Culture

« Blade Runner 2049 » : le miroir de notre condition humaine

« Blade Runner 2049 » : que ce soit pour l’espérer ou le craindre, cette suite au film culte « Blade Runner », du fait de cet illustre prédécesseur, fait partie de ces films qui sont attendus et font parler. Dans une période où les remakes, les reboots et autres prequels se chamaillent l’affiche pour généralement finir par macérer dans les poubelles d’Hollywood afin que ce compost peu ragoûtant donne éventuellement, trente ans plus tard, naissance à une nouvelle daube ; en somme, à une heure où le manque d’inspiration de l’industrie hollywoodienne alimente sa machine à fric en allant puiser dans l’imaginaire eighties, bien ancré aujourd’hui tant dans les esprits des quadras que ceux des jeunes qui ont vécu cette décennie par procuration, il était hautement risqué de parier sur ce cheval…

[ALERTE SPOIL]
Attention, cet article révèle une part importante de l’histoire.

Il faut dire que poursuivre l’aventure d’un film qui a fait l’objet d’innombrables études savantes et qui a été nominé pour une quantité pléthorique de prix est le meilleur moyen de marcher sur les peaux de bananes laissées par le réalisateur précédent et se fendre la carrière sur le dur sol de Hollywood. Mais Villeneuve parvient à réaliser ce petit miracle : rendre hommage à une œuvre monumentale, tout en innovant. C’est ainsi que les amateurs du premier Blade Runner retrouveront les lentes et glissantes mélopées au synthétiseur – Hanz Zimmer et Benjamin Wallfish, qui ont remplacé au pied levé Jóhann Jóhannsson, ne s’interdisent cependant pas quelques moments kitschs, pour une bande-son qui n’atteint malheureusement jamais la qualité de celle de Vangelis –, la tension produite par des moments de dilatation du temps dignes des meilleurs films noirs… Mais le faste exubérant et lumineux de la ville anonyme – inspirée de certains grands quartiers de Tokyo – a disparu ; aux villes solitaires mais illuminées de panneaux publicitaires scintillants se substituent des villes sombres, plongées dans une sorte d’hiver nucléaire permanent et, à part quelques plongées dans les couloirs des bas-fonds métropolitains, l’univers a troqué les arcs-en-ciel artificiels sur fond de bleu tirant vers le noir pour des coloris grisâtres et délavés.

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Trente ans – oui, encore ce chiffre – ont passé et de grandes crises ont fait disparaître la précédente entreprise responsable de la création des Replicants (les androïdes intelligents du premier opus) – la Tyrell Corp. – remplacée par l’entreprise monstrueuse d’un individu mi-homme mi-machine nommé Wallace. Son entreprise crée des androïdes parfaitement dociles, tandis que les précédents modèles restants sont toujours pourchassés par les Blade Runners. Le héros joué par Ryan Gosling, qui se fait appeler K, est lui-même un androïde. Et pourtant, il est chargé, en tant que Blade Runner, de chasser ses semblables pour les achever. Ainsi commence l’histoire d’une tragédie futuristique aux nombreux rebondissements.

L’androïde comme projection de nous-mêmes

Cet univers, comme bien d’autres de science-fiction, pêche par un regard relativement anthropomorphique et plein d’empathie pour une intelligence artificielle (IA) dont on ne distingue plus vraiment les différences avec l’intelligence humaine. Ainsi, les gens font bien souvent le parallèle – pour le critiquer comme pour défendre des positions transhumanistes – entre ce rapport à l’IA, à la conscience des machines, et les questionnements éthiques contemporains sur ces avancées de la science. Chappie, Terminator 2, Ghost in the Shell, bon nombre de dessins animés japonais (jusqu’à l’univers d’Akira Toriyama dans lequel d’innombrables androïdes font preuve d’humanité), combien d’œuvres audiovisuelles n’ont-elles pas effacé les frontières entre l’organique et l’artificiel, au profit du second ? Les machines sont bien souvent dépeintes comme dotées d’une conscience proche de l’âme humaine, voire faisant preuve de vertus bien plus grandes que les humains eux-mêmes. C’est ainsi qu’à la découverte de son statut d’androïde, le personnage interprété par Winona Ryder dans Alien 4 se voit qualifier de “trop humaine” pour être un être humain.

