Culture

Les bibliothèques dans la déferlante numérique : reconstruire une culture du livre

Remis à la ministre de la Culture Françoise Nyssen le 20 février, le rapport sur les bibliothèques rédigé par l’académicien Erik Orsenna et Noël Corbin, inspecteur général des Affaires culturelles, a rapidement été résumé à une bataille pour l’ouverture des bibliothèques le dimanche et en soirée. S’il est vrai que le travail dominical constitue depuis la loi Macron une obsession pour Jupiter – l’argument de l’accès à la culture permettant ici de mieux faire passer la pilule – le rapport pousse également les bibliothèques à prendre en marche le train de la révolution numérique…

©AFP Ludovic Marin

« Le numérique fait évoluer les métiers car il fait évoluer les supports. Nous sommes au début d’une révolution. Quel avenir pour le papier ? Que trouverons-nous dans nos bibliothèques en 2050 ? Des livres ? Des tablettes ? Certains craignent pour leur avenir », note le rapport sobrement intitulé « Voyage au pays des bibliothèques : lire aujourd’hui, lire demain ».

Face à la baisse du lectorat, les bibliothèques ont été de plus en plus tentées de se lancer dans le numérique pour capter un autre public, davantage attiré par les écrans, en faisant la promotion des tablettes et des liseuses. Erik Orsenna, qui se veut probablement aussi moderne que Michel Serres, nous invite à admettre le scénario de bibliothèques un jour dépourvues de livres physiques, en nous expliquant que celles-ci resteront quoi qu’il en soit fréquentées pour répondre au besoin d’échange, de rencontre et de convivialité des citoyens.

Plus loin, notre académicien nous présente la moindre place qu’occupe le livre numérique en France par rapport au monde anglo-saxon comme un “retard”, alors que le livre papier est justement en train de revenir en force aux États-Unis et en Grande-Bretagne aux dépens du numérique. L’un des arguments des tenants du livre numérique est d’affirmer que ce n’est pas le support d’un livre qui importe mais son contenu. Des études ont pourtant fait la démonstration que la lecture sur écran ne permettait pas d’atteindre le même niveau de compréhension et de lecture approfondie que sur papier. Certains auteurs redoutent même que de grandes œuvres littéraires comme celles de Dickens ou Faulkner demandant une immersion profonde finissent par être tuées par Internet. Un autre argument consiste à soutenir que les générations nées entre les années 1980 et 2000 seraient en demande de numérique et de “tout écran”. Or, comme l’a souligné le Nielsen Book Research (un organisme qui publie des études sur la place du livre dans l’économie et le rapport des consommateurs au livre), dans un environnement de plus en plus connecté, « les jeunes utilisent justement les livres imprimés pour se reposer des écrans et des réseaux sociaux ».

© James Sutton

Le “troisième lieu” ou le risque de la marginalisation du livre

Dans l’ouvrage dirigé par Cédric Biagini, L’assassinat des livres par ceux qui œuvrent à la dématérialisation du monde, des bibliothécaires travaillant en bibliothèques municipales et patrimoniales à Paris et en banlieue réunis au sein du collectif Bartleby reviennent sur le concept de bibliothèque comme “troisième lieu” qui a constitué la réponse des professionnels à partir des années 1990 pour faire face au défi soulevé par les nouvelles technologies. Issu des travaux du sociologue américain Ray Oldenburg, ce concept désigne un espace de rencontre, d’échange et de convivialité, à l’image des cafés, complémentaire aux sphères familiales et professionnelles. En France, cette évolution s’inscrit également dans l’histoire des politiques visant à désacraliser les bibliothèques, dans une perspective de démocratisation de l’accès à la culture. Aussi, l’ancien modèle des bibliothèques comme “temples du savoir” aux collections encyclopédiques a laissé la place à des lieux plus accueillants, animés, des espaces plus aérés, des collections diversifiées et un personnel investi d’un rôle de médiateur. L’enjeu est bien de redéfinir la bibliothèque comme lieu de lien social afin de conquérir de nouveaux publics.

