Culture

« Blade Runner 2049 » : le miroir de notre condition humaine

« Blade Runner 2049 » : que ce soit pour l’espérer ou le craindre, cette suite au film culte « Blade Runner », du fait de cet illustre prédécesseur, fait partie de ces films qui sont attendus et font parler. Dans une période où les remakes, les reboots et autres prequels se chamaillent l’affiche pour généralement finir par macérer dans les poubelles d’Hollywood afin que ce compost peu ragoûtant donne éventuellement, trente ans plus tard, naissance à une nouvelle daube ; en somme, à une heure où le manque d’inspiration de l’industrie hollywoodienne alimente sa machine à fric en allant puiser dans l’imaginaire eighties, bien ancré aujourd’hui tant dans les esprits des quadras que ceux des jeunes qui ont vécu cette décennie par procuration, il était hautement risqué de parier sur ce cheval…

[ALERTE SPOIL]
Attention, cet article révèle une part importante de l’histoire.

Il faut dire que poursuivre l’aventure d’un film qui a fait l’objet d’innombrables études savantes et qui a été nominé pour une quantité pléthorique de prix est le meilleur moyen de marcher sur les peaux de bananes laissées par le réalisateur précédent et se fendre la carrière sur le dur sol de Hollywood. Mais Villeneuve parvient à réaliser ce petit miracle : rendre hommage à une œuvre monumentale, tout en innovant. C’est ainsi que les amateurs du premier Blade Runner retrouveront les lentes et glissantes mélopées au synthétiseur – Hanz Zimmer et Benjamin Wallfish, qui ont remplacé au pied levé Jóhann Jóhannsson, ne s’interdisent cependant pas quelques moments kitschs, pour une bande-son qui n’atteint malheureusement jamais la qualité de celle de Vangelis –, la tension produite par des moments de dilatation du temps dignes des meilleurs films noirs… Mais le faste exubérant et lumineux de la ville anonyme – inspirée de certains grands quartiers de Tokyo – a disparu ; aux villes solitaires mais illuminées de panneaux publicitaires scintillants se substituent des villes sombres, plongées dans une sorte d’hiver nucléaire permanent et, à part quelques plongées dans les couloirs des bas-fonds métropolitains, l’univers a troqué les arcs-en-ciel artificiels sur fond de bleu tirant vers le noir pour des coloris grisâtres et délavés.

images.washingtonpost.com

Trente ans – oui, encore ce chiffre – ont passé et de grandes crises ont fait disparaître la précédente entreprise responsable de la création des Replicants (les androïdes intelligents du premier opus) – la Tyrell Corp. – remplacée par l’entreprise monstrueuse d’un individu mi-homme mi-machine nommé Wallace. Son entreprise crée des androïdes parfaitement dociles, tandis que les précédents modèles restants sont toujours pourchassés par les Blade Runners. Le héros joué par Ryan Gosling, qui se fait appeler K, est lui-même un androïde. Et pourtant, il est chargé, en tant que Blade Runner, de chasser ses semblables pour les achever. Ainsi commence l’histoire d’une tragédie futuristique aux nombreux rebondissements.

L’androïde comme projection de nous-mêmes

Cet univers, comme bien d’autres de science-fiction, pêche par un regard relativement anthropomorphique et plein d’empathie pour une intelligence artificielle (IA) dont on ne distingue plus vraiment les différences avec l’intelligence humaine. Ainsi, les gens font bien souvent le parallèle – pour le critiquer comme pour défendre des positions transhumanistes – entre ce rapport à l’IA, à la conscience des machines, et les questionnements éthiques contemporains sur ces avancées de la science. Chappie, Terminator 2, Ghost in the Shell, bon nombre de dessins animés japonais (jusqu’à l’univers d’Akira Toriyama dans lequel d’innombrables androïdes font preuve d’humanité), combien d’œuvres audiovisuelles n’ont-elles pas effacé les frontières entre l’organique et l’artificiel, au profit du second ? Les machines sont bien souvent dépeintes comme dotées d’une conscience proche de l’âme humaine, voire faisant preuve de vertus bien plus grandes que les humains eux-mêmes. C’est ainsi qu’à la découverte de son statut d’androïde, le personnage interprété par Winona Ryder dans Alien 4 se voit qualifier de “trop humaine” pour être un être humain.

