Société

NnoMan Cadoret : « À force d’humilier les gens, de les blesser, de les mutiler, de tuer, ils se révoltent et c’est légitime »

NnoMan Cadoret a grandi dans le Val-de-Marne et couvre depuis plusieurs années les luttes sociales en tant que photo-reporter indépendant. Militant politique, co-fondateur du collectif Œil (Our eye is life) et co-rédacteur en chef photo du magazine « Fumigène », nous avons souhaité le rencontrer afin d’évoquer avec lui ses activités et l’état des luttes en France.

Le Comptoir : Depuis quand pratiques-tu la photographie ? As-tu toujours su que tu ferais de la photo engagée, ou pensais-tu plutôt être photographe d’art ? Les deux ?

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Nnoman Cadoret : J’ai commencé la photo il y a une dizaine d’années. D’abord, je shootais des scènes de vie, la rue, le street-art. Très vite, j’ai voulu lier mon engagement militant et la photographie. Je trouvais que les médias ne couvraient pas assez les luttes sociales et les injustices que subissent notamment les habitantes et les habitants des quartiers populaires. Alors j’ai voulu, à mon échelle, combler ce manque.

Peux-tu nous présenter le collectif auquel tu appartiens, Œil (Our eye is life), et le magazine avec lequel tu travailles, Fumigène ?

Le collectif Œil est un collectif qui défend une photographie sociale et engagée. On est quatre amis, on shoote ensemble, on se parle tout le temps, on s’aide à progresser tant sur la technique que sur le fond.

Le magazine Fumigène a été crée en 2000 par mon ami, devenu mon frère, Raphal Yem. Comme moi, avant moi, il avait fait ce constat du décalage entre les médias et nos réalités. Il avait alors décidé de créer son magazine. Les premiers étaient photocopiés à l’arrache à la MJC sur des ramettes de papiers volés à la bibliothèque d’Hérouville-Saint-Clair à côté de Caen. C’est ensuite devenu un magazine distribué en kiosque. Il a acquis une petite renommée, devenant une des références de la presse hip-hop. Puis, entre 2010 et 2015, le projet était sur pause. Raphal a remonté une équipe, tous bénévoles, et on l’a relancé en 2015, cette fois-ci en version gratuite, pour toucher le plus grand nombre. Une forme d’éducation populaire par la presse.

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© NnoMan Cadoret

Certains de tes clichés sont vraiment impressionnants, j’entends par là que tu prends un risque réel. On sent une proximité avec l’objet… Et donc, parfois, avec la lacrymo ou l’éclat de la GLI F4. T’imagines-tu à terme photographier des scènes de guerre ?

J’ai toujours voulu aller sur les théâtres de guerre. Ce n’est pas par goût du danger : c’est un terrain qui m’attire, mais j’ai hélas plusieurs barrières qui m’ont, pour le moment, freiné dans ce projet. La barrière de la langue principalement : je ne parle que français. La barrière de l’argent, ensuite. Bosser en zone de guerre, c’est cher, pour se protéger d’abord ; et faut un réseau important. Mais oui… Je finirai par le faire.

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© NnoMan Cadoret

En parlant de guerre, tu es connu pour ton engagement clair en faveur de la Palestine, que tu as eu l’occasion de visiter. Un moment fort pour toi, j’imagine. Quel souvenir en gardes-tu et aimerais-tu y retourner ?

Je m’y suis rendu deux fois. Une fois j’ai accompagné une association qui plantait des oliviers, et une autre fois, avec deux autres journalistes, pour documenter la guerre à Gaza en juillet-août 2014. J’en garde autant de souvenirs qu’il y avait de jours dans ce voyage. Tout est très intense la-bas. Le mur… Se retrouver face à ce mur immense qui sépare deux peuples. Assister aux humiliations de l’armée israélienne sur des civils palestinien·nes… On se sent extrêmement impuissant. On ne peut que se servir de nos photos pour raconter, témoigner et mobiliser. Le moment le plus difficile fut le soir où je n’étais pas loin de Gaza et que je voyais les bombes tomber au loin, et la lueur d’une ville ravagée par les flammes et les bombardements. J’en garde un souvenir très dur.

