’est là qu’elle se révèle la plus authentique, la plus réelle (hors des conditions de son objectivisation) : le comptoir d’un café vaudra toujours mieux que tous les parlements du monde, et les rencontres qui se nouent pendant l’occupation d’une usine voient émerger plus de politique – s’il convient encore de parler de politique dans ce cas de figure, la politique n’étant jamais que l’agencement de la vie en vue de la gérer économiquement – que n’en fera jamais surgir tous les débats télévisés entre analystes symboliques et barbares spécialistes. Aussi, qu’un élu s’évanouisse lors d’un échange (on n’ose écrire “tendu” sans prendre le risque d’éclater de rire) avec un simple citoyen en dit plus long sur l’état d’asepsie dans lequel notre société se trouvait jusque-là que toute la littérature sociologique de notre époque. Inutile de poursuivre plus avant sur les risques encourus par l’homme incriminé : le crime de lèse-majesté est majestueusement mal à l’aise. On savait qu’ils ignoraient tout de ce qui fait la quotidienneté de nos vies, du prix de la baguette de pain à la difficulté de simplement survivre : voilà qui nous apprend qu’ils aspirent à ne plus respirer le même air que nous.

La violence qui s’exprime à travers ces actes (malheureusement isolés dans l’espace et dans le temps) dit quelque chose et de notre période, et de notre société : elle est le résultat de l’empuissantisation du corps social en cours. La colère larvée trouve son exutoire dans l’affrontement avec des figures symbolisant le pouvoir. Faudrait-il y voir – comme certains n’hésitent pas à le faire, toute honte bue – le signe d’une déliquescence de notre démocratie et des valeurs qui la sous-tendent ? Posons les choses autrement. Lorsque le taureau encorne le torero et en arrive à lui briser les vertèbres et lui crever un poumon, après avoir subi ses assauts répétés, le taureau se fait-il fasciste ? Succombe t-il à la vengeance ou use t-il simplement de son droit à la légitime défense ? De jure, la violence doit être évitée le plus souvent possible. Une société bâtie en vue de laisser libre court à toute liberté et où toutes les pulsions seraient bienvenues ne serait vivable que pour les fous, les pervers, ou les deux à la fois : des hommes politiques, en somme. De facto, la violence doit être relativisée et observée avec un œil froid (comme doit l’être tout acte humain), en fonction des conditions d’expression dans lesquelles elle s’affirme, et par rapport à la personne ou au groupe qui s’en saisit. On ne peut impunément battre son enfant, mais on peut tout à fait s’en prendre physiquement à quelqu’un qui aurait l’agressé.

Sans même disserter sur l’utilité de la violence, on peut toutefois poser quelques questions. Une première, et non des moindres, pourrait être celle-ci : où se niche-t-elle réellement, cette violence ? Dans le saccage du code du travail, ou dans une gifle d’homme à homme ? Quel est le niveau de violence que contient le fait de lancer des tracts de campagne à un élu, et quel est celui que l’on discerne à travers le licenciement d’une caissière (sa réintégration ultérieure au poste qui était le sien ne changeant rien à l’affaire : il était trop tard) coupable de s’être rendue trop régulièrement aux toilettes parce qu’enceinte ? Violente est très certainement l’action de passer plusieurs heures par jour à manutentionner des bonbonnes de gaz, à retourner des steaks sur un grill, ou quémander à l’écran bleu d’un ordinateur un emploi de quelques jours pour ne pas mourir de faim.

L’usage de la violence en tant que possibilité de construction d’une situation pré-révolutionnaire est tout simplement – et de quelle façon unanime ! – honnie, et diabolisée dès lors que l’on consent à parler d’elle, par la meute des éditocrates et autres agents utiles du Capital. Pourtant, nul n’ignore à ce jour que le niveau de la violence est fixé par l’État, et jamais par ceux qui y répondent. En témoigne la situation actuelle en Catalogne. L’asymétrie dans les moyens employés d’un côté, la différence de formation de l’autre, ne font que révéler à qui veut bien le voir que jamais la violence ne saurait être le fait originel des manifestants. Celles et ceux qui, au détour d’une charge de CRS ou d’une opposition physique entre forces de l’ordre et manifestants menacés, ont perdu un œil ou encore les doigts d’une main ne le savent que trop bien. Ainsi, la violence exercée par le corps social ne se voit que trop bien, cependant que celle qui est l’œuvre de l’État ou des industriels reste latente, cachée, et le choix fait de n’en jamais parler démontre bien de quel côté cette violence s’exerce au quotidien.