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Winona Ryder dans Alien 4

Et si, au contraire, ces androïdes n’étaient pas tout simplement les reflets exagérés de notre propre humanité prise dans sa déliquescence morale ? La machine devenant en quelque sorte l’équivalent du dieu analysé par le philosophe Feuerbach : le miroir de l’Homme, un être supérieur qui n’est en réalité que la projection des qualités humaines exacerbées par l’Homme lui-même. Après tout, ces IA aux raisonnements profonds et éthiques n’ont pour le moment d’existence que dans la science-fiction et l’imagination délirante de certains transhumanistes… Soit à peu près autant d’existence concrète que le dieu illusoire critiqué par Feuerbach. Ainsi, au lieu de voir dans toutes ces machines à visage humain des raisons de fantasmer un androïde plus humain que l’homme, que ce soit pour développer une forme d’empathie envers les machines, ou pour craindre une telle évolution, nous devrions plutôt être renvoyés à nos propres manques, nos propres faiblesses, nos propres compromissions, en somme l’évolution de l’homme moderne. Car si les machines s’humanisent, c’est aussi et même surtout parce que l’homme se mécanise, ainsi que le rappelle David Le Breton dans l’ouvrage Les valeurs du corps dans la société contemporaine : « La réification de l’homme entraîne logiquement l’humanisation de l’ordinateur avec un renversement radical de valeur. Tout ce qui éloigne l’homme de la machine est perçu comme une insupportable indignité de l’homme. Mais tout ce qui rapproche par métaphore ou comparaison la machine de l’Homme est aussitôt porté à son crédit avec la conviction que l’homme est désormais dépassé et que ses jours sont comptés. Le rejet de la condition humaine pour solde de tout compte dans l’autodénigrement de ceux qui le formulent se fait à travers le procès de la chair : l’homme est une créature physiquement trop imparfaite pour les impératifs de rendement, d’efficacité, etc. qui régissent une part de nos sociétés contemporaines. Le puritanisme s’allie ici au souci de la performance. Il ne s’agit jamais d’améliorer le goût de vivre des hommes, mais toujours de l’argument d’autorité de la pauvreté de l’enracinement corporel de l’homme dans un monde de compétition, de vitesse, de communication qui est aujourd’hui largement le nôtre. »

Et il rajoute, « pour nombre d’adeptes de l’intelligence artificielle, la machine sera sans doute un jour pensante et sensible, supplantant l’homme dans la plupart de ses tâches. Si la machine s’humanise, l’homme se mécanise. La cyborgisation progressive de l’humain surtout dans ses promesses d’avenir, brouille encore les frontières. Des chercheurs disent leur rêve de transférer un jour leur “esprit” dans l’ordinateur afin de vivre pleinement le cyberespace. Le corps n’est plus à leurs yeux à la hauteur des capacités requises à l’ère de l’information, il est lent, fragile, incapable de mémoire, etc. ; il convient de s’en débarrasser en se forgeant un corps bionique (c’est-à-dire largement ou entièrement cyborgisé) auquel on grefferait éventuellement une disquette contenant “l’esprit”. Il s’agit non seulement de satisfaire aux exigences de la cyberculture ou de la communication, mais simultanément de supprimer la maladie, la mort, et toutes les entraves liées au fardeau du corps. L’homme devient Homo silicium. Ces discours relèvent d’un imaginaire pur (même si ceux qui les profèrent sont convaincus de leur vérité), mais ils sont agissants. Leur point commun est de faire du corps un rebut. C’est en changeant le corps que l’homme atteindrait son salut. »

