Politique

Édouard Jourdain : « La critique de la propriété de Proudhon nourrit une vaste réflexion sur la notion des communs »

Édouard Jourdain est docteur en Science politique et en philosophie de l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales). Spécialiste de Proudhon, il est l’auteur, entre autres, de « Proudhon, Dieu et la guerre » (L’Harmattan, 2006), « Proudhon, un socialisme libertaire » (Michalon, 2009) et « L’anarchisme » (La Découverte, 2013). Il vient de publier « Proudhon contemporain » (CNRS éditions, 2018), où il démontre l’actualité du père de l’anarchisme en le confrontant à des penseurs de ces dernières décennies. Nous l’avons rencontré afin de discuter du typographe révolutionnaire.

Le Comptoir : Vous venez de publier un livre comparant Pierre-Joseph Proudhon à des auteurs contemporains. Comment est née votre démarche ?

Édouard Jourdain : Proudhon connaît aujourd’hui un regain d’actualité pour refonder une réelle démocratie et poser les bases d’une réelle démocratie économique. Il n’est pourtant que rarement lu, et lorsque c’est le cas on se cantonne souvent aux ouvrages du début de sa vie intellectuelle, sur la propriété, et de la fin, sur le fédéralisme. Mon ambition était de donner un aperçu global de sa pensée, notamment concernant la justice, la guerre et la paix, la religion, tout en dépoussiérant sa pensée qui est parfois un peu datée. Pour cela, j’ai établi des correspondances avec les pensées d’auteurs contemporains qui, souvent, ne l’avaient pas lu mais dont les idées étaient susceptibles de prolonger voire de corriger les théories de Proudhon.

Pierre-Joseph Proudhon est aujourd’hui bien moins populaire que Karl Marx, mais aussi Bakounine, Louise Michel ou Kropotkine dans les milieux libertaires. Comment l’expliquer ? Sa misogynie et son antisémitisme en sont-ils la cause ?

En ce qui concerne Karl Marx, l’explication est assez simple, elle est liée au contexte historique et politique qui a suivi la Première Guerre mondiale et plus particulièrement le triomphe de la révolution bolchevique. Le mouvement marxiste a alors occulté le mouvement anarchiste jusqu’en 1968 et même jusqu’à la chute du mur de Berlin, qui a ensuite de nouveau laissé la place à d’autres formes de socialisme.

En ce qui concerne la place de Proudhon dans le mouvement libertaire, il y a, je pense, plusieurs explications concernant sa place parfois mineure par rapport à Bakounine ou Kropotkine, encore qu’il faille relativiser. Proudhon a toujours été considéré comme un penseur important, ne serait-ce que parce qu’il est le premier à concevoir une anarchie positive distincte du désordre. Tout d’abord, Proudhon n’a pas toujours eu le mérite de la clarté concernant par exemple la propriété et l’État, jouant sur des nuances qui pouvaient embrouiller le militant. Ensuite, en effet, ses positions misogynes et antisémites ont pu jouer en sa défaveur, d’autant plus aujourd’hui où la sensibilité postmoderne donne bonne conscience pour ne plus faire le tri. Ce qui nous amène à la troisième raison : Proudhon est un auteur difficile à lire, il n’a jamais écrit de livre de synthèse et souvent, ses idées sont en prises avec les débats de son temps qui apparaissent parfois obsolètes ou tout du moins rébarbatifs. Kropotkine et Bakounine se lisent beaucoup plus facilement que Proudhon.

« Le républicanisme et le libertarisme (à ne pas confondre avec l’individualisme libertarien capitaliste qui nous vient d’outre-Atlantique) peuvent se conjuguer. »

Dans votre premier chapitre, vous revenez sur la distinction entre anarchie négative et anarchie positive chez Proudhon. Or, dans Solution du problème social, il affirme que « la république est une anarchie positive. » L’anarchisme de Proudhon peut-il représenter un trait d’union entre républicanisme et libertarisme ?