Pourtant, jamais la violence n’a été si prégnante. Jamais son empire n’a eu l’occasion de s’étendre autant. Notre société et son mode de production spécifique sont d’une violence rare, que l’on ne retrouve qu’épisodiquement dans l’histoire humaine. Les rapports humains sont devenus violents : on possède l’autre, puis on l’enferme, puis on s’en détache comme on se sépare d’une paire de chaussures trouée qu’on ne saurait prendre la peine de réparer. Sans même se donner la peine d’observer l’explosion des chiffres du divorce, de scruter les moindres faits divers sordides qui émaillent l’actualité (et cætera), chacun est à même de le constater simplement en ouvrant les yeux sur la réalité qui est la sienne, et en cherchant à ne plus voir les choses telles qu’elles paraissent être mais bien comme elles sont en vérité. Si les relations humaines sont devenues d’une insoutenable violence, l’absence de toute relation humaine ne l’est pas moins, et on ne compte plus le nombre de solitaires hagards qui peuplent les villes et font les cent clics sur Internet dans l’espoir un peu fou de trouver une autre âme en peine à laquelle s’accrocher désespérément ; pour un soir ou pour la vie, pourvu qu’elles s’accrochent.

Les objets quotidiens sont tout autant imprégnés de violence. Ceci à tous les niveaux, à tous les points de vue. Qu’il s’agisse d’un meuble qu’aucun homme n’aura jamais travaillé et qui aura été produit en plusieurs milliers d’exemplaires dans le but de satisfaire collectivement l’absurde penchant individuel de posséder la même pendule que le voisin du cousin, ou de tout autre objet ; les choses dont nous sommes entourés ne cessent de crier la dépossession folle qui est la nôtre : nous ne savons plus rien faire nous-mêmes. Par ailleurs, chaque objet contient en soi une incroyable quantité de violence. Violence humaine, d’abord, puisque le propre de la marchandise est d’intégrer et de digérer le travail humain, et dont le devenir-monde se trouve dans chaque marchandise avant même qu’elle ne soit produite. Violence écologique, ensuite, puisque tout objet standardisé porte une charge écologique qui n’a pas de sens : du yaourt aux fraises qui traverse le monde avant de finalement se déverser dans nos estomacs aux montagnes de smartphones produites quotidiennement, qui nécessitent une course folle du système technicien afin d’extraire toujours davantage les innombrables terres rares que ces techniques nécessitent. Chaque lettre tapée sur le logiciel de traitement de texte utilisé pour écrire ceci a un pendant : quelque part, à l’autre bout de la planète ou parfois plus près que l’on voudrait bien le croire, se trouve un esclave énergétique, contraint de se tuer l’âme et de se broyer le corps chaque jour un peu plus, dans de gigantesques mines de charbon ou de toutes petites extractions de scandium.

La déchirure ontologique, enfin, qui est celle d’un être humain se penchant légèrement – tout en faisant fi de la scoliose qui lui casse le dos – afin d’attraper un morceau de viande cellophané sous vide est sans commune mesure. Avant que de n’être un formidable bâtisseur de gratte-ciels et un incroyable conquistador spatial, l’homme n’est jamais qu’un mammifère très peu dissemblable aux autres. La spécificité de la chauve-souris réside dans le fait qu’elle se trouve être le seul mammifère possédant des ailes. La singularité de l’homme tient tout entière dans l’oubli qu’il fait constamment de sa condition intrinsèque et des limites qui le constituent donc. Le formidable outil qu’est la culture cumulative, qui dissocie intellectuellement l’être humain des animaux, avait une tout autre fonction que de permettre de ne pas oublier comment utiliser un four à micro-ondes. Cela fait tout au plus quelques décennies que la société industrielle a rendu possible la consommation de viande pour qui n’aurait jamais su la produire. Qu’on s’interroge sur l’insondable absurdité qu’il y a dans l’acte de cuire une viande que l’on aurait été bien en peine de préparer seul et on ne manquera pas d’y voir clair sur la violence qui se niche en creux dans ce processus.

Jusqu’à l’avènement de ce meilleur des mondes, des milliers de groupes d’hommes n’avaient de cesse de courir derrière le gros chat qui avait capturé l’un des enfants de la communauté, d’en venir à bout et de permettre à l’enfant de survivre à ses blessures. La violence était déjà présente, elle régissait notre rapport au monde, sa forme seule a changé. Seulement, lorsque l’enfant était devenu adulte, il transmettait – porteur de son histoire propre et singulière – la tradition collective qui permettait de se penser comme une totalité : il conduisait l’ensemble des générations à venir à comprendre en quoi il était vital de se tenir près du feu la nuit, et de ne pas chercher à aller deviner quel pouvait bien être l’origine du bruit qu’il entendait quelques mètres plus loin.