« Les bibliothèques ne sont plus des lieux d’érudition, d’accès à une culture livresque, savante, qui est jugée élitiste, mais elles doivent vivre avec leur temps, s’adapter et même anticiper les pratiques des usagers. »

Le souci de désacraliser la bibliothèque pour la rendre plus accessible aux yeux des publics les plus éloignés de la culture peut bien sûr être entendu. Mais à réduire de manière excessive la place du livre et en particulier de ce qui semblerait trop exigeant — classiques, essais à caractère universitaire —, on prend le risque de couper les points d’entrée des classes populaires vers les grandes œuvres de la littérature et de la culture savante qui permettent de comprendre le monde et d’en imaginer un meilleur. Plutôt que de prescrire, les bibliothécaires sont incités à répondre à la demande des publics et à ses besoins. Toutefois, en refusant de prendre en compte ce qui pèse sur cette demande et ces besoins, comme les médias ou la publicité, on entérine le fossé qui sépare les classes populaires de la culture lettrée, des moyens d’affiner sa pensée et de s’ouvrir à des univers éloignés du sien.

Alors que notre société numérique génère de plus en plus d’exclusion vis-à-vis de ceux qui ne sont pas assez connectés, les bibliothèques ont développé des actions de lutte contre la fracture numérique : ateliers d’initiation au numérique, découverte des ressources dématérialisées, aide à la recherche sur Internet, prêt de liseuse. Mais les bibliothèques se sont retrouvées face à un paradoxe : en cherchant à réduire les inégalités d’accès à la culture par la maîtrise des outils numériques, elles étaient en train de former les gens pour qu’ils n’aient plus à venir à la bibliothèque et qu’ils fassent tout depuis chez eux ou leur smartphone. À la différence des autres animations qui s’appuient sur des livres physiquement présents dans la bibliothèque et promeuvent leurs contenus littéraires et culturels, les activités liées au numérique tendent à s’affranchir des collections et se suffisent à elles-mêmes.

La DOK, de Delft aux Pays-Bas, symbole de la bibliothèque « troisième lieu »

Réinventer une culture du livre et assumer une vision politique de la bibliothèque

Face au déferlement numérique, le collectif Bartleby propose d’intégrer certaines innovations mais en leur donnant une place limitée, afin d’éviter la fuite en avant vers la bibliothèque high-tech ou les projets “tout numérique”. À ses yeux, la bibliothèque comme lieu d’animation doit être mise au service d’un recentrage sur le livre, la lecture et l’écriture à tous les niveaux. Il s’agit de réinventer une culture du livre papier qui rassemble tout le monde autour de cet objet en revenant aux sources de la bibliothèque publique : les bibliothèques populaires, les bibliothèques ouvrières destinées à l’auto-éducation des travailleurs. Une bibliothèque qui investirait tous les champs de l’éducation : cours d’alphabétisation et d’apprentissage de la lecture pour les personnes qui en ont besoin, clubs de discussion et de débats autour de livres étendus à des enjeux de société, accueil d’activités de recherche ouvertes sur le grand public. « Il faut que les bibliothèques deviennent des centres intellectuels, des points de ralliement du débat et de la réflexion collective », plaident les auteurs. Il faut refaire des “salons”, à l’image de ceux du XVIIIe siècle, mais d’essence démocratique où chercheurs et public non-académique pourraient travailler ensemble.

« Un peuple qui ne lit pas est un peuple au cerveau morts, à l’action morte » – Marcel Martinet, Culture prolétarienne (1935)

La bibliothèque doit redevenir un sujet pleinement politique, à rebours de l’idéologie de la neutralité qui voudrait réduire celle-ci à un simple médiateur parmi d’autres sur le marché de l’information. Il s’agit de réactualiser le principe à l’origine du développement des bibliothèques publiques selon lequel la démocratie authentique implique une citoyenneté éclairée et que la société doit fournir à tout un chacun les moyens de son développement intellectuel. La Progressive librarians guild, puissante association de bibliothécaires nord-américains qui refusent les alliances des bibliothèques avec le monde du commerce et les industries de l’information, réaffirme la bibliothèque comme « l’un des principaux points d’ancrage d’une sphère publique libre élargie, qui rend possible une société civile indépendante et démocratique ». Il en va de la liberté et de l’égalité car, comme le disait Marcel Martinet, militant révolutionnaire socialiste et écrivain prolétarien du début du XXe siècle,« un peuple qui ne lit pas est un peuple au cerveau mort, à l’action morte ».