Un paragraphe qui ne peut que rappeler le personnage de Wallace, créateur d’androïdes mi-homme mi-machine, mais totalement psychopathe. Une figure qui hante tout le film mais qu’on ne voit jamais vraiment très longtemps, et dont l’humanité semble aussi effacée que celle de son assistante artificielle interprétée par Sylvia Hoeks. Car c’est là que le diptyque Blade Runner nous heurte de plein fouet : les personnages androïdes sont en réalité, depuis le premier Blade Runner, souvent bien plus humains que les hommes. De Rutger Hauer déclamant sa poésie mélancolique sur « tous ces moments qui ne seront plus que des larmes dans la pluie » face à un Harrison Ford pour le moins pitoyable, jusqu’à Ryan Gosling se posant d’innombrables questionnements existentiels sur l’âme de ses congénères et la sienne, les Blade Runners nous montrent des Replicants profonds et humains. Pourtant, globalement, tous semblent montrer des personnalités apathiques, dont les rares émotions sont généralement exagérées – à l’instar du seul moment de colère exprimé par K, ou des pleurs abrupts et incompréhensibles de Luv –, traits que l’on peut retrouver chez un type d’homme moderne perdu dans une ville tentaculaire qui l’accule dans une solitude dépressive. L’intensité des sentiments et des émotions vient comme contrebalancer ce vide existentiel. Les personnages de Blade Runner semblent ainsi maniaco-dépressifs, comme nous, comme ces habitants de Brasilia dont nous parlait Zygmunt Bauman dans son livre Le coût humain de la mondialisation : « Pour ses habitants, Brasilia se révéla être un cauchemar. On entendit rapidement parler d’un nouveau syndrome pathologique dont Brasilia était le prototype et l’épicentre le plus célèbre, et auquel ses victimes infortunées donnèrent le nom de “brasilitis”. Tout le monde s’accordait pour dire que les symptômes les plus manifestes de la brasilitis étaient l’absence de foule, les coins de rue vides, les places anonymes, l’absence d’expression des visages, et la monotonie accablante d’un environnement dépourvu de tout ce qui pourrait surprendre, déconcerter ou susciter l’intérêt. »

Nous sommes tous des Replicants

 

Prolongeons l’analogie. Dans La France contre les robots, Georges Bernanos explique que « la Machinerie nous prépare un type d’homme », soit un Homme qui en s’aliénant à la Machine, à la Technique, perdrait toute tradition de liberté au profit d’un esprit calculateur, efficient, égoïste, intéressé, aux besoins artificiellement créés par la Machine et soumis à toutes sortes d’injonctions et d’autorités – l’argent, l’État, le marché, etc. Aujourd’hui, des légions de travailleurs aliénés se retrouvent à devoir turbiner dans des open spaces, des administrations obscures ou des usines broyeuses d’âmes pour des patrons et des actionnaires plus ou moins anonymes et inaccessibles. Leur vie est dictée par la survie, la cadence du travail et les ordres de leurs innombrables supérieurs. Leurs droits disparaissent une fois entrés dans l’univers du travail. Le travail effectué, quant à lui, n’a que très peu de sens, quand il n’est pas tout simplement vécu comme nocif à l’égard de leurs concitoyens. Les autres travailleurs sans travail, beaucoup moins chanceux, subsistent avec peu et se voient accordés par la réalité un statut de sous-citoyen.

K, dans Blade Runner 2049, est-il autre chose ? Perdu dans une masse grouillante d’individualités atomisées, il est la figure par excellence de cet homme médiocre et unidimensionnel, obligé de massacrer ses semblables pour survivre, contrôlé par des instances abstraites et anonymes afin de prouver qu’il adhère toujours au système dont il est partie prenante  – à l’instar de ces travailleurs qui, soumis à cette rationalité néolibérale analysée par Dardot et Laval, sont obligés d’intérioriser les valeurs de concurrence et de s’enthousiasmer pour leur propre exploitation. K, comme l’explique Le Monde, est « un esclave, capable de faire tout ce que les humains font (et souvent mieux) sans jouir d’aucun de leurs droits ». Comme ces armées d’étudiants surqualifiés cantonnés aujourd’hui aux boulots les plus précaires et les plus cons, K est un être doté de nombreuses compétences qu’il ne peut qu’utiliser dans le cadre de tâches ingrates, de sales besognes que ne veulent faire ses supérieurs pourtant bien moins compétents.