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© NnoMan Cadoret

Est-ce que tu as vu le sujet qu’Envoyé Spécial a consacré au conflit en Palestine récemment, qui évoquait les milliers de Palestiniens amputés suite à des tirs de soldats israéliens qui arpentent les rues de Gaza ?

Je l’ai vu, je le trouve courageux ce reportage. Un jour, en 2014, des milliers de palestinien·nes ont manifesté devant le check-point de Qalandia, passage permettant d’aller à Jérusalem. Des affrontements ont éclaté et on a entendu les balles siffler. Toute la foule se couchait mais plusieurs personnes ont été touchées. C’est réel. Et c’est insupportable de se dire que les puissances mondiales ne condamnent pas.

Tu avais également l’habitude de te rendre dans la jungle de Calais. Ce qui aurait dû être une tâche sur notre conscience à tous a rapidement été oublié par la majorité d’entre nous. Le site a même été “réhabilité en site naturel”. Ton avis là-dessus ?

Je ne connais personne qui soit allé dans la jungle de Calais et qui l’ai bien vécu. La première fois, j’y suis allé avec des militant·es qui ont des années de lutte derrière eux, qui savent ce qu’est un camp, un bidonville mais qui ont fondu en larmes à Calais.

On a laissé faire, à quelques mètres de “nos” maisons, à trois heures en voiture de Paris, un camp dans lequel 10 000 personnes survivaient avec les ordures et les rats. On savait, mais on a laissé faire. Le démantèlement est un leurre. Les réfugiés ont été relogés provisoirement pour une partie, mais des milliers sont revenus et vivent cachés. Soumis au rythme des arrestations, des violences policières, des violences de l’extrême-droite… La jungle avait au moins cet avantage, c’est que ça permettait aux associations, de venir en aide, d’apporter les soins, et surtout, les réfugié·es pouvaient s’organiser, cuisiner… L’auto-détermination, c’est primordial.

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© NnoMan Cadoret

Quel est ton ressenti vis-à-vis de la façon dont, à la fois, les institutions et les citoyens s’emparent de la problématique des réfugiés, que tu côtoies sur le terrain ? Accrédites-tu la thèse d’une France qui serait majoritairement opposée à leur accueil ?

Il y a beaucoup d’ignorance sur la question des réfugié·es. Par exemple, à Calais, les gens pensent pour la plupart, que dans la jungle, il y a 10 000 SDF, qui viennent ici pour s’en sortir. Un trajet Kaboul-Calais coûte environ 10 000 euros. La jungle était composée en réalité de jeunes diplômés, d’avocat·es, de médecins, web-designers… Mais très peu le savent car très peu prennent le temps de s’informer. Les gens ont peur.

On se plaint des déserts médicaux en province ou en banlieue et on ne donne pas sa chance à un médecin syrien… C’est indéniable, dans un pays qui place le Front national au second tour des présidentielles, que la partie des Francais·es qui rejettent les réfugié·es est importante. Il faut combattre l’idéologie d’extrême-droite par tous les moyens nécessaires. Moi, je le fais par la photo.

Revenons plusieurs mois en arrière, lors du printemps 2016. Les manifestations contre la loi Travail ont été inédites pour de multiples raisons, notamment via l’émergence des black blocs et des cortèges de tête. Quel est ton regard là-dessus, à froid ?

Ce qui est intéressant, c’est de ne pas focaliser sur l’effet riot porn que peuvent produire chez nous, preneuses et preneurs d’images, les black blocs. Visuellement, du point de vue uniquement de l’image, c’est hyper fort, ça “marche” bien. C’est pour ça qu’on a vu l’émergence de nouveaux reporters. Ce qui m’intéresse, c’est surtout d’accompagner mes photos d’explications politiques sur les choix et les modes d’action.

La casse uniquement pour se défouler est une partie ultra minoritaire du mouvement : la casse est politique et je pense que le rôle des gens qui prennent des images dans les luttes, c’est de pouvoir tenter de l’expliquer. Politiquement, je trouve ça bien, qu’enfin, d’autres personnes que les dirigeant·es syndicaux soient en tête des manifs. Plus le mouvement avançait et plus le cortège de tête était massif. Pas que des membres du black bloc, mais des gens qui ne voulaient plus marcher derrière une banderole, qui voulaient protester contre la loi Travail.

