Politique

Extraits exclusifs d’« Un pays en commun » d’Éric Martin

Éric Martin est professeur de philosophie à Montréal. Disciple de Michel Freitag, socialiste et souverainiste, il a notamment dirigé avec son compère Maxime Ouellet « La tyrannie de la valeur » (Écosociété, 2014), un ouvrage collectif proposant une critique radicale des catégories du capitalisme. Il revient en librairie dans l’Hexagone ce 2 mai avec « Un pays en commun : socialisme et indépendance au Québec » (Écosociété). Dans ce nouvel ouvrage, il défend un projet socialiste qui allie souverainisme, écologie politique, autonomie, internationalisme et républicanisme. Nous vous proposons ici des extraits exclusifs de la troisième partie du livre : « Constituer une république écosocialiste indépendante au Québec et réapprivoiser l’indépendance décolonisatrice ». 

La modernité est l’histoire d’une déception. En France, après 1789, on a pu croire un temps que la République donnerait enfin au peuple un pays et la justice. On a vite déchanté en s’apercevant que certains animaux étaient plus égaux que d’autres, et que derrière le masque de la démocratie se cachait une société oligarchique, marquée par l’exploitation et la domination de classe. De même, le féminisme a montré que la conception de la citoyenneté et de la nation n’incluait pas les femmes, les traitant comme des citoyennes de seconde zone. Une semblable déception s’est produite au Québec, dans le cadre de notre modernisation tardive. Avec la montée du Parti québécois, plusieurs ont cru que le Québec pourrait devenir indé­pendant et qu’on y bâtirait une société juste où tous et  toutes pourraient être citoyens et citoyennes. Par la suite, on a constaté que le PQ [Parti québécois, parti souverainiste de gauche qui a longtemps exercé le pouvoir — NDLR] qui a avait abandonné son « préjugé favorable » envers les travailleurs et les travailleuses pour embrasser le libre-échange et le néolibéralisme. Il n’a pas non plus suffisamment reconnu les revendications féministes, limitant souvent son intervention dans ce champ à des politiques familiales ou natalistes. Même les mouve­ments d’extrême gauche dits marxistes-léninistes ont voulu garder ces revendications sous le boisseau. Les revendica­tions des Autochtones attendent toujours d’être pleinement reconnues. Le résultat est un désenchantement général à l’égard du mouvement indépendantiste.

Nation, État, République, indépendance, autant de termes auxquels il semble difficile de recourir à gauche aujourd’hui. Indépendance ? Regardez ce qu’en a fait le PQ, regardez comment il s’est détourné des intérêts de la classe ouvrière, des revendications des femmes, des Autochtones ! C’est bien vrai, et s’il fallait faire la liste de toutes les manières dont les idéaux d’indépendance et de justice sociale ont été foulés au pied dans la pratique, elle serait bien longue. Mais une fois que l’on a dit cela, il faut se demander pourquoi la réaction de beaucoup est d’aban­donner ces idées à la droite et à l’extrême droite (ainsi que l’a remarqué Frédéric Lordon) plutôt que d’activer la pleine puissance de ces idéaux afin que, depuis le lieu du devoir-être, ils nous aident à prendre la mesure de ce qui est « fait et à faire », pour reprendre les mots de Castoriadis. Miron disait : « je corrige notre vie. » N’est-il pas possible de corriger nos représentations de la nation, de la République et de l’indépendance pour qu’elles soient à la hauteur de l’exigence de justice qu’elles ont toujours évité de satisfaire jusqu’ici ? Autrement, ne se trouve-t-on pas à combattre devant l’ampleur du système ! Même lorsqu’on se révolte, il est tentant de rejeter en bloc l’existant au nom d’une liberté que l’on veut entière. Dans cet ouvrage, afin de faire valoir une autre perspective, nous avons évoqué quelques figures des années 1960-1970. D’abord pour donner envie de les lire ! Mais admettons que l’entreprise était intéressée. Ce par­cours (non exhaustif, il s’entend) nous permet de dégager un “fil rouge” qui court tout au long de notre histoire et qui lie indépendance et socialisme. Pour les Rioux, Aquin et consorts aussi bien que pour les féministes du FLF [Le Front de libération des femmes du Québec — NDLR], l’éman­cipation est impossible au Québec sans prise en compte des contradictions objectives, c’est-à-dire tant que demeurent en place les institutions coloniales et capitalistes héritées de la domination britannique et canadienne. C’est là com­prendre que la lutte pour l’émancipation doit, au-delà de l’indignation subjective, procéder à une analyse et à une transformation des règles, structures et institutions qui organisent le rapport social. Autrement dit, c’est oser poser la question du régime qui, au Québec, détermine tout. […]