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La révolution et l’amour, seules rédemptions pour récupérer son humanité

K, reprenant les tourments des Replicants du premier Blade Runner sur leur passé et leur identité factices, artificiellement créés pour leur donner un semblant d’histoire individuelle, ne sait plus quels souvenirs sont les siens et ceux qu’on aurait intégrés à sa mémoire. En réalité, cet androïde est un étranger à son propre monde – « to strangers ! » trinque-t-il d’ailleurs dans le bar investi par l’ex-Blade Runner Deckard (Harrison Ford). Debord dans sa « Note sur la “question des immigrés” » disait que « Les immigrés ont le plus beau droit pour vivre en France. Ils sont les représentants de la dépossession ; et la dépossession est chez elle en France, tant elle y est majoritaire. et presque universelle. Les immigrés ont perdu leur culture et leurs pays, très notoirement, sans pouvoir en trouver d’autres. Et les Français sont dans le même cas, et à peine plus secrètement. » K est comme cet Immigré absolu, un étranger dans un monde d’étrangers : il ne se sent plus androïde, mais il ne se sent pas plus humain pour autant ; il oscille entre des mondes dont il semble perpétuellement exclu, marginalisé. Une condition qui nous concerne nous aussi, grands déracinés devant l’éternel.

À ce sentiment d’étrangeté au monde s’ajoute l’environnement artificiel qui nous entoure tous. K vit un amour, mais son “amoureuse” est un hologramme intelligent reproduit industriellement qui, comme l’indique l’une des dernières scènes du film, demeure en réalité, même dans ses élans en apparence sincères, programmée dans ses moindres faits et gestes. K découvre alors qu’il appartient à un monde où le faux est généralisé, composé « d’ersatz » aurait dit William Morris, qui expliquait dans son article « L’âge de l’ersatz », qu’en d’autres temps « lorsque quelque chose leur était inaccessible, les gens s’en passaient et ne souffraient pas d’une frustration, ni même n’étaient conscients d’un manque quelconque. Aujourd’hui en revanche, l’abondance d’informations est telle que nous connaissons l’existence de toutes sortes d’objets qu’il nous faudrait mais que nous ne pouvons posséder et donc, peu disposés à en être purement et simplement privés, nous en acquérons l’ersatz. L’omniprésence des ersatz et, je le crains, le fait de s’en accommoder forment l’essence de ce que nous appelons civilisation. »

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Sa seule rédemption dans un monde absurde qui devrait le pousser au suicide : le sacrifice de sa vie pour une cause plus grande que lui. La révolution à laquelle on le somme d’adhérer ? Même pas. La cause de K n’est pas abstraite, ce n’est pas une révolution qui surgit de nulle part dans une vie où il n’a jamais été libre et où de telles considérations lui sont étrangères.  Il s’agit simplement des retrouvailles d’un père et de son enfant. Qui dit sacrifice dit sacré : le sacré de K, c’est l’amour, dernier refuge de l’âme humaine, dernier endroit où se réalisent le Vrai et le Beau dans l’univers de Blade Runner. Cet amour qu’il a cherché et qu’il n’a jamais trouvé ; l’amour qu’il espère offrir à celui qu’il pensait être son père, et à un enfant qui n’a jamais rencontré le sien, est la seule force qui le meut. Cabossé, le corps et le visage malmenés, K est cependant tout au long du film une force inexpugnable dans son combat. Le film se termine alors avec K en figure sacrificielle, en héros tragique de l’amour. Baignant dans son sang, l’androïde est devenu un véritable homme, et nous montre par son acte désespéré ce qui définit la noblesse de l’âme humaine.

