Société

Notre-Dame-des-Landes : et toc ?

Le 17 janvier 2018, le gouvernement a enterré le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes contre lequel se battaient ses habitants depuis 51 ans. Le 10 février suivant s’y tenait un rassemblement, l’un des plus importants en termes de nombre de participants qu’ait jamais accueilli la zone à défendre, qui avait pour but « d’enraciner l’avenir sur la ZAD ». À cette occasion, la ZAD s’est faite point de ralliement d’autres luttes contre des projets inutiles dont les effigies ont été brûlées lors de ce grand carnaval célébrant la victoire de David contre Goliath. Douze jours plus tard, le bois Lejuc à côté de Bure, dont l’État souhaiterait faire du sous-sol une décharge nucléaire depuis 25 ans, a été évacué de sa quinzaine de défenseurs-habitants par 500 gendarmes. L’État “renonce” à un projet technocrate pour mieux en renforcer cent ailleurs. La bataille « contre l’aéroport et son monde », que ce soit à Notre-Dame-des-Landes, à Bure, à Roybon, à Saint-Victor, à Sivens, à la cité-jardin de la Butte Rouge de Châtenay-Malabry, aux Lentillères à Dijon est donc plus que jamais d’actualité. Il est nécessaire de bâtir des « ZAD partout », afin que la marchandisation et la technocratisation ne régissent plus nos vies. Surtout, il est nécessaire de se prémunir contre l’abus de pouvoir qui les caractérisent, et de ne pas le reproduire. Un proverbe arabe dit « Qui s’instruit sans agir, laboure sans semer. » Sur ces lieux de vie collectifs, il est pris au mot.

« Face à l’ampleur des changements nécessaires, il nous faut continuer de rêver au monde que nous voulons créer. Ce n’est qu’en gardant cet horizon dans notre ligne de mire que nous créerons un monde meilleur que celui-ci. » Discours lors du 2e Camp Climat en 2007 qui occupait la 3e piste en projet de l’aéroport d’Heathrow à Londres, l’un des plus fréquentés du monde

À partir du 31 mars 2018, le gouvernement a prévu de mettre à exécution sa menace d’expulsion des habitants “illégaux” du bocage nantais. Sur la ZAD, on refuse que ceux qui ont permis sa sauvegarde soient expulsés par ceux-là mêmes qui voulaient la bétonner. « La victoire a été obtenue tous ensemble, pas seulement à cause d’une poignée de radicaux comme le présente souvent la presse. Beaucoup de gens très différents se sont engagés et la partie “occupation” est l’une des racines de ce mouvement. La victoire est partagée tous ensemble et il ne s’agit pas aujourd’hui de mettre dehors une partie des composantes du mouvement. Nous mettons beaucoup d’énergie tous ensemble à préparer un avenir dans lequel ceux qui veulent rester puissent le faire quelle que soit leur motivation ou activité, il ne s’agit pas d’exiger des gens qu’ils fassent de l’agriculture ou quoi que ce soit. L’esprit c’est de garder la diversité que l’on a aujourd’hui » (Marcel, paysan “historique” avec sa femme Sylvie, au lieu-dit Le Liminbout). Alors, on continue vaille que vaille ce qui a permis la victoire du mouvement et qui fait sa force : chantiers, autoconstruction, alliance entre nouveaux habitants et paysans historiques, développement de l’artisanat, entraide, discussions…

« Ici, on ne travaille pas, on fabrique nos vies »

La brochure « ZAD will survive », distribuée le week-end du 10 février 2018, invitait d’ailleurs de nouveaux habitants à venir s’installer sur la ZAD pour développer leurs propres projets, qu’ils soient agricoles ou non. Parce que ce qui s’est développé sur la ZAD ces dernières années « c’est ouvert sur l’extérieur, ça peut être collectif et surtout ça fonctionne au sein d’un système où l’argent n’est pas roi. » D’ailleurs, l’occupation a été voulue par les habitants de la ZAD qui, dès 2008, comprenant qu’ils ne feraient pas le poids, seuls et sur un territoire se vidant de ses habitants, face à Vinci et son allié l’État (ou l’inverse, on ne sait plus trop), ont lancé un appel pour venir habiter la zone avec eux : « Sans occupation de l’espace, on ne pourra rien » (Julien Durand, porte-parole de l’Acipa, l’Association citoyenne intercommunale des populations concernées par le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes). Cet appel a été réitéré en 2013 en amont de la manifestation « Sème ta ZAD ». Depuis, un foisonnement d’activités s’est développé sur les 1650 hectares que composent Notre-Dame-des-Landes.