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13 réponses »

  1. Très bon article auquel ne manque que la question complexe de l’articulation bibliothèques de lecture publique – bibliothèques universitaires.
    En tout cas, félicitations d’avoir dépassé la polémique ouverture du dimanche pour vous interroger sérieusement sur le rôle et la place des bibliothèques dans la Cité.
    Cincinnatus

  2. Beaucoup de bibliothèques fonctionnent grâce à des bénévoles. De nombreux quartiers vivent sans médiathèque. Tous les agents embauchés dans les bibliothèques ne sont pas de véritables professionnels. Je ne prends pas ce rapport au sérieux. Et à la place d’une ouverture du dimanche, je préfèrerai une ouverture tous les jours de la semaine !

    • Juste !
      Le monde des bibliothèque est vaste et complexe : il mérite la nuance. De la petite bibliothèque de village à la médiathèque tête de réseau de grande métropole, de la bibliothèque universitaire à la bibliothèque patrimoniale… des situations différentes, des missions nombreuses, des difficultés communes.

      Cincinnatus

  3. Ni une tablette, ni un ordinateur, ne seront jamais un livre. Quiconque a pu lire sérieusement, étudié, critiqué,…un texte philosophique, politique, scientifique… connaît la qualité irremplaçable du livre. On peut fabriquer des marques pages pour revenir instantanément à un passage à revoir, à comparer,…sans avoir à pianoter et à faire défiler en aller-retour un écran. On peut y souligner des passages plus important. On peut même, parfois, y apporter des annotations (directement sur le livre –pardon, ça peut arriver– ou en ajoutant un feuillet). Enfin, si la lecture d’un bouquin n’arrange pas vraiment la vue, un écran la bousille gentiment. Quant à la différence entre grandes et petites bibliothèques, on peut en convenir aisément mais ce qui est moins acceptable c’est quand les « petites » offrent peu de livres vraiment « sérieux ». Je ne sais si, finalement, cela pourrait être dû à l’influence du discours des « médias », mais mon gros village a ouvert depuis quelques années une « médiathèque ». Mais si vous cherchez Rabelais, Montaigne, Rousseau, Marx, Engels, Hegel, Proudhon, Gramsci, Descartes,…passez votre chemin. Ces lieux ont trop souvent pour principal défaut de mettre à la portée des milieux populaires…des ouvrages très « populaires » portés par les vents médiatiques dominants.
    Méc-créant.

  4. Je viens de lire le commentaire de Parigot-Manchot et je pense, sans trop de de difficulté, qu’il se veut être une réponse cinglante au mien. Il est toujours intéressant de constater comment est interprétée la lecture et la teneur d’un texte. Où est-il indiqué dans mon commentaire que les bibliothèques ne devraient offrir QUE des ouvrages philosophiques? Je constatais simplement qu’il y en avait BIEN PEU, et pas des plus « profonds », en proportion des livres proposés. Le vrai mépris de classe, camarade, serait de considérer que les écrits offrant une réflexion élaborée aidant à comprendre les forces qui modèlent notre monde et à interroger les « mystères » de l’univers…soient réservés à une élite et peu accessibles aux « simples » travailleurs. Certaines bibliothèques, qui laissent très peu de place à la « philosophie » –parfois en toute bonne foi de la part des responsables, estimant qu’il est déjà bien « d’amener à la lecture »– font état, consciemment ou non du véritable mépris de classe, ne serait-ce qu’en commençant à effectuer un « tri » parmi les contenus et les idées à proposer aux milieux populaires, idées plus largement médiatisées que les politiquement incorrectes. Un travailleur se colletant aux réflexions sur notre société et sur les arcanes de notre monde est bien plus à même de saisir, par exemple, ce que peut signifier « la lutte de classe » et en quoi certains dirigeants, dits révolutionnaires, ont cessé de l’être en embrassant « L’Europe ».

    • Bien d’accord avec vous, Méc-réant !
      Où est le mépris de classe ? Du côté de celui qui, fort d’un idéal universaliste et humaniste, souhaite rendre accessible la culture, la philosophie, etc. à tous, quels que soient leur classe sociale, leur revenu ou leur naissance, ne voyant que des individus doués d’intelligence et de soif de savoir ? Ou de celui qui considère que culture ou philosophie ne sont que des références « élitistes », « bourgeoises » ou je ne sais quoi, et que le peuple doit donc en être préservé et soumis uniquement à ce qui serait jugé a priori conforme à ses goûts (définis par qui ?!) ? Mettre « la philosophie » et « Marc Lévy » sur le même plan, leur assigner la même valeur, et considérer en plus que ceux qui aiment l’un ne peuvent lire l’autre, voilà du mépris de classe qui se double en plus d’une démagogie nauséabonde.

