Culture

« Soumission » de Houellebecq, fantasmes et misère sexuelle

Présenté comme le roman d’un visionnaire, Soumission de Michel Houellebecq, paru le 7 janvier 2015 aux éditions Flammarion, est devenu un roman polémique dès lors qu’il a été question de l’islam. Loin d’être en emprise avec une quelconque réalité liée à la religion musulmane, le roman n’est en fin de compte que le thème de la misère sexuelle recyclé.  

L’un des paradoxes du discours porté sur autrui est qu’il n’apprend que peu sur celui-ci. Reflet de craintes ou d’un complexe de supériorité, la représentation de l’autre fait l’effet d’un miroir : elle dit davantage sur l’auteur du discours que sur le sujet de celui-ci.

Paru dans un contexte douloureux, le 7 Janvier 2015, le premier jour des attentats qui ont touché Paris, Soumission de Michel Houellebecq se présente comme un roman d’anticipation, une projection de l’auteur dans une France que préside en 2022 un dirigeant de confession musulmane. La manière dont Houellebecq traite l’altérité musulmane a fait l’objet de multiples polémiques. Peu se sont réellement intéressés au sens de cette représentation et au discours que le personnage principal porte sur l’islam et les musulmans. Houellebecq n’a jamais affiché un quelconque intérêt pour la civilisation arabo-musulmane. Et, au vu de ses déclarations, celle-ci ne lui inspire aucune sympathie et n’attise, semble-t-il, que peu sa curiosité. Dans Soumission, la représentation des femmes musulmanes, de l’islam et des cultures à laquelle cette civilisation renvoie évoque plus une accumulation de fantasmes qu’une quelconque réalité étudiée. Le roman se présente comme une succession de scènes, celles qui évoquent l’islam semblent s’inspirer de certains mythes orientalistes.

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L’arrivée du personnage principal, François, chez l’universitaire Robert Rediger, nouvellement converti à l’islam, est le moment où le lecteur est introduit dans l’intimité d’un foyer musulman. C’est à cet instant que Houellebecq choisit de placer les lieux communs de la culture orientale : pâtisseries… et sensualité des femmes musulmanes. En effet, François est rapidement attiré par les « avantages physiques d’Aïsha » et les « petits pâtés chauds de Malika ». L’expérience sexuelle que promet Aïsha – elle n’a pas encore la vingtaine – renvoie ici à un imaginaire érotique qu’on retrouve souvent dans la peinture orientaliste. Les femmes laissent entrevoir l’assouvissement du ventre par la nourriture et du bas du ventre par le sexe.

L’érotisation de la femme orientale est un thème récurrent dans la littérature française, et ce depuis le XIXe siècle. Marocca, l’un des contes de Guy de Maupassant en est une parfaite illustration. Un officier français décrit des scènes de ses ébats amoureux avec une femme algérienne dans ces termes : « Ses ardeurs acharnées et ses hurlantes étreintes, avec des grincements de dents, des convulsions et des morsures, […] Son esprit, d’ailleurs, était simple comme deux et deux font quatre, et un rire sonore lui tenait lieu de pensée. » L’écho à un Orient “torride”, cristallisant tous les fantasmes érotiques, se retrouve dans Soumission. La description d’Aïcha et de Malika qui attirent François n’est pas sans rappeler ces femmes de l’époque coloniale primitive, bestiale et exotique.

Les femmes que décrit Houellebecq dans L’extension du domaine de la lutte sont hautaines, méprisantes et aliénées par la psychanalyse. « Il ne faut accorder aucune confiance, en aucun cas, à une femme passée entre les mains des psychanalystes. Mesquinerie, égoïsme, sottise arrogante, absence complète de sens moral, incapacité chronique d’aimer : voilà le portrait exhaustif d’une femme « analysée ». » Dégoutés, les hommes dans les romans de Houellebecq se résignent à un morne célibat. Dans Soumission, les femmes musulmanes viennent combler la solitude affective de François. Dociles, sensuelles et folkloriques, elles ont vocation à soulager sa misère sexuelle.