« Au niveau agricole, des gens se sont installés officiellement mais sont quand même des occupants illégaux : production laitière, maraîchage, plantes aromatiques, paysan-boulanger, paysan-brasseur. Ils sont déclarés à la MSA [Mutuelle sociale agricole, NDLR] et ont un numéro d’entreprise. Il y a aussi des activités agricoles non seulement illégales mais non déclarées : maraîchage, élevage de moutons, production de lait et de viande. Généralement, c’est plutôt un collectif qui s’en occupe. Il a notamment de l’activité de production de plein-champ pour les besoins de tout le monde : pommes de terre, haricots, poireaux, blé et sarrasin… Il y a une meunerie qui permet la transformation du blé en farine, et une boulangerie aussi, qui permet la transformation de la farine en pain pour les besoins de la zone. Le pain est distribué à prix libre. Il y a des activités de jardin partagé aux Vraies rouges où les gens viennent, travaillent sur le jardin, et repartent avec la récolte, des gens vivant sur la zone mais pas uniquement. […] C’est pas l’argent qui organise la vie de gens » (Marcel). Ce qui est produit sur la ZAD est d’ailleurs en partie proposé à prix libre à ses habitants et voisins chaque semaine lors du non-marché. Une coopérative (la Curcuma pour Coopérative d’usure, de réparation, de casse et d’utilisation du matériel agricole) assure le partage, l’entretien et la réparation du matériel agricole pour ceux qui veulent pratiquer l’agriculture mécanisée.

Les activités agricoles ne résument pas la vie sur la ZAD. À la Wardine, ferme et lieu d’accueil vegan, on programme des artistes, des projections, des réunions d’activistes, des discussions mais on accueille aussi les enfants… Le lieu-dit la Rolandière accueille la bibliothèque le Taslu et ses multiples rencontres avec des auteurs. Radio, conserverie, fromagerie, crèmerie, apiculture, produits de soin et de toilette, forge, poterie, couture, tannerie, imprimerie… La ZAD a vu naître et perdurer un artisanat qui s’expand en dehors des circuits normés.

Le collectif « Naturalistes en lutte » a d’ailleurs recensé, hors de ce qui relève de l’activité humaine, tout ce qui n’est pas monnayable dans la zone. Jean-Marie, un botaniste membre du collectif : « On s’est tous retrouvés ensemble au sein de ce collectif dont l’idée était de trouver des espèces protégées pour avoir un outil juridique et donner des arguments contre la compensation écologique qui fonctionne un peu sur le même principe que les crédits carbone, mais en pire. Et puis l’idée, c’était aussi de s’apprendre des choses les uns les autres parce que c’est rare qu’on travaille ensemble sur le terrain : faire connaître et faire aimer la nature sur la ZAD, faire aimer la ZAD grâce à la nature. Et puis aussi accompagner les gens qui vivent sur la ZAD pour qu’ils protègent la nature efficacement. » À ce titre, Marcel et Jean-Marie sont représentatifs de l’alliance entre des entités au premier abord “contre-nature” que la lutte a su unir. Marginaux, intégrés, paysans, squatteurs, jardiniers, botanistes, tous ont « décid[é] dans une conjoncture spécifique ce qui relève du juste et de l’injuste, privilégi[é] la légitimité sur la légalité. » C’est d’ailleurs pour cette raison que beaucoup ici tiennent tant à cette diversité : l’histoire de la lutte unit les occupants de la ZAD et les rend « seuls légitimes à prendre en charge l’avenir de la ZAD ».

Autonomie collective ?