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© NnoMan Cadoret

On a également vu l’émergence de “citoyens reporters”, couvrant les conflits sociaux à l’aide de leurs smartphones ou d’une caméra, d’une simple application, couverts par un casque et des lunettes. Quel est ton regard là-dessus ?

Je suis partagé, pour être honnête. Partagé parce que je pense qu’il faut que les gens soient acteurs de leurs informations et qu’ils puissent raconter leurs réalités, sans dépendre des autres, notamment des grands médias. Et d’ailleurs, j’interviens régulièrement en milieu scolaire ou en maison de quartier pour enclencher ça chez des jeunes. Pour autant, je pense que couvrir les luttes ne peut pas être juste un hobby. On est avec des gens qui luttent durement contre leurs galères, pour la justice sociale, et cette lutte est profonde et sincère. On ne peut pas venir, voler des images et repartir chez nous en espérant que le buzz arrive. On a le rôle d’informer, qui est très important. Il y a des gens qui prennent des risques pour la lutte, et les images peuvent contribuer à les discréditer, ou pire, à aider la police et la justice à les arrêter. Nous ne sommes pas – je ne suis pas – l’antichambre de la police, et je fais systématiquement attention à ce que je shoote et ce que je diffuse. On a une grande responsabilité.

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© NnoMan Cadoret

Je me souviens que tu avais été – chose incroyable mais pourtant réelle – interdit de manifestation… Plutôt que de te résigner, tu avais fait le grand huit dans les médias pour empêcher que des confrères ne connaissent la même situation. As-tu eu des retours de leur part ?

J’ai été très agréablement surpris de la réaction immédiate du SNJ (Syndicat national des journalistes) qui a publié une tribune me concernant, et la profession a suivi le syndicat. Je ne m’y attendais pas, mais je n’ai pas hésité a saisir toutes les possibilités que j’avais pour en parler et pour aller plus loin, en dénonçant les violences policières. Le comble, c’est qu’en voulant m’interdire de bosser, ils m’ont donné une tribune politique incroyable. Je n’avais jamais pensé faire le direct de BFM à 18 heures pour parler des matraquages en manif’… Pour autant, beaucoup de journalistes me prennent plus pour un militant que pour un journaliste, ou pour une porte d’entrée dans un milieu qu’ils ne connaissent pas pour la plupart. Je ne suis pas là pour leur ouvrir les portes du milieu militant, je fais mes reportages et j’avance.

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Nnoman en bleu de travail © Lily Manapany

On ne dénombre plus les violences policières, de moins en moins espacées dans le temps. Tu es clairement engagé aux côtés des proches d’Adama Traoré, devenu en quelque sorte le symbole de ces violences. On imagine que la situation est explosive, sur le terrain… Comment expliques-tu cette violence ?

La police “gère” les quartiers comme un laboratoire d’expérimentation des méthodes policières. Ce qu’ils testent depuis des années, ils peuvent enfin l’appliquer en manif’. Violence libérée, comparutions immédiates… Le problème, c’est qu’on a une police qui est toute puissante, qui n’est jamais condamnée, et en face, des gens qui n’en peuvent plus de cette injustice. À force d’humilier les gens, de les blesser, de les mutiler, de tuer, ils se révoltent et c’est légitime.

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© NnoMan Cadoret

On évoque souvent les problèmes sociaux structurels dans les quartiers. On évite par contre de parler de la question écologique. Pourtant, ses habitants en sont les victimes directes : on sait par exemple que les quartiers fortement minéralisés deviennent d’épouvantables étuves lors des épisodes de canicule. Comment cette question y est-elle perçue ?

On sait qu’en France, les premier·es impacté·es par le dérèglement climatique, ce sont les habitant·es des quartiers. Pourtant rien ne change. Les mairies font repeindre les façades, pour donner l’illusion qu’ils agissent. C’est compliqué de lutter contre le dérèglement climatique et ses conséquences, quand ta situation économique est difficile dès le dix du mois. On sait que celles et ceux qui majoritairement peuvent se mobiliser sur ces thématiques, malgré l’urgence, sont celles et ceux qui en ont les moyens…

Quels sont tes projets, immédiats et à long terme ?