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2 réponses »

  1. La première image est l’oeil du Héro qui s’ouvre. Exactement, le même principe que dans Alien Covenant, à ceci près est que David était plus un anti-héro qu’autre chose. Cependant, tous 2 sont des Androïdes.
    Dès le début du film nous sentons que Ridley commande le fond du film et qu’il n’a laissé que la forme à Villeneuve.
    Pourtant, c’est une réussite sur les 2 tableaux.
    En effet, sous des airs de polar SF atmosphérique avec une intrigue tout au plus correct, se cache l’oeuvre d’un Ridley Scott en plein questionnement sur l’humanité. C’est pourquoi sera clairement traité dans l’oeuvre une réflexion sur l’Amour, la Création, l’IA, l’Art et la Religion. En gros…Strictement les mêmes sujets de fond qu’Alien Covenant..La similitude ne s’arrêtant pas la car l’humanité a encore une fois, flingué la planète, et est en majorité obligée de vivre dans des colonies en dehors de la terre.
    L’ambiance est celle des mornes plaines, d’un règne des Hommes passé, du monochrome et des natures mortes.
    Pour les connections directes avec Covenant, outre ce fameux Oeil, il y a en premier lieu le passage avec des statues de simili-Ingénieurs enfermées dans du verre que l’ont voit au même moment où la secrétaire de Wallace raconte que l’Humanité c’est installée dans des colonies en dehors de la Terre.
    Ensuite, la connection avec Ozymandias de PB Shelley quand le héro va chercher Deckard et marche seul dans le désert, avant de se trouver face à face avec une tête de statue à moitié cassé, puis, finir plus loin entre les jambes tronquées par la caméra d’une statue féminine.
    Pour le reste les liens ne se font réellement que sur le fond des sujets traités par les 2 films.
    Cependant, la quête de Wallace à retrouver l’enfant Replicant, cache grossièrement son désir de ressembler à ses créateurs, en voulant absolument obtenir le secret de la création en copiant le système de reproduction humain. Plus loin que cela, on ressent une détresse énorme des Androïdes dans leur incapacité à trouver l’Amour. Que ça soit celui d’un Père, d’une Mère, d’un Enfant, ou celui du Couple.
    Wallace comme David de Covenant est frustré de ne pouvoir ni se reproduire, ni aimer et être aimer. Il se contente simplement de recréer ce qui lui est accessible en tant que Robot évolué, donc créer des machines sans âmes qui ne peuvent au mieux que simuler des émotions. Seul les anciens modèles, donc les Replicants semblent en avoir le secret et ont été mis à mort par les Hommes pour cela.
    « Ô vous les puissants, Contemplez mes oeuvres et soyez en affligé » dirait David, et le passage dans le désert n’est pas anodin à ce propos..
    On y trouve aussi un puissant message de la création au sens divin, car si Wallace ne peut recréer son créateur, il n’hésite pas à paraphraser la Bible en tentant clairement de se positionner en Dieu tout puissant dominant les Hommes et les Machines. Comme David, il y a un désespoir de ne pouvoir qu’entrevoir ce qu’est que d’être humain et de ne pouvoir créer et procréer.
    Si on devait tirer une conclusion du message sur la Création de Blade Runner et de Covenant, il est clair que l’auteur la voit comme l’échappatoire absolu face à la mort.. Qu’elle serve la reproduction de l’espèce, l’élaboration de technologies divers ou d’une oeuvre d’art, elle seule assure l’immortalité face à l’angoisse du néant et permet de projeter une partie de soi au delà de son temps de vie biologique.
    On pourrait même y constater le peu de trace de sympathie envers l’Homme que Ridley laisse entrevoir, qui fait comparer une oeuvre d’art à l’Homme. Mais ici et maintenant, l’art est devenu mauvais…