Tandis que la bataille menée sur le Larzac ralliait les combattants pour la paix, celle de Notre-Dame-des-Landes réunit ceux qui militent contre la bétonisation des espaces, la croissance, l’expansion de l’économie pour elle-même et la destruction des liens humains. Plus important encore, les zadistes se battent pour un monde où on ne se soumet pas à l’aliénation de la société de consommation, mais un monde qu’on habite et dans lequel on construit sa vie hors de logiques marchandes où elle n’a pas cours. « Une chose qui n’existe plus ailleurs mais qui existe sur la ZAD, c’est l’entraide, la convivialité, les échanges de savoirs et de coups de main entre voisins et voisines. D’ailleurs, pour moi, c’est ce qu’il y a de plus important avec la décision collective. Les grandes décisions se prennent en assemblée où il y a une recherche de consensus. Il ne faut pas la majorité pour qu’une décision soit prise. Il y a aussi l’autoconstruction et toutes les activités agricoles à différentes échelles : des paysans historiques qui ont des exploitations relativement grandes à des gens qui font de la permaculture sur 10m2 en passant par des gens qui font des mini cultures de céréales, et même de la bière pour certains » (Jean Marie).

Alors « si l’émancipation a un sens politique aujourd’hui, c’est [bien] dans la mesure où elle réussit à élaborer des attachements sensibles » (Jean-Baptiste Vidalou, entretien avec CQFD, février 2018), mais aussi dans la mesure où les individus réussissent à être autonomes. À ce titre, l’autonomie alimentaire est essentielle sur la ZAD. Plus qu’autonomes, les habitants ont aussi les moyens de soutenir les autres mouvements sociaux : « la nourriture produite ici est emmenée pendant les grèves aux grévistes » (Marcel). Habitants d’un territoire dont on veut les expulser, les zadistes soutiennent naturellement les migrants et les sans-papiers. Si la force de la ZAD tient dans les liens que ses habitants entretiennent, elle est renforcée par un réseau de soutien multiforme, indigné du non-respect des individus, et de la collusion entre l’État et le Capital renforcée par l’enfumage et la désinformation : des naturalistes on l’a dit, des élus, des pilotes, des paysans, des tas d’anonymes, des habitants et voisins évidemment.

Intrinsèquement révoltés du bocal ou pas, tous sont unis contre le même ennemi. Mais, l’adversaire originel tombé, l’union “sacrée” n’a pas manqué de creuser un peu plus les lignes de brèche déjà ouvertes. La ré-ouverture de la D281, la route dont le blocage lors de l’opération (ratée) César par le département à l’aide de menhirs a été maintenue par le mouvement depuis 2012, est un catalyseur des tensions existantes entre “légalistes” et “radicaux”, même si les qualificatifs sont réducteurs. « Il est bon de se souvenir qu’avant l’annonce du gouvernement, il y avait déjà l’engagement du mouvement à dégager la route des chicanes, et qu’il avait trois conditions : l’abandon du projet, la fin de la DUP (Déclaration d’utilité publique), et pas de menace d’expulsions » (un ancien occupant de la ZAD). Malgré la menace ouverte d’expulsions, une partie du mouvement ne s’est pas moins mobilisée pour ré-ouvrir la route… Les arguments sont compréhensibles (« apaisement par rapport à l’État », « la route n’a plus un rôle défensif obligatoire ») mais la population qui avant construit sa vie le long de cette route ne s’en sent pas moins exclue. De « zone à défendre pour tous », la ZAD n’est pas moins un lieu qui regroupe des individus très différents, aux aspirations parfois opposées. Entre « zone agricole durable » et « zone d’autonomie définitive », son cœur balance.

« Cette lutte, comme chaque lutte, a des enseignements à apporter à partir des conflits qui la traversent, des analyses qui s’y affinent, plutôt que dans les fumeuses “unité de la lutte” et “diversité des tactiques”. Celles-ci sont scandées comme des piliers alors qu’elles ne sont que des étendards pour construire une légende. Et, à l’inverse d’une probable intention de départ, faire une lutte-modèle à partir d’un mensonge pacifié, c’est surtout en cacher les clefs de compréhension pour des gens qui voudraient s’en inspirer » (suivant les mots d’un ancien occupant de la ZAD, dans un article intitulé « Le “mouvement” est mort. Vive… la réforme ! »).