Il est une chose qu’il convient de répéter inlassablement : ceux qui s’inquiètent de l’éclatement de la colère populaire, et qui craignent de la voir se faire violence – dans les deux sens du terme – ont toutes les raisons objectives du monde de se faire du mauvais sang (bleu). Ceux qui s’offusquent de ces gestes sont ceux qui, à travers le prisme d’une violence symbolique (concept qui ne dit finalement que peu de choses mais prisé par ceux-là même précédemment cités) ou d’une violence réellement opérante, disposent du pouvoir d’imposer cette dite violence à l’ensemble des catégories sociales sur lesquelles ils ont toute emprise, sans que cela ne se voie au quotidien. Là est la resquille : pour des corps habitués aux écrans, ce qui ne se voit pas n’existe pas. La multiplication, la multiplicité, de ces actes, leur résurgence même, signifient que les corps se mettent en mouvement, et que la frontière symbolique qui séparerait – comme par magie – les possédants des possédés, s’effrite. Cela ne vaut cependant que pour les personnels politique, médiatique, et industriel. Nombreux sont ceux au sein de la société même à réprouver toute idée de violence dans la possibilité de changer quoi que ce soit aux fondements mêmes de l’empire sous lequel nous nous trouvons tous placés.

Ceux-là sont ceux qui ne voient pas la violence, malgré le fait incontestable – il convient d’insister sur ce point lourdement – qu’ils s’y trouvent soumis comme tout un chacun. Le refus de la violence peut relever de croyances personnelles – la religion prenant une large part dans ce cas de figure – et il est malaisé de discuter de croyances de ce type : c’est précisément grâce à elles que l’on se fait homme, et reconnaître une erreur qui n’a pas été qu’un accident contingent mais la source de toute une philosophie de vie n’est pas aisé, pour ne pas dire que cela est fort souvent impossible. Il y un abîme entre être non-violent et se prétendre non-violent. Ce que cela signifie, c’est qu’il existe dans une large mesure toute une catégorie de personnes qui refusent la violence simplement parce que c’est un débat qu’ils n’ont jamais vraiment eu, en conscience, avec eux-mêmes : il ne s’agit pas d’un refus de principe, mais d’un refus par impéritie. C’est une abstraction, qui pourtant, existe, mais qu’ils refusent d’observer en soi. En acceptant de voir la violence, en apprenant à l’utiliser ou à ne pas s’en servir, on apprend son existence, et on se retrouve dès lors soumis à l’empire d’un choix rationnel. On passe dès lors de la séquence « Qu’est-ce que la violence ? » à « Faut-il user de la violence ? ». Seuls ceux qui ont appris à tuer ou à sauver des vies (et c’est là un paradoxe fascinant) connaissent la préciosité de la vie, et ce qu’il faut en préserver. Ceux-là seuls savent qu’il est aussi impossible de la refuser par principe que de l’accueillir par plaisir.

Par conséquent, il convient de se demander en quoi l’usage de la violence pourrait permettre une reprise en main de notre histoire collective, violemment aliénée par les puissances d’argent. Il existe une multitude de concepts qu’il est possible de mobiliser pour arriver à nos fins, la littérature consacrée au sujet est abondante, mais puisque nous sommes dans un État qui se veut de droit et qui se gargarise d’opérer à l’ombre d’une justice parfaite parce qu’impersonnelle (alors que jamais la justice n’a été si partiale et finalement, si injustement injuste), nous choisissons cyniquement de nous placer sous le patronage du saint Code Pénal. Avec majuscules, s’il vous plaît. L’article 122-5 du Code Pénal dit ceci de notre situation, condition qui n’est jamais que l’éclatante nécessité d’en appeler à la légitime défense : « N’est pas pénalement responsable la personne qui, devant une atteinte injustifiée envers elle-même ou autrui, accomplit, dans le même temps, un acte commandé par la nécessité de la légitime défense d’elle-même ou d’autrui, sauf s’il y a disproportion entre les moyens de défense employés et la gravité de l’atteinte. »

Inutile de détricoter ce verbiage conçu par et pour les juristes, on s’y casserait les dents et on n’en sortirait pas plus avancés. Disons simplement qu’un acronyme existe pour se rappeler des conditions d’application de la légitime défense : « N.S.P. » Ce qui pourrait tout aussi bien donner « Ne Subissons Plus » que « Notre Seule Puissance », et qui signifie en réalité que pour s’appliquer, la riposte doit être Nécessaire, Simultanée, et Proportionnelle.