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Winona Ryder dans Alien 4

Et si, au contraire, ces androïdes n’étaient pas tout simplement les reflets exagérés de notre propre humanité prise dans sa déliquescence morale ? La machine devenant en quelque sorte l’équivalent du dieu analysé par le philosophe Feuerbach : le miroir de l’Homme, un être supérieur qui n’est en réalité que la projection des qualités humaines exacerbées par l’Homme lui-même. Après tout, ces IA aux raisonnements profonds et éthiques n’ont pour le moment d’existence que dans la science-fiction et l’imagination délirante de certains transhumanistes… Soit à peu près autant d’existence concrète que le dieu illusoire critiqué par Feuerbach. Ainsi, au lieu de voir dans toutes ces machines à visage humain des raisons de fantasmer un androïde plus humain que l’homme, que ce soit pour développer une forme d’empathie envers les machines, ou pour craindre une telle évolution, nous devrions plutôt être renvoyés à nos propres manques, nos propres faiblesses, nos propres compromissions, en somme l’évolution de l’homme moderne. Car si les machines s’humanisent, c’est aussi et même surtout parce que l’homme se mécanise, ainsi que le rappelle David Le Breton dans l’ouvrage Les valeurs du corps dans la société contemporaine : « La réification de l’homme entraîne logiquement l’humanisation de l’ordinateur avec un renversement radical de valeur. Tout ce qui éloigne l’homme de la machine est perçu comme une insupportable indignité de l’homme. Mais tout ce qui rapproche par métaphore ou comparaison la machine de l’Homme est aussitôt porté à son crédit avec la conviction que l’homme est désormais dépassé et que ses jours sont comptés. Le rejet de la condition humaine pour solde de tout compte dans l’autodénigrement de ceux qui le formulent se fait à travers le procès de la chair : l’homme est une créature physiquement trop imparfaite pour les impératifs de rendement, d’efficacité, etc. qui régissent une part de nos sociétés contemporaines. Le puritanisme s’allie ici au souci de la performance. Il ne s’agit jamais d’améliorer le goût de vivre des hommes, mais toujours de l’argument d’autorité de la pauvreté de l’enracinement corporel de l’homme dans un monde de compétition, de vitesse, de communication qui est aujourd’hui largement le nôtre. »

Et il rajoute, « pour nombre d’adeptes de l’intelligence artificielle, la machine sera sans doute un jour pensante et sensible, supplantant l’homme dans la plupart de ses tâches. Si la machine s’humanise, l’homme se mécanise. La cyborgisation progressive de l’humain surtout dans ses promesses d’avenir, brouille encore les frontières. Des chercheurs disent leur rêve de transférer un jour leur “esprit” dans l’ordinateur afin de vivre pleinement le cyberespace. Le corps n’est plus à leurs yeux à la hauteur des capacités requises à l’ère de l’information, il est lent, fragile, incapable de mémoire, etc. ; il convient de s’en débarrasser en se forgeant un corps bionique (c’est-à-dire largement ou entièrement cyborgisé) auquel on grefferait éventuellement une disquette contenant “l’esprit”. Il s’agit non seulement de satisfaire aux exigences de la cyberculture ou de la communication, mais simultanément de supprimer la maladie, la mort, et toutes les entraves liées au fardeau du corps. L’homme devient Homo silicium. Ces discours relèvent d’un imaginaire pur (même si ceux qui les profèrent sont convaincus de leur vérité), mais ils sont agissants. Leur point commun est de faire du corps un rebut. C’est en changeant le corps que l’homme atteindrait son salut. »