On vient de sortir le numéro 2 de la revue États d’urgence aux éditions Libertalia avec d’autres photographes. Mon projet prioritaire, c’est de continuer a développer le magazine Fumigène, à travers de nouveaux reportages, de nouveaux supports aussi, notamment le web. Idéalement, au bout d’un moment, il faudrait réussir à en vivre, au moins le minimum, pour pouvoir ne me consacrer qu’à la photo.

J’aimerais bien pouvoir mettre en place une exposition qui donnerait la parole aux gens que je shoote, et m’en servir comme d’un support pédagogique pour reprendre les bases et diffuser le message.

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1 réponse »

  1. « On se plaint des déserts médicaux en province ou en banlieue et on ne donne pas sa chance à un médecin syrien…  »
    Curieuse conception, s’il en est.

    Premièrement, parce que ça semble aller dans le sens de l’idéologie libérale selon laquelle les êtres humains sont interchangeables. Idéologie qui est celle de l’UE libérale quand elle prône l’immigration : « Les travailleurs manquent dans tel ou tel domaine ? Faisons venir des travailleurs étrangers. » ; « La dynamique démographique en Europe est faible? Faisons venir des étrangers dont la démographie est plus forte »… (C’est d’ailleurs bien un tel raisonnement qui avait poussé Merkel en 2015 à ouvrir les vannes de l’immigration).
    Or cette idéologie « sans-frontiériste » témoigne d’une incompréhension totale de ce qu’est une Nation. Celle-ci a besoin de continuité historique et culturelle, donc d’une certaine stabilité de sa population (ce qui est assez incompatible avec l’immigration de masse). Et à une époque où toutes les structures (notamment l’Ecole publique) qui permettait l’assimilation des nouveaux venus à la culture française ont été détruites (en grande partie par la gauche mitterrandienne à partir des années 80), c’est-à-dire dans une société où l’autre ne devient plus soi, il est parfaitement normal que l’immigration suscite des craintes dans la population de souche (principalement celle de se retrouver culturellement minoritaire) quelques puissent être les avantages pratiques et économiques de l’immigration (qui sont aussi tout à fait discutables).

    Deuxièmement, croit-on qu’un médecin syrien acceptera d’aller vivre dans un désert médical, notamment dans la France rurale ?
    Dans un entretien daté d’avril 2017 (voir le lien : https://lesamisdebartleby.wordpress.com/2017/05/29/jean-claude-michea-peuple-people-populismes/ ), le philosophe Jean-Claude Michéa, interrogé (entre autres) sur la question de l’immigration, racontait une anecdote intéressante :
     » Je me souviens ainsi avoir été contacté, à Montpellier, par des militants de base de la Cimade que ce nouveau phénomène laissait totalement désemparés. Ils venaient juste de réussir – avec l’accord de l’administration et des habitants de plusieurs petits villages de l’arrière-pays – à procurer à des sans-papiers africains à la fois un statut légal, un logement décent et un emploi convenable, et pensaient donc avoir rempli au mieux la mission humanitaire que cet appareil associatif d’État leur avait confiée. Le problème, c’est qu’au bout de quelques semaines ces « migrants » avaient tous rompu l’engagement moral qui les liait aux habitants de ces villages et s’étaient évanouis dans la nature. Et lorsque, quelques mois plus tard, ces militants associatifs – ayant fini par en retrouver un certain nombre qui erraient sans travail et sans domicile fixe à Montpellier – les avaient interrogés sur les raisons d’un tel comportement, ils s’étaient entendu répondre, entre deux éclats de rire : « On n’a quand même pas quitté l’Afrique pour venir vivre chez les ploucs ! »  »
    Le « migrant-type » se recrutant « essentiellement […] parmi ces ressortissants des pays du Sud qui sont avant tout fascinés (séries télévisées américaines obligent) par le mode de vie capitaliste occidental