    Plus loin, c’est aussi à se demander si R.S. défie Freud qui soutenait que la Libido s’opposait principalement à la pulsion de mort, en lui répondant que ce n’est pas celle-ci qui contrecarre cette angoisse du néant, mais bien l’espoir de pouvoir pro-créer/créer.. Ne plaçant de ce fait la Libido qu’en simple vecteur de la Création. Le scénariste veut subtilement nous montrer que seule la Création nous donne accès à l’immortalité en s’opposant à la pulsion de mort.
    Au plus haut degré, la Création est détenu par les Dieux, d’où la volonté de Wallace et David de s’approprier et s’identifier à ceux-ci, car tout comme eux, la technologie a fait d’eux des éternels. Malgré tout, ils ne peuvent donner la vie autrement que par la création technologique et artistique. Il y a un paradoxe net qui se crée chez ces robots car si la Création sert de frein aux pulsions d’anéantissements, eux qui sont éternels (ou presque), n’ont dans l’absolu plus besoin de créer. Et pourtant..On retrouve ici une image du concept de sublimation des instincts qui est depuis fort longtemps considéré comme source de la création artistique chez l’Homme.
    Par ce message Scott, s’identifie un peu à ces 2 Droïdes à la folie créatrice sans limites, mais surtout invente une nouvelle mythologie plaçant l’Artiste absolu à l’égal de Dieux et faisant de Dieux un Artiste.
    La cité de Blade Runner est Los Angeles et tous les bâtiments sont rectilignes, il y a des symétries et lignes droites partout, aucune folie n’est présente dans ce New Angeles de 2049. Tout cela est clairement à l’image d’un système de pensée masculine où la rectitude règne en maître. Seul quelques hologrammes de femmes, au mieux, et des prostitués, au pire, sont présents anecdotiquement pour garder une trace de cette féminité manquante à l’équilibre de l’humanité.
    Nous retrouverons seulement les traces de cette fusion du masculin et du féminin dans l’architecture et les décors, au début du film, dans la maison du Replicant et à la fin chez Deckard avec nombre d’objets d’art présents à l’écran. Seulement on sent bien que ces endroits appartiennent au passé. Il y a comme dans Covenant un côté nihiliste très prononcé. L’Homme a détruit sa planète et son âme, et son salut semble ne pouvoir résider que dans l’anomalie d’une technologie qui peut-être les remplacera (les Replicants). Pourtant celui ci ne tient pas à se faire remplacer et comme les Ingénieurs, ils chercheront donc à détruire leur création trop similaire et humainement/technologiquement supérieure au modèle d’origine. Affront du fils envers le père. C’est un peu l’histoire d’un Oedipe avorté où la mère n’est plus de la partie.
    Au sujet de la référence à Ozymandias quand le Héro arrive dans le désert, nous voyons en premier lieu une statue de femme géante sur fond de pyramide et temple égyptien avec des statues de leurs divinités. Puis, quand le héro avance dans cette sorte de reprise visuel du sonnet de Shelley faite de statues de femmes géantes au corps nues et poses difformes pour finir face à des ruches d’abeilles, nous nous devons de nous poser la question du pourquoi.
    Pour ma part, je pense que c’est très clair, comme dans Covenant, Mister Scott se sert de ce poème pour pointer du doigt les courants dictatoriaux majeurs de la civilisation moderne. Si dans Alien c’était la religion et plus particulièrement le Judaïsme qui en prenait dans les dents, dans BD 2049 c’est bel et bien le côté obscur du féminisme qui est pointé du doigt.
    En effet, les statues des femmes à l’image de leurs homologues égyptiennes nous renseigne sur le fait que la civilisation antérieur avait divinisé la Femme ou du moins son apparat.
    Rappel : Ozymandias PB Shelley
    J’ai rencontré un voyageur venu d’une terre antique
    Qui m’a dit : « Deux immenses jambes de pierre dépourvues de buste
    Se dressent dans le désert. Près d’elles, sur le sable,
    À moitié enfoui, gît un visage brisé dont le sourcil froncé,
    La lèvre plissée et le sourire de froide autorité