Un paragraphe qui ne peut que rappeler le personnage de Wallace, créateur d’androïdes mi-homme mi-machine, mais totalement psychopathe. Une figure qui hante tout le film mais qu’on ne voit jamais vraiment très longtemps, et dont l’humanité semble aussi effacée que celle de son assistante artificielle interprétée par Sylvia Hoeks. Car c’est là que le diptyque Blade Runner nous heurte de plein fouet : les personnages androïdes sont en réalité, depuis le premier Blade Runner, souvent bien plus humains que les hommes. De Rutger Hauer déclamant sa poésie mélancolique sur « tous ces moments qui ne seront plus que des larmes dans la pluie » face à un Harrison Ford pour le moins pitoyable, jusqu’à Ryan Gosling se posant d’innombrables questionnements existentiels sur l’âme de ses congénères et la sienne, les Blade Runners nous montrent des Replicants profonds et humains. Pourtant, globalement, tous semblent montrer des personnalités apathiques, dont les rares émotions sont généralement exagérées – à l’instar du seul moment de colère exprimé par K, ou des pleurs abrupts et incompréhensibles de Luv –, traits que l’on peut retrouver chez un type d’homme moderne perdu dans une ville tentaculaire qui l’accule dans une solitude dépressive. L’intensité des sentiments et des émotions vient comme contrebalancer ce vide existentiel. Les personnages de Blade Runner semblent ainsi maniaco-dépressifs, comme nous, comme ces habitants de Brasilia dont nous parlait Zygmunt Bauman dans son livre Le coût humain de la mondialisation : « Pour ses habitants, Brasilia se révéla être un cauchemar. On entendit rapidement parler d’un nouveau syndrome pathologique dont Brasilia était le prototype et l’épicentre le plus célèbre, et auquel ses victimes infortunées donnèrent le nom de “brasilitis”. Tout le monde s’accordait pour dire que les symptômes les plus manifestes de la brasilitis étaient l’absence de foule, les coins de rue vides, les places anonymes, l’absence d’expression des visages, et la monotonie accablante d’un environnement dépourvu de tout ce qui pourrait surprendre, déconcerter ou susciter l’intérêt. »

Nous sommes tous des Replicants

 

Prolongeons l’analogie. Dans La France contre les robots, Georges Bernanos explique que « la Machinerie nous prépare un type d’homme », soit un Homme qui en s’aliénant à la Machine, à la Technique, perdrait toute tradition de liberté au profit d’un esprit calculateur, efficient, égoïste, intéressé, aux besoins artificiellement créés par la Machine et soumis à toutes sortes d’injonctions et d’autorités – l’argent, l’État, le marché, etc. Aujourd’hui, des légions de travailleurs aliénés se retrouvent à devoir turbiner dans des open spaces, des administrations obscures ou des usines broyeuses d’âmes pour des patrons et des actionnaires plus ou moins anonymes et inaccessibles. Leur vie est dictée par la survie, la cadence du travail et les ordres de leurs innombrables supérieurs. Leurs droits disparaissent une fois entrés dans l’univers du travail. Le travail effectué, quant à lui, n’a que très peu de sens, quand il n’est pas tout simplement vécu comme nocif à l’égard de leurs concitoyens. Les autres travailleurs sans travail, beaucoup moins chanceux, subsistent avec peu et se voient accordés par la réalité un statut de sous-citoyen.

K, dans Blade Runner 2049, est-il autre chose ? Perdu dans une masse grouillante d’individualités atomisées, il est la figure par excellence de cet homme médiocre et unidimensionnel, obligé de massacrer ses semblables pour survivre, contrôlé par des instances abstraites et anonymes afin de prouver qu’il adhère toujours au système dont il est partie prenante  – à l’instar de ces travailleurs qui, soumis à cette rationalité néolibérale analysée par Dardot et Laval, sont obligés d’intérioriser les valeurs de concurrence et de s’enthousiasmer pour leur propre exploitation. K, comme l’explique Le Monde, est « un esclave, capable de faire tout ce que les humains font (et souvent mieux) sans jouir d’aucun de leurs droits ». Comme ces armées d’étudiants surqualifiés cantonnés aujourd’hui aux boulots les plus précaires et les plus cons, K est un être doté de nombreuses compétences qu’il ne peut qu’utiliser dans le cadre de tâches ingrates, de sales besognes que ne veulent faire ses supérieurs pourtant bien moins compétents.

