Politique

Thomas Sankara : « Le plus important, c’est d’avoir amené le peuple à avoir confiance en lui-même »

Il y a 30 ans, le 15 octobre 1987, Thomas Sankara, le “Che Guevara africain”, est assassiné lors d’un coup d’État qui porte au pouvoir Blaise Compaoré, son numéro deux et meilleur ami. Avec lui s’évanouissent les espoirs du peuple burkinabè, et plus largement ceux de l’Afrique et du tiers-monde. Populiste, patriote, marxiste, internationaliste, anti-impérialiste, préoccupé par les questions environnementales et par la cause des femmes comme peu d’hommes avant lui, le révolutionnaire aura marqué les esprits durant les quatre ans où il aura exercé le pouvoir. Rhétoricien hors pair, possédant un excellent sens de la formule, ses discours et ses entretiens sont mémorables. Nous avons choisi de lui donner directement la parole.

Sankara populiste

« Le plus important, je crois, c’est d’avoir amené le peuple à avoir confiance en lui-même, à comprendre que finalement, il peut s’asseoir et écrire son développement, il peut s’asseoir et écrire son bonheur, il peut dire ce qu’il désire et en même temps, sentir quel est le prix à payer pour ce bonheur. »

Extrait d’une interview dans le film Fratricide au Burkina, Sankara et la Françafrique de Thuy-Tiên Ho et Didier Mauro, production ICTV Solférino, 2007

« La révolution démocratique et populaire a besoin d’un peuple de convaincus et non d’un peuple de vaincus, d’un peuple de convaincus et non d’un peuple de soumis qui subissent leur destin.

[…]

Le révolutionnaire doit être un perpétuel pédagogue et un perpétuel point d’interrogation. Si les masses ne comprennent pas encore, c’est de notre faute. II faut prendre le temps d’expliquer et le temps de convaincre les masses pour agir avec elles et dans leurs intérêts.

Si les masses comprennent mal, c’est encore de notre faute. Et il faut rectifier, nuancer, il faut s’adapter aux masses et non vouloir adapter les masses à ses propres désirs, à ses propres rêves. Les révolutionnaires n’ont pas peur de leurs fautes. Ils ont le courage politique de les reconnaître publiquement, car c’est un engagement à se corriger, à mieux faire. Nous devons préférer un pas ensemble avec le peuple plutôt que de faire dix pas sans le peuple. »

Discours du 4 août 1987

Sankara et la cause environnementale

« Chaque jour, le désert avance et totalise pour notre région une vitesse effrayante de 10 000 mètres par an de conquête. Cette conquête est-elle le fait que les régions du Sahel, Dori, Gorom-Gorom, Djibo ne sont plus des régions productrices de certaines semences que dans le temps nos cultivateurs allaient chercher là-bas ! Au contraire les populations qui y sont accompagnées de leurs bêtes, mais des bêtes efflanquées ayant perdu la moitié de leur valeur nutritive, ce cortège-là descend et aide à accélérer l’avancée du désert.

[…]

C’est donc dire que la lutte contre le désert ne peut se dissocier de la lutte anti-impérialiste. La lutte contre les formes de balkanisation et de domination. La lutte contre le désert est donc une lutte idéologique. Elle est une lutte politique avant d’être autre chose qu’une lutte pratique et technique. Avant d’être seulement un acte, l’acte de planter un arbre ou de s’abstenir de couper un arbre, doit être un acte politique, compris et consciemment compris, faute de quoi nous serons nous-mêmes les agents premiers de ce désert qui nous envahit. »

Discours du 22 avril 1985

Sankara, patriote internationaliste

« Notre révolution au Burkina Faso est ouverte aux malheurs de tous les peuples. Elle s’inspire aussi de toutes les expériences des hommes depuis le premier souffle de l’humanité. Nous voulons être les héritiers de toutes les révolutions du monde, de toutes les luttes de libération des peuples du tiers-monde. Nous sommes à l’écoute des grands bouleversements qui ont transformé le monde. Nous tirons des leçons de la révolution américaine, les leçons de sa victoire contre la domination coloniale et les conséquences de cette victoire. Nous faisons nôtre l’affirmation de la doctrine de non-ingérence des Européens dans les affaires américaines et des Américains dans les affaires européennes. Ce que Monroe clamait en 1823, “l’Amérique aux Américains”, nous le reprenons en disant “l’Afrique aux Africains”, “le Burkina aux Burkinabés”. La Révolution française de 1789, bouleversant les fondements de l’absolutisme, nous a enseignés les droits de l’Homme alliés aux droits des peuples à la liberté. La grande révolution d’Octobre 1917 a transformé le monde, permis la victoire du prolétariat, ébranlé les assises du capitalisme et rendu possible les rêves de justice de la Commune française.

[…]

La patrie ou la mort, nous vaincrons !
À bas la réaction internationale !
À bas l’impérialisme !
À bas le néocolonialisme !
À bas le fantochisme !
Gloire éternelle aux peuples qui luttent pour leur liberté !
Gloire éternelle aux peuples qui décident de s’assumer pour leur dignité !
Victoire éternelle aux peuples d’Afrique, d’Amérique latine et d’Asie qui luttent ! »

Discours à l’Onu, le 4 octobre 1984

Sankara et la cause des femmes

« En d’autres termes, poser la question de la femme dans la société burkinabè d’aujourd’hui, c’est vouloir abolir le système d’esclavage dans lequel elle a été maintenue pendant des millénaires. C’est d’abord vouloir comprendre ce système dans son fonctionnement, en saisir la vraie nature et toutes ses subtilités pour réussir à dégager une action susceptible de conduire à un affranchissement total de la femme.

Autrement dit, pour gagner un combat qui est commun à la femme et à l’homme, il importe de connaître tous les contours de la question féminine tant à l’échelle nationale qu’universelle et de comprendre comment, aujourd’hui, le combat de la femme, burkinabè rejoint le combat universel de toutes les femmes, et au-delà, le combat pour la réhabilitation totale de notre continent.

La condition de la femme est par conséquent le nœud de toute la question humaine, ici, là-bas, partout. Elle a donc un caractère universel. »

Discours du 8 mai 1987

Sankara, la révolution et les religions

[Un soldat sans éducation politique ou idéologique est un criminel potentiel]

« L’État et la révolution [de Lénine] ; c’est pour moi un livre-refuge que je relis souvent ; suivant que je suis de bonne ou mauvaise humeur, j’interprète les mots et les phrases de façon différente. Mais sur une île, j’emporterais aussi la Bible et le Coran. […] L’État et la révolution donne une réponse à des problèmes qui nécessitent une solution révolutionnaire. Par ailleurs, la Bible et le Coran permettent de faire la synthèse de ce que les peuples ont pensé et pensent dans le temps et l’espace. […] Pour les temps modernes, il va sans dire que Lénine est le plus révolutionnaire. Mais il est indéniable que Mahomet était un révolutionnaire qui a bouleversé une société. Jésus aussi l’a été mais sa révolution est restée inachevée. Il est finalement abstrait, alors que Mahomet a su être plus matérialiste. La parole du Christ, nous l’avons reçue comme un message, qui pouvait nous sauver face à une misère réelle que nous vivions, en tant que philosophie de transformation qualitative du monde. Mais nous avons été déçus par l’usage qui en a été fait. Quand nous avons dû chercher autre chose, nous avons trouvé la lutte des classes. »

Entretien réalisé par Élisabeth Nicolini, le 2 mars 1986

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