      Cincinnatus

  5. @Mec-réant : Je réagissais à cette phrase : Ces lieux ont trop souvent pour principal défaut de mettre à la portée des milieux populaires…des ouvrages très « populaires » portés par les vents médiatiques dominants.
    Je ne vois pas en quoi c’est un défaut de mettre à la portée des milieux populaires des ouvrages « populaires ». Le défaut serait de ne proposer QUE ces ouvrages.
    @Cincinnatus : Pas vu de démagogie dans toute cette page, personnellement. Je considère, en tant que bibliothécaire (qui travaille en bibliothèque, je veux dire), que la « philosophie » et « Marc Lévy » ont la même valeur dans le sens où ils procurent du plaisir de lire à des personnes, que ces mêmes personnes peuvent d’ailleurs lire l’un ou l’autre selon leur choix.

  6. Alors là, je ne m’attendais pas à cet article ici ! Je vous encourage à aller visiter des bibliothèques partout où vous passerez. Vous constaterez dans leur globalité, les bibliothèques accueillent le « numérique » avec une relative placidité. Si le métier se dispute sur l’intérêt ou non de proposer tablettes, liseuses et autres écrans, les budgets dédiés à ce type de service sont extrêmement faibles et les compétences des bibliothécaires encore très centrées sur les collections papier.
    Relisez les textes de référence édités par l’Unesco ou l’association des bibliothécaires français. Les missions des bibliothèques ne consistent pas seulement à permettre aux jeunes intellectuels de faire leurs Humanités et d’entretenir un attachement au papier. Ouvrir l’accès au monde passe aujourd’hui aussi par l’accompagnement aux démarches sur internet, l’accès à un mooc, la création artistique, le do it yourself, etc. La bibliothèque, qui figure parmi les équipements de proximité les plus fréquentés a bien un rôle a jouer dans cette dynamique. Multiplier les partenariats, intégrer de nouveaux profils, notamment en animation ou orientés « numérique », leur permettra peut-être de réparer le lien qui les sépare trop souvent de l’éducation populaire.
    Évidemment, au cœur d’une telle « déferlante », il est crucial de garder un esprit critique et de faire rentrer ces pratiques avec discernement. Mais les bibliothécaires (qui restent globalement des gens très prudents) n’échappent pas au monde contemporain. Elles.ils s’agitent au rythme des médias, sont inquiets de louper quelque chose (un peu plus tôt, les bibliothèques ont loupé le coche de la musique) et ont besoin de manipuler ces concepts, ces objets. Chacun le fait à sa manière, ce qui crée beaucoup de variété et de projets différents. Le livre reste le cœur de métier des bibliothèques, qui pourtant se passent assez souvent de politique documentaire.
    Il y aurait tant à dire et je me suis même égaré plusieurs fois, mais pour finir, je trouve dommage d’opposer systématiquement livre et numérique, troisième lieu et bibliothèque classique et accepter l’intérêt d’une hybridation raisonnée au bénéfice des publics.

    http://www.abf.asso.fr/fichiers/file/ABF/textes_reference/textes_de_reference_mai2016.pdf

    • Je ne suis pas en désaccord avec vous. Je serais le dernier à vous dire qu’il faut opposer totalement livre et numérique, troisième lieu et bibliothèque classique. Ceci n’aurait pas de sens et tout est une question d’équilibre. Si la plupart des bibliothèques restent pour le moment encore centrées sur le livre, il n’empêche qu’il y a une dynamique et tout un discours qui consiste à considérer que le « sens de l’histoire » est dans la dématérialisation et que la seule manière de se moderniser, d’innover et d’attirer de nouveaux publics serait l’adaptation au monde numérique qui vient. Le projet « Bibliothèques numériques de référence (BNR) » lancé par le Ministère en est un exemple mais on retrouve plus ou moins cet état d’esprit dans l’Education nationale. Développer la médiation, l’accompagnement aux démarches sur internet, l’accès à un mooc, l’accès à la création voire la pratique artistique, recréer du lien avec l’éducation populaire bien sûr mais tout cela ne devrait pas passer par le « tout numérique ». Il faut une forme d’hybridation raisonnée, comme vous le suggérez à juste titre, pour que les bibliothèques restent des lieux humains pour tous.

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