La femme musulmane inspire une certaine fascination au personnage principal, celle d’une époque révolue : « Les femmes musulmanes étaient dévouées et soumises, je pouvais compter là-dessus, elles étaient élevées dans ce sens, et pour donner du plaisir au fond cela suffit ; quant à la cuisine je m’en foutais un peu, j’étais moins délicat que Huysmans sur ce chapitre, mais de toute façon elles recevaient une éducation appropriée, il devait être bien rare qu’on ne parvienne pas à en faire des ménagères au moins potables. » Soumises et inévitablement bonne ménagères, les femmes musulmanes sont une solution au déclin du patriarcat que Houellebecq regrette. François avait été, dans une scène précédente, présenté comme un célibataire solitaire dont les soirées se suivent et se ressemblent : seul devant une télévision avec un repas livré. Houellebecq pourfend un travers de l’époque contemporaine : solitude et éloignement d’un mode de vie sain et équilibré.

La perspective de se convertir et de se marier à une femme musulmane signifierait un retour à un mode de vie qui suscite la nostalgie de l’auteur : « Et je ne pouvais pas m’empêcher de songer à son mode de vie : une épouse de quarante ans pour la cuisine, une de quinze ans pour d’autres choses… » Pour François, la femme musulmane est la dernière opportunité de faire ressusciter la figure de la femme pot-au-feu, celle qui a pu accompagner Huysmans dans le passé. Les pâtisseries de Malika et le corps d’Aïsha constituent des avantages tels qu’ils justifient à eux seuls la conversion de François.

Bien les deux romans aient des décennies d’écart, Extension du domaine de la lutte et Soumission se suivent car après avoir exprimé sa perte de foi en la femme européenne, telle qu’il la caricature, Houellebecq s’imagine une femme orientale comme la seule et unique chance de pouvoir retrouver la femme des sociétés traditionnelles et patriarcales qui aurait existé jadis. Le romancier voit le foyer musulman comme une île imperméable à l’individualisme, le narcissisme et cette fameuse déliaison propre aux sociétés libérales. Or Houellebecq n’explique jamais dans quelle manière et pour quelles raisons un foyer musulman serait imperméable aux ravages du libéralisme.

La conversion, le passage d’une civilisation à une autre

La conversion est également conçue comme une rupture avec un passé auquel François ne peut plus se rattacher. Ce dernier a d’ailleurs été incapable de se convertir à la religion de l’arrière-pays : le catholicisme. L’altérité musulmane, élément exogène, nourrit dans ce cas la nostalgie qui accompagne souvent les romans de Houellebecq. Elle peut être aussi interprétée comme le passage pour le personnage principal d’une civilisation à une autre puisque le thème du déclin de l’Occident est relié à l’islamisation de la France : « Dans un article destiné à Oummah, où il se posait la question de savoir si l’islam était appelé à dominer le monde, Rediger répondait finalement par l’affirmative. C’est à peine s’il revenait sur le cas des civilisations occidentales, tant elles lui paraissaient à l’évidence condamnées. » La conversion de François à la fin du roman semble indiquer que ce dernier a tiré les conclusions de Rediger : la mort des civilisations occidentales est inévitable et c’est à l’islam de redonner une âme à l’Europe. Houellebecq laisse entendre que les civilisations occidentales renonceront à ce qu’elles sont. L’angoisse d’une identité qui se meurt devant une autre conquérante, l’islam, est présente tout au long du roman.

Aussi, l’islam se présente comme une alternative pour le narrateur aux mœurs sociétales que le libéralisme promeut, et dont Houellebecq est le plus célèbre des contempteurs en France. L’auteur de la Carte et le territoire n’a jamais cessé de dénoncer le monde de la déliaison. Dès ses débuts, il se fait critique d’une société où les relations humaines s’appauvrissent et se raréfient. Les personnages houellebecquiens vivent et meurent isolés. Bernard Maris disait[i] « aucun romancier n’avait, jusqu’à [Houellebecq], aussi bien perçu l’essence du capitalisme, fondé sur l’incertitude et l’angoisse ». Le romancier ne cesse de pourfendre le domaine de la lutte économique et sexuelle, caractérisée par le combat brutal pour la domination.