Évidemment, tout n’est pas rose dans le bocage nantais. Tout en évitant le risque de n’en voir que les défauts, il faut néanmoins les reconnaître pour arriver à les dépasser. La ZAD n’est pas exempte des logiques de pouvoir auxquelles nous sommes habitués par ailleurs et qui constituent la matrice d’action de ce fait social total qu’est le capitalisme. Il ne faut pas négliger l’impact de ceux qui savent s’exprimer, ceux qui sont éduqués, ceux qui se reconnaissent comme interlocuteurs avec “l’extérieur”, ceux qui sont organisés en amont au sein de structures verticales comme l’Acipa, ou la Confédération paysanne. A l’instar des syndicats qui se sont fait déborder sur leur gauche pendant le mouvement contre la loi Travail, il est difficile pour ces structures à la forme “classique” de se détacher des rapports de pouvoir qui les organisent. L’organisation horizontale, anti-autoritaire, et la prise de décision collective est longue et fastidieuse. Elle nécessite aussi de savoir prendre le temps. De se questionner. Là encore, difficile de ralentir et de se défaire de la tyrannie du présent dans un monde qui va si vite, dont l’immédiateté est devenue la boussole. C’est pourtant primordial pour construire de manière solide et imaginer un avenir révolutionnaire.

Voir le bien commun et privilégier le collectif plutôt que soi-même sont également des horizons que se doit de maintenir tout mouvement qui viserait réellement à construire un “monde meilleur”. Mission presque impossible quand l’individualisme est célébré partout, et quand nos tristes egos en manque se glosent à chaque étincelle d’intérêt d’autrui. Là encore, il est temps de nous décoloniser l’imaginaire et de lutter contre toute forme de domination des uns sur les autres. Contrairement à ce qu’on voudrait nous faire avaler avec l’arsenal néolibéral, les groupes les plus coopératifs sont ceux qui s’en sortent le mieux en termes évolutifs. Si le vivre-ensemble pratiqué à Notre-Dame-des-Landes ne nous permet pas de décrire sans l’idéaliser une véritable entraide à tous les niveaux, on peut néanmoins s’inspirer de L’Entraide : L’autre loi de la jungle, dans lequel Pablo Servigne et Gauthier Chapelle permettent de comprendre qu’un groupe solide ne se crée pas ex nihilo et se maintient lorsque les sentiments de sécurité, d’égalité et de confiance sont mis en place.

Collectivisation heureuse

Cinq-cent-trente hectares sont toujours aux mains de Vinci et redistribués de manière précaire aux agriculteurs qui avaient donné leur accord au bétonneur pour les exploiter. À côté de ça, 450 hectares sont toujours cultivés par des paysans, tandis que 270 sont occupés pour mener des expériences agricoles collectives. Pour enraciner l’avenir sur la ZAD, « le projet c’est que le mouvement prenne en charge l’ensemble des terres et bois de la zone pour que la diversité et les activités qu’il y a aujourd’hui puissent se poursuivre et se développer. D’où effectivement le fait qu’il y ait de la place pour d’autres activités. On demande aux agriculteurs qui avaient renoncé à leurs terres au profit de Vinci dont ils avaient touché l’argent mais qui ont continué à les cultiver, de nous laisser les terres qui ne leur appartiennent plus au fur et à mesure de nos besoins. Ça représente une trentaine de personnes. Le collectif Copain [Collectif des organisations professionnelles agricoles indignées par le projet d’aéroport, NDLR] leur a envoyé deux fois un courrier, à deux années d’écart, en leur expliquant notre démarche. Quelques parcelles ont déjà été prises dans ce cadre-là. On leur a expliqué qu’ils avaient touché l’argent et que c’était bien leur droit. Personne ne leur fait des reproches. Mais nous on n’y a pas renoncé, on s’est battus. Aujourd’hui, certains d’entre eux s’organisent pour nous résister. C’est dans l’ordre des choses. » (Marcel) « Ceux qui ont accepté l’argent de l’expropriation ont déjà trouvé des terres autour de la zone parce qu’ils se sont trouvés de fait prioritaires pour ça. S’ils récupèrent leurs terres, ce sera de l’agrandissement et on ne souhaite pas du tout aller dans ce sens-là, ne serait-ce que pour l’équilibre écologique de la zone » (Jean-Marie). « C’est un pari qui est fait, mais un pari qui est fait tous ensemble, donc ça lui laisse une chance de réussir » (Marcel).