    Disent que son sculpteur sut lire les passions
    Qui, gravées sur ces objets sans vie, survivent encore
    À la main qui les imita et au cœur qui les nourrit.
    Et sur le piédestal il y a ces mots :
    « Mon nom est Ozymandias, Roi des Rois.
    Voyez mon œuvre, vous puissants, et désespérez ! »
    À côté, rien ne demeure. Autour des ruines
    De cette colossale épave, infinis et nus,
    Les sables monotones et solitaires s’étendent au loin. »
    Ici les visages sont inexpressifs au possible, seul le corps de ces statues de femmes semblent vivant de part le jeu des positions de nu alambiqué. Cette société passé vénérait donc, non pas la femme, en tant qu’âme mais bien son apparat uniquement. L’allégorie de la ruche, système matriarcale par excellence, confirme le « diagnostique » sur le fait que Ridley veut nous dire que la société précédente est tombée car elle remplaça Dieu par le côté purement utilitaire de la femme du point de vue de la sexualité. C’est un peu le pique de l’auteur vis à vis des dérives du côté obscur du féminisme qui ronge notre société dite moderne..Un féminisme hyper sexué encore trop dépendant du regard de l’homme..(cf les talons aiguilles, symbôle de la toute puissance de la femme..dépendante du pénis)
    On peut finalement constater que cette ancienne L.A. « Cité des Anges » était soumise à des divinités castratrices. Ce qui a engendré par effet rebond une société hyper-masculine qui a fini par marginaliser tout ce qui touche à la féminité sans trier le bon grain de l’ivraie. Nous le remarquons tant dans la mise en avant des prostitués que des hologrammes de Joy. D’ailleurs le dernier hologramme qui parle au héro prête à Joy les yeux d’un démon et le tente par ses artifices après qu’il se soit libéré de son 1er modèle et surtout libéré de lui-même…
    Malgré cette critique acerbe de la dérive féministe, le message n’est pas négatif bien au contraire. Le scénariste tient juste à remettre la hutte à sacrifice au centre du village.
    Et c’est grâce au miracle de l’Amour que la féminité réelle sera retrouver, celle-la même qui fît naitre la fille de Deckard obligée de vivre dans une prison dorée, isolée de ce monde désenchanté. Soi-disante malade, on comprend facilement qu’à elle seule, elle est porteuse de tout ce qui reste de la vraie féminité nécessaire à la fusion du principe masculin et féminin qui sera nécessaire au salut de cette humanité « augmentée ou non ». Mais l’air de son temps ne peut tolérer cette féminité et elle est donc obligée d’en être séparée pour le moment.
    Concernant sa naissance miraculeuse, n’aviez-vous pas fait le lien avec Jésus? Marie ne devait et ne pouvait pas être enceinte..Et pourtant..Nous ne voyons plus les étoiles et la Lune dans Blade Runner, le ciel semble avoir abandonné les Hommes qui eux mêmes l’ont abandonné pour des fausses divinités. Wallace en arrive même à s’autoproclamer en tant que tel, pourtant aveugle et ne devant sa vision qu’à la technologie des Hommes dont il est aussi issu.
    Il y a une conséquence lourde pour l’humanité à avoir voulu s’approprier le pouvoir divin de la création sexué. L’usage strictement utilitaire du corps des femmes qui sera suivi par l’appropriation de la création divine par la technologie a fini par faire fuir toute trace du divin. Le prix a payé en est la perte d’âme de l’humanité comme le montre Villeneuve par bien des aspects.
    Heureusement, le sauvetage de cette humanité en détresse est annoncé au début du film quand le Héro fait face à l’arbre mort « de la connaissance ». Il trouvera une fleur colorée pourtant sans racines, symbole de vie hors contexte naturel standard, qui volontairement choque dans ce paysage de nature morte. Celle-ci le guidera vers les (et ses) racines mortes où il découvrira l’indice qui l’emmènera au cheval et aux os de cette Marie 2.0. Le côté sacré du squelette est mis en évidence par le fait que ses os ont été lavé comme ont le fait avec ceux des Saints et à l’image d’une relique religieuse.