Proudhon, dans son premier mémoire sur la propriété, affirmait qu’il n’était pas démocrate mais qu’il n’avait aucun problème avec le terme de républicain, dans la mesure où la Res publica n’était autre chose que la chose publique. En cela, ajoutait-il, même un monarchiste peut être républicain, c’est-à-dire que ce qui compte avant tout est le bien public, ou l’intérêt général. En cela, oui le républicanisme et le libertarisme (à ne pas confondre avec l’individualisme libertarien capitaliste qui nous vient d’outre-Atlantique) peuvent se conjuguer. Tout dépend donc de ce qu’on met derrière le terme de république qui est pour le moins un signifiant “flottant”, pouvant contenir beaucoup de conceptions contradictoires. Lorsque la République est synonyme d’un étatisme autoritaire, nous ne sommes plus dans la lignée de la pensée de Proudhon.

Pierre Joseph Proudhon et ses enfants, par Gustave Courbet (1865)

Vous revenez sur le fédéralisme de Proudhon, qui peut être qualifié d’“intégral” (Alexandre Marc). Mais est-ce réaliste de le transposer à une époque post-nationale, où les organisations supranationales (Union européenne, FMI) et les entreprises multinationales dominent le capitalisme et où le corps social est totalement atomisé ?

C’est précisément parce que nous sommes dans une ère post-nationale tant au niveau politique qu’économique que le fédéralisme intégral de Proudhon est d’une brûlante actualité ! Les problèmes ne pouvant être résolus à l’échelle de l’État-nation, il devient nécessaire de trouver des échelles les plus adaptées.

Le problème actuellement consiste en ce que nous sommes coincés dans des contradictions qui donnent l’impression qu’il faut revenir à l’État-nation : l’Europe s’est construite sur le modèle de la bureaucratie étatique en favorisant le marché capitaliste ; les grandes entreprises sont hors de contrôle du politique ; la décentralisation n’a lieu souvent que pour donner plus de liberté au secteur privé, etc. Le problème, c’est que tout ce processus se fait avec la bénédiction voire à l’initiative de l’État-nation. Il y a donc un paradoxe à demander des solutions à la cause du problème. Le fédéralisme permet de réarticuler les différentes échelles : la commune, la région, la nation, l’Europe voire le monde en instituant un véritable contrôle démocratique sur le politique et l’économique, avec des prises de décision après délibération remontant de bas en haut selon un principe de subsidiarité qui retrouve tout son sens.

« Progrès est plus que mouvement, et l’on n’a pas le moins du monde prouvé qu’une chose est en progrès quand on a prouvé qu’elle se meut. » Proudhon

En quoi consiste la dialectique idéo-réaliste défendue par Proudhon ?

La méthode de Proudhon rompt avec les traditions théologiques, philosophiques et scientifiques qui toutes se construisent à partir d’une causalité ou de l’être en tant qu’être, autrement dit d’un absolu voué à exercer une hégémonie sur le reste du réel. En cela, son idéo-réalisme, qui en gros veut se démarquer du matérialisme et de l’idéalisme, insiste sur la pluralité du réel, l’autonomie des forces et l’intersubjectivité. Il rejette ainsi la synthèse hégélienne qui selon lui est “gouvernementale” en voulant dépasser les contradictions, mais aussi l’idéalisme de Kant qui ne voit de contradictions que dans la raison et non dans l’être. Ce qui importe est de concevoir un équilibre des antinomies, de manière à ce que l’une ne domine jamais l’autre, afin de réaliser la justice. C’est ainsi qu’il en arrive à concevoir une économie et une politique où les tensions permettent aux sujets de développer leur autonomie (entre autorité et liberté, communauté et propriété, etc.).