Penser l’autonomie et la liberté

La lecture dialectique nous montre que la liberté et l’auto­nomie des personnes sont impossibles, comme l’avait bien montré Hegel, sans qu’existe aussi leur pendant extérieur, c’est-à-dire des institutions rationnelles permettant ce qu’il appelait le règne de la liberté. Nous avons déjà évoqué, dans une perspective marxienne et écologiste, l’importance de dépasser le capitalisme et le fantasme de la croissance infi­nie, ne serait-ce que pour des raisons environnementales. Il faut cependant aller plus loin et rappeler ce que Marx disait dans les Manuscrits de 1844 : la société capitaliste n’est pas seulement aliénante parce qu’elle nous rend étran­gers à la nature, elle l’est aussi dans la mesure où elle rend impossible un rapport authentique à nous-mêmes, à notre activité, à l’objectivité que nous façonnons, aux rapports sociaux authentiques avec autrui et à notre caractère d’être à la fois libre et irrémédiablement social et communautaire. Dans la société capitaliste, chacun considère la société comme un moyen lui permettant de faire de l’argent pour survivre. Ce qui est le plus fondamental chez l’humain, c’est son caractère d’être social. Toute la puissance sociale de la communauté politique est détournée et organisée de manière aveugle au seul bénéfice de la classe dominante et de l’autovalorisation du capital. Le remède à une telle situa­tion n’est pas une « démocratie » naturelle ou autofondée où la société civile serait résorbée en elle-même. Il s’agit au contraire d’envisager une autonomie ou auto-institution démocratique enracinée dans un lieu concret et de penser les conditions objectives ou les prérequis permettant l’exer­cice de la liberté. Il faut pour cela que la communauté passe de société-moyen à communauté politique authentique (ce que Marx appelait das reale Gemeinwesen).

Contre la souveraineté du capital et la société-moyen, comment rétablir ce que Hegel appellerait une communauté organisée autour d’une éthicité concrète (Sittlichkeit) ? Il est bien certain que le premier critère est que cette communauté politique ne subisse pas une loi hétéronome (que ce soit celle du capital ou d’une domination coloniale et impériale) et qu’elle soit capable d’instituer sa propre loi, son propre nomos, non pas à partir du vide, mais à partir d’un héritage culturel reçu de manière critique. Cela nous montre l’importance, pour toute posture anticapitaliste, de penser l’indépendance du Québec et de réfléchir au contenu éthique de cette indépendance, notamment en revalorisant notre rapport à la culture. La question de l’in­dépendance et celle du contenu éthique sont dialectiquement liées, à moins de vouloir avoir une indépendance qui serait tout au plus une coquille vide ou un « flag su’l hood » (selon le fin mot de Jean Chrétien), une indépendance qui reconduirait dès lors l’indécence de la société (néo)libérale et capitaliste. Que cela soit l’objectif ne signifie pas que l’avènement d’une indépendance plus à droite doive porter à voter Non dans le cadre d’un éventuel référendum : d’un point de vue hégélien, il y a progrès historique quand un peuple se dote d’institutions plus rationnelles et mieux en mesure de servir son auto-institution. Il est certain qu’un Québec indépendant serait une progression importante par rapport à la domination fédérale. Mais il est aussi certain que la finalité, la véritable auto-institution de la société, ne peut laisser de côté la démocratisation profonde de la politique et de l’économie, ainsi que la question sociale. Autrement, cette indépendance risque de reconduire les formes de domination illégitime.

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