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Les romans de Houellebecq ont ce trait en commun : c’est la guerre de tous contre tous. Les personnages luttent contre eux-mêmes et contre les autres car le capitalisme repose fondamentalement sur la perpétuelle concurrence entre les êtres humains. C’est le monde de l’hypermarché, strictement déterminé par un système qui prive les êtres de leurs repères pour mieux les soumettre à la loi du désir.

Pour Houellebecq, l’islam propose un régime matrimonial régulé où une femme est garantie pour chaque homme. Le système de concurrence entre les êtres humains se trouve gelé ; l’angoisse perpétuelle dont parle Maris est écartée. La réponse au problème de la misère sexuelle chez l’homme européen que soulève L’Extension du domaine de la lutte est ainsi trouvée : « Le mariage arrangé est à l’évidence la seule formule. » Ce que cherche Houellebecq dans l’islam correspond à une religion qui n’a aucun rapport avec ce que ses adaptes vivent. D’ailleurs, à aucun moment le roman ne semble admettre l’idée selon laquelle des millions de femmes et hommes de confession musulmane ont un mode de vie proche de celui de la majorité des européens. L’évocation de l’islam dans Soumission ne serait en fin de compte que le faux-nez d’un thème rabâché : la misère sexuelle.

Nos Desserts :

  • Au Comptoir, un entretien a été réalisé avec la romancière Marion Messina dont les thèmes de prédilection se rapprochent de ceux de Houellebecq
  • Le 11 janvier 2016, nous avions consacré un article au regretté Bernard Maris dont le livre Houellebecq économiste a été succès
  • Doctorante en littérature et spécialiste de Proust, Isabelle Dumas tient un blog dans lequel elle livre ses analyses sur le roman houellebecquien
  • On ne le dira jamais assez mais l’ennemi : c’est le capital !

Notes

[i] Bernard Maris, Houellebecq économiste, Flammarion, 2014

Catégories :Culture

2 réponses »

  1. Votre lecture de Soumission est des plus surprenantes ! L’érotisation de la femme orientale n’est qu’une infime part du roman et, contrairement à ce que vous écrivez, c’est un thème récurrent chez Houellebecq (Plate forme pour ne citer qu’un exemple) . C’est un topos dans l’imaginaire des poètes et auteurs du XIXe et du début du XXe.
    Si la montée de l’islam en Europe est le « décor » du roman, elle est loin, mais alors très loin, d’en être le thème principal. Vous devriez vous reporter à l’excellent article de Jacques Julliard , » Figures du collabo », qui montre bien que cette œuvre de Houellebecq dénonce la soumission des élites françaises au pouvoir, soumission à la doxa parisienne, de tout temps. On peut remonter très loin dans l’histoire littéraire française pour le constater, hélas !
    Vous faites aussi totalement abstraction des très belles pages consacrées à Huysmans qui tissent le récit et la réflexion humaniste de François, dans la crise existentielle qu’il traverse. Tout comme vous semblez ignorer l’humour grinçant de Houellebecq, l’ironie, le cynisme désespéré de son œuvre.
    Il y aurait encore beaucoup à dire notamment sur le visage de l’islam en Europe. Il suffit de voir l’actualité en Belgique pour les élections communales où le parti islamiste se propose d’appliquer le Coran et la charia (cf la presse belge), actualité qui pose Houellebecq en visionnaire. Sans évoquer la coïncidence douloureuse de la parution de son livre avec la sauvagerie des attentats.
    Etonnement, pour finir, de la censure du commentaire précédent qui ne permet aucun dialogue ou toute forme de contradiction et démontre, précisément ce que dénonce Houellebecq ! C’est regrettable pour un blog qui cite en exergue Balzac.
    https://joecouvelaire.wordpress.com/2015/02/07/soumission-michel-houellebecq/

  2. Tu ne confondras pas l’auteur et sa fiction.
    Pamphlet anti-universitaire, dévoilement du complot d’extrême-droite(grand remplacement), actualisation de la prostitution, condition des juifs en France, tant de thèmes pour ne pas se contenter du minimum houellebecquien de la misère sexuelle.
    Un livre à lire intelligemment, qui se sert de la peur de l’islam pour décoder le malaise français, celui de la petite bourgeoisie vieillissanté et déprimée, aux joies médiocres, à vendre.

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