Vous rappelez la critique du progressisme par Proudhon. Pour lui, « qui dit donc révolution dit nécessairement progrès, dit par là même conservation. » Pouvons-nous qualifier Proudhon d’“anarchiste conservateur” ?

Dans sa Philosophie du progrès, Proudhon définit le progrès comme étant essentiellement un mouvement perpétuel s’opposant en cela aux idées fixes, toujours potentiellement réactionnaires. D’aucuns ont vu dans cette définition l’illustration d’un Proudhon typiquement progressiste. C’est cependant méconnaître toute une partie de l’œuvre de Proudhon qui entend préciser cette affirmation sommaire. Ainsi écrit-il dans De la justice dans la Révolution et dans l’Église : « Progrès est plus que mouvement, et l’on n’a pas le moins du monde prouvé qu’une chose est en progrès quand on a prouvé qu’elle se meut. » Autrement dit, une simple mécanique ne saurait valider en soi la direction prise : la liberté de se mouvoir ne peut être jugée qu’à l’aune du criterium de la justice. En cela, il existe des choses à changer radicalement et d’autres à préserver contre un certain mouvement qui lui-même pose des obstacles au véritable progrès. En termes bien compris, on peut dire alors qu’il existe un certain anarchisme conservateur chez Proudhon.

Proudhon a-t-il des héritiers aujourd’hui ?

Proudhon laissa un héritage dont la réception fut multiple et plus ou moins importante selon le contexte. Son influence fut considérable aux commencements de la Première internationale, ainsi que lors de la Commune de Paris de 1871, où plusieurs de ses idées furent mises en avant par des acteurs comme Courbet, Vallès ou Varlin, telles que le fédéralisme des communes, l’autogestion des ateliers ou la démocratie directe.

À la fin du XIXe siècle, ce sont le syndicalisme révolutionnaire et l’anarcho-syndicalisme qui remirent Proudhon au goût du jour, notamment avec Georges Sorel, Edouard Berth et Pelloutier. Un moment où même les monarchistes s’intéressent à Proudhon pour renverser la république bourgeoise, d’autant qu’ils trouvent dans sa critique du féminisme et des juifs un allié circonstanciel.

En 1900, des socialistes réformistes comme Bernstein ou Jaurès reconnaissaient l’importance de l’œuvre de Proudhon et considéraient qu’elle avait la capacité en certains points de corriger celle de Marx mais ce n’est qu’avec Mai 68 et des expériences autogestionnaires comme celles de Lip, mais surtout depuis la chute du mur de Berlin que la pensée de Proudhon va véritablement renaître de ses cendres.

Au début des années 1990, les mouvements altermondialistes vont reprendre beaucoup de ses idées sur l’autogestion, la démocratie directe ou la démocratie participative, privilégiant des mouvements horizontaux et sans chef. C’est quelque chose que l’on retrouve aussi dans des mouvements qui ont suivi la crise des subprimes de 2008 comme Occupy Wall Street.

Il inspire aussi une grande partie des coopératives qui voient la possibilité d’une conception alternative de l’entreprise dans l’association des travailleurs au capital et le système “un homme, une voix”. Plus largement, ses écrits, notamment concernant la critique de la propriété, ont nourri une vaste réflexion sur la notion désormais de plus en plus importante qui est celle des communs. Popularisés à nouveau par le prix Nobel d’économie Elinor Ostrom, les communs consistent à concevoir des modes de gouvernance démocratiques, basés sur la coopération et fonctionnant sans monopole de l’État ni marché capitaliste. C’est l’objet notamment des travaux récents de Pierre Dardot et Christian Laval, par exemple dans leur ouvrage Commun, qui reprend largement les écrits de Proudhon. Là encore, nous retrouvons des débuts d’expérimentations concrètes qui auraient sans doute enthousiasmé le philosophe bisontin, allant du municipalisme de “Barcelone en commun” au confédéralisme démocratique des Kurdes syriens au Rojava en passant par la socialisation de l’eau à Naples.

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