    Que les féministes se rassurent donc, ça fini bien pour la Femme car le concept de la femme réelle et de la féminité authentique est sauvé par un Jésus.. au féminin!
    Ridley Scott fait encore et toujours très fort avec son usage de la symbolique où il arrive en mêlant images, mots et musique à raconter plusieurs histoires en même temps. Avec ce film, il transpose une partie de la Bible dans un futur proche et crée comme dans Covenant une nouvelle mythologie.
    Pour le Héro, il sera principalement présent pour soulever la problématique de l’amour et de l’IA. Ainsi il connaitra les problèmes de l’amour avec un hologramme, qui n’est principalement que le reflet de sa volonté et de son anima. Et nous comprendrons plus tard qu’il ne connaitra que le vrai amour avec une autre Replicant ou Humaine (le doute est volontairement laissé) quand il perdra son amour virtuel et se délaissera des illusions de la volonté et de l’ego.
    On retrouve, à ce sujet, le côté égoïste et surtout nihiliste sur l’existence humaine qui nous dit que l’autre n’existe pas, que ce n’est qu’illusion et support à nos besoins primaires. Ainsi, son histoire d’amour avec son IA holographique est basé entièrement la-dessus, elle n’est que projection de ses désirs..La société encourageant cela en faisant de ce travers un business..
    Plus encore, c’est son désir de trouver une famille, un Père, une Mère qui le fera persévérer outre la raison dans sa quête.
    Et enfin, la question sur la conscience, l’âme via les souvenirs, qui sommes nous, qu’est-ce qui fait de nous ce que nous sommes, l’authenticité… Ici, un souvenir implanté active l’affect du héro, pourtant ça n’est pas le sien, mais ce souvenir est réel, et donc sa réalité apporte l’authenticité de l’existence propre à l’être humain dans son esprit de robot. L’auteur semble soutenir que les souvenirs réels font notre personnalité futur contrairement à des souvenirs programmés. la conscience est pour R. Scott lié à la qualité des souvenirs et la capacité à les intégrer.
    Sieur Scott pousse ici le débat sur l’IA vers une direction de la conscience lié à l’affect et la création.
    Le cheval étant le véhicule de par sa symbolique qui le fera passé de « l’autre côté » et se trouver lui-même en trouvant la fille de Deckard.
    Pour la surface du film, rien à dire si vous acceptez le rythme lent et atmosphérique. La musique et les images sont d’une qualité exceptionnelle et la cohérence de l’intrigue est à la hauteur d’un bon polar SF. De plus, c »est aussi une excellente suite de Blade Runner premier du nom.
    Maintenant, comme ce film est lié sur le fond à Alien Covenant, je dirai que ces films sont indissociables pour en comprendre toute l’essence. Car si sur la forme, il faudrait logiquement regarder les 2 Blade Runner à la suite, il faudra surtout sur le fond se plonger dans Covenant et ce film pour cerner l’immensité de l’oeuvre de Ridley Scott. Villeneuve n’est que le messager de quelque chose de plus grand et je vous invite à lire mon analyse de Covenant afin d’y voir plus clair.
    Dans tous les cas, nous avons affaire ici à un chef d’oeuvre dystopique de très haut-niveau, à ne surtout pas manquer tellement cela se fait rare..

  2. Denis Villeneuve montre ici un génie créatif inattendu. Époustouflant formellement le film est également d’une densité rare pour du cinéma hollywoodien et l’on pense assez naturellement à Tarkowski tant la métaphysique se mêle à la poésie et la puissance visuelle. Meilleur film d’anticipation du XXI siècle on attend impatiemment son interprétation de Dune (en rêvant d’une collaboration avec Jodorowski!)
    Encore merci pour vos articles !

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