« C’est pas une histoire de quelques tritons qui font des barricades, tout a été imbriqué dès le début, tous les niveaux d’actions, toutes les pensées, tous les modes de vie et c’est ça qui doit continuer » (Jean-Marie). La ZAD a sa raison d’être dans un monde où les décideurs arrachent méticuleusement tout pouvoir de décision collective et plus généralement toute capacité de réflexion sur le long terme à une population qu’ils abêtissent et asservissent à outrance. « Aujourd’hui, on sent quand même que les politiques sont plus au service des grandes boîtes multinationales, [que ce soit au niveau des] BTP ou [de] tout ce qui se passe autour de l’agriculture avec l’introduction ou la réintroduction à marche forcée des OGM. On a réellement un débat de société aujourd’hui. Qu’est-ce qui oriente le développement des besoins de la société ? Est-ce que ce sont les politiques ou est-ce que ce sont les multinationales qui sont plus soucieuses de la rentabilité de leurs actionnaires que du bien et des aspirations de la société ? » (Julien Durand, porte-parole de l’Acipa).

ZAD partout

La lutte contre l’aéroport a été renforcée parce qu’elle s’est élargie et a su devenir, non seulement la lutte contre l’aéroport donc, mais aussi et surtout contre « l’aéroport et son monde ». C’est ce désir de ne pas s’extraire du monde mais de se battre pour en construire un autre qui a permis à la zone d’être ralliée et habitée par ceux qui trouvent un sens à leur combat contre la société industrielle en s’extrayant des chapelles politiques et en allant mettre les mains dans le cambouis ou la terre. « Si j’ai eu envie de lutter contre ce projet, c’est aussi pour tout ce qu’il représente. Ce n’est pas juste un aéroport qui est en jeu, mais la politique du capitalisme qui est à l’œuvre, ici, avec sa façon de diviser les gens dans leurs vies, de cloisonner tout le social que peut générer une vie dans le monde rural au profit de quelques uns… » (Rodolphe, dans Z, la revue itinérante d’enquêtes et de critique sociale, automne 2010).

« Moi, j’avais choisi de venir vivre ici parce que cette lutte me semblait être un bon endroit d’où tenter des trucs différemment, pour mettre des bâtons dans les roues de ce monde de merde là où il ne s’y attend pas. Pour moi, c’était une tentative d’esquiver l’écologie, trop facilement récupérable, parce que c’était juste un aéroport parmi des centaines et pas une de ces fameuses centrales nucléaires avec ses écolos qui proposent des parcs éoliens à la place. C’était aussi une manière de zapper le mythe de “mère nature” à cause du paysage de bocage par définition totalement maîtrisé et fonctionnel. Et de tenir à distance le “retour à la terre” des “bobos” parce que la ZAD est face à un plan d’expansion urbaine massive avec peu de place pour des rêves de potagers à l’eau de source, petits bébés jolis jolis et tout-le-monde-a-qu-à-faire-comme-nous. Tout ça en se connectant à d’autres réalités de ce que la ville d’à côté concentre et produit comme rapports d’exploitation, de contrôle, de manipulation “démocratique et citoyenne”, de mépris, d’uniformisation, de répression et de ségrégation. » (un ancien occupant de la ZAD, dans un article intitulé « Le “mouvement” est mort. Vive… la réforme ! »).

« Malgré la crise apparente, le capitalisme reste en expansion et cherche toujours à conquérir du pouvoir sur nos vies. Les débrouilles quotidiennes, la moindre bribe d’autonomie, le petit savoir-faire, la dernière pratique collective sont intégrés au marché ou rendus illégaux. Il s’adapte à tous les contextes politiques et peut se montrer ultra-violent et prédateur ou consultatif et éco-responsable selon les besoins, pour maintenir le cap du profit de quelques-uns. Parmi les outils à sa disposition, figure en bonne place la maîtrise de l’espace. Le déracinement des populations est depuis longtemps une manière de les rendre dépendantes de la société de consommation et soumises au marché du travail. Dans le même temps, le territoire qui permettait leur subsistance est réorienté et rentabilisé dans une logique de profit. Chaque espace doit avoir son orientation économique, de la zone industrielle à la plaine céréalière centralisée, en passant par la région montagneuse, sa détente pour riches et son énergie bois. Quand chaque région devient spécialisée, un schéma global de transport à grande vitesse s’impose. Le quadrillage des voies de communication garantit la cohérence de l’ensemble. Alors pullulent les grands projets qui relient les pôles entre eux : lignes Très Haute Tension, Lignes Grande Vitesse, autoroutes, ceintures périphériques, métros, tramways, boulevards, tunnels, aéroports, qui alimentent ou permettent d’autres grands projets tels que complexes nucléaires, barrages hydrauliques, terminaux pétroliers, parcs éoliens, zones commerciales, grands stades et urbanisation des campagnes » (« En campagne contre Vinci », sur le blog Stop Vinci).