Que l’usage de la violence à l’endroit des structures et des corps qui nous oppriment soit nécessaire, inutile de discourir à ce propos. Elle ne sera pas simultanée, nous avons attendu trop longtemps : on se passera donc de la simultanéité. Proportionnelle, elle le sera en fonction des élites et de leurs choix stratégiques à venir. De deux choses l’une. Soit, qu’elles dégagent toutes, de leur plein gré. Soit, qu’elles acceptent de prendre le risque de tenir leurs prochains meetings de campagne, séminaires, et autres joyeusetés, à l’hôpital. Les politiques pourront toujours y voler les serviettes et organiser des élections pour savoir qui sera l’heureux propriétaire de la dernière canette de soda du distributeur automatique, pendant que les industriels auront tôt fait de lancer une OPA sur les rouleaux de papier toilette. En Catalogne, par ailleurs, l’usage de l’acronyme NSP afin d’en recourir à la légitime défense opère parfaitement : la riposte est nécessaire, simultanée, puisque tout se joue en ce moment même, et elle ne manquera pas d’être proportionnelle, au vu des moyens mis en place par le pouvoir d’État.

La poussée qui arrive ne pourra être refrénée par aucun barrage, et toutes les digues sont en train de céder : il est nécessaire de remonter à la source de cette colère populaire pour la canaliser vers l’épicentre de son origine, ce qui l’a fait apparaître, et ce qui continue sans cesse de la faire croître. Il est vital de rappeler, avec La Boétie, que « Celui qui vous maîtrise tant n’a que deux yeux, n’a que deux mains, n’a qu’un corps, et n’a autre chose que ce qu’a le moindre homme du grand et infini nombre de nos villes, sinon que l’avantage que vous lui faites pour vous détruire. D’où a-t-il pris tant d’yeux, dont il vous épie, si vous ne les lui baillez ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les prend de vous ? Les pieds dont il foule vos cités, d’où les a-t-il, s’ils ne sont des vôtres ? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, que par vous ? »

Finissons sur les bons mots de Dom Helder Camara : « Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés.
La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première.
La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres.
Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »

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4 réponses »

  1. Bravo Monsieur Camara ! Vous nous donnez à lire – entendre – une réflexion philosophique et politique très profonde. Je vais me permettre de la transmettre – via les réseaux sociaux classiques – en espérant qu’elle sera également « entendue » par une majorité de ceux qui prendront la peine (!) de la lire. Merci.

  2. La catalogne ne veut pas son indépendance, qui sera une indépendance d’opérette, indépendance de la haute bourgeoisie et des salaire les plus bas. Les hautes familles catalanes sont toutes issus du système éducatif des USA, passés maître en économies parallèles, traite des blanches, trafics de drogues (surtout la cocaïne), producteurs en laboratoire des pires drogues de synthèses, et ils possèdent leur paradis fiscal. Nous parlons ici des catalans des deux côtés de la frontière.
    Halte au sketch avec la mafia catalane qui est au pouvoir. Les désidératas du peuple ouvrier n’ont rien à voir avec cette escroquerie à l’indépendance, dont les objectifs réels, stratégie d’une oligarchie parfaitement identifiée, visant à tout liquider. Nous, vous, et tous les autres, sommes en vente et en solde qui plus est. Combien coûtez vous sur le marché de l’esclavage forcé?

  3. L’état le plus froid des monstres froids, et il ment froidement, et le mensonge que voici sort de sa bouche : « Moi l’état je suis le peuple ».
    Là ou le peuple existe encore, il ne comprend pas l’état, il le méprise comme un mauvais œil, comme un péché contre les coutumes et les droits…
    L’état, lui, ment dans tous les idiomes du bien et du mal; et quoi qu’il dise, il ment et tout ce qu’il possède, il l’a volé. Tout est faux en lui, et il mort avec des dents volées lui qui mort si volontiers. Fausse sont même ses entrailles : « Sur terre, il n’est rien de plus grand que moi,: je suis le doigt qui crée l’ordre, le doigt de Dieu… », voilà ce que hurle ce monstre, un montre érigé par des montres bien inhumains, eux, qui n’ont jamais représenté qu’eux-mêmes!
    Qu’il soit Catalan ou Rastaquouère, c’est le même chien avec un autre collier.

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