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La révolution et l’amour, seules rédemptions pour récupérer son humanité

K, reprenant les tourments des Replicants du premier Blade Runner sur leur passé et leur identité factices, artificiellement créés pour leur donner un semblant d’histoire individuelle, ne sait plus quels souvenirs sont les siens et ceux qu’on aurait intégrés à sa mémoire. En réalité, cet androïde est un étranger à son propre monde – « to strangers ! » trinque-t-il d’ailleurs dans le bar investi par l’ex-Blade Runner Deckard (Harrison Ford). Debord dans sa « Note sur la “question des immigrés” » disait que « Les immigrés ont le plus beau droit pour vivre en France. Ils sont les représentants de la dépossession ; et la dépossession est chez elle en France, tant elle y est majoritaire. et presque universelle. Les immigrés ont perdu leur culture et leurs pays, très notoirement, sans pouvoir en trouver d’autres. Et les Français sont dans le même cas, et à peine plus secrètement. » K est comme cet Immigré absolu, un étranger dans un monde d’étrangers : il ne se sent plus androïde, mais il ne se sent pas plus humain pour autant ; il oscille entre des mondes dont il semble perpétuellement exclu, marginalisé. Une condition qui nous concerne nous aussi, grands déracinés devant l’éternel.

À ce sentiment d’étrangeté au monde s’ajoute l’environnement artificiel qui nous entoure tous. K vit un amour, mais son “amoureuse” est un hologramme intelligent reproduit industriellement qui, comme l’indique l’une des dernières scènes du film, demeure en réalité, même dans ses élans en apparence sincères, programmée dans ses moindres faits et gestes. K découvre alors qu’il appartient à un monde où le faux est généralisé, composé « d’ersatz » aurait dit William Morris, qui expliquait dans son article « L’âge de l’ersatz », qu’en d’autres temps « lorsque quelque chose leur était inaccessible, les gens s’en passaient et ne souffraient pas d’une frustration, ni même n’étaient conscients d’un manque quelconque. Aujourd’hui en revanche, l’abondance d’informations est telle que nous connaissons l’existence de toutes sortes d’objets qu’il nous faudrait mais que nous ne pouvons posséder et donc, peu disposés à en être purement et simplement privés, nous en acquérons l’ersatz. L’omniprésence des ersatz et, je le crains, le fait de s’en accommoder forment l’essence de ce que nous appelons civilisation. »

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Sa seule rédemption dans un monde absurde qui devrait le pousser au suicide : le sacrifice de sa vie pour une cause plus grande que lui. La révolution à laquelle on le somme d’adhérer ? Même pas. La cause de K n’est pas abstraite, ce n’est pas une révolution qui surgit de nulle part dans une vie où il n’a jamais été libre et où de telles considérations lui sont étrangères.  Il s’agit simplement des retrouvailles d’un père et de son enfant. Qui dit sacrifice dit sacré : le sacré de K, c’est l’amour, dernier refuge de l’âme humaine, dernier endroit où se réalisent le Vrai et le Beau dans l’univers de Blade Runner. Cet amour qu’il a cherché et qu’il n’a jamais trouvé ; l’amour qu’il espère offrir à celui qu’il pensait être son père, et à un enfant qui n’a jamais rencontré le sien, est la seule force qui le meut. Cabossé, le corps et le visage malmenés, K est cependant tout au long du film une force inexpugnable dans son combat. Le film se termine alors avec K en figure sacrificielle, en héros tragique de l’amour. Baignant dans son sang, l’androïde est devenu un véritable homme, et nous montre par son acte désespéré ce qui définit la noblesse de l’âme humaine.

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