« Ce n’est pas à une politique de gestion technocratique, de management écologique, quel qu’il soit, ou de gouvernance climatique qu’il faut en appeler, mais bien à un radical retour sur Terre. En finir avec cette vue surplombante sur les êtres, qui les réduit à des lignes d’algorithmes et à des plans comptables, serait déjà un bon début. » Jean-Baptiste Vidalou, entretien avec CQFD (février 2018)

Les zadistes ne s’y sont pas trompés et sont liés aux autres lieux qui se battent contre des grands projets inutiles, nocifs et pensés par des décideurs qui se sont bien gardés de consulter les habitants, « mais le monde qui porte l’aménagement et la destruction généralisée du vivant ne vacille pas encore, alors que les métropoles dévorent les territoires, concentrent les pouvoirs, et domptent les habitants à coups de caméras, de police et de smart cities«  (édito de Nantes révoltée, février/ mars 2018).

Alors que nous reste-t-il ? Que faire ? Mettre des bâtons dans les roues du capitalisme en marche. Lutter contre la normalisation de nos vies. S’inventer hors de sentiers battus. Continuer à soutenir et s’inspirer de ces groupes qui décident collectivement de leur avenir. Devenir l’un d’entre eux. Faire en sorte que tous ceux qui se sont battus pour notre liberté collective vivent au travers de ces luttes pour garder notre humanité. Ne pas oublier que nous sommes des animaux politiques, des êtres sociaux qui ne deviennent humains qu’au contact des autres. Ne pas s’impatienter, être résilients – les combats qui se maintiennent sont aussi ceux qui ont su se donner le temps. S’inspirer des luttes et des collectifs d’habitants victorieux à Notre-Dame-des-Landes, dans le Larzac ou encore au Chiapas ou à Marinaleda pour les plus emblématiques. Se rendre sur la ZAD du bocage nantais dès le 31 mars 2018 afin que les expulsions n’aient pas lieu (illégales qui plus est, sacré paradoxe pour un État qui se revendique “de droit”…). Habiter tous ces lieux.

« À l’instar des terres du Chiapas ou de la vallée de Suse, ces quelques centaines d’hectares insoumis se sont mis à signifier partout qu’il doit être encore possible de sortir de la course folle de l’économie de ses ressorts sécuritaires, de sa pauvreté existentielle et de ses désastres environnementaux. La ZAD ne peut disparaître parce qu’elle offre un horizon dans un monde qui en a désespérément besoin. C’est cela même que nous continuerons à défendre en habitant et en cultivant ce bocage, en essaimant son imaginaire de résistance et qu’une énième menace d’expulsion par la force ne pourra affaiblir » (communiqué d’habitants de la ZAD, 11 juillet 2016). Le remembrement imposé par les aménageurs et décideurs technocrates offre une vision totalisante et totalitaire de la société. « Nous valons mieux que leurs profits. » Les luttes de réappropriation de territoires contre l’emprise technocrate sont des opportunités pour ré-apprendre à nous entraider. Nous sommes tous capables d’auto-détermination et d’auto-gestion. D’ailleurs, nos corps se révoltent d’eux-mêmes contre l’injonction qui nous est faite de nous soumettre, de ne pas réfléchir – qui ne compte pas dans ses proches un consommateur d’anti-dépresseurs ? « Eux, ils parlent d’aménagement, de politique de la ville, de territorialisation, de développement économique (mais durable de préférence). Nous, on parle d’autodétermination, de liens de solidarité, d’organisation collective, de luttes […]«  (discours d’occupants de la ZAD, à l’occasion de la manifestation Tracto-vélo à son arrivée à Paris en novembre 2011). Il est nécessaire et urgent de se saisir de notre humanité. De faire advenir ce “nous” qui manque à nos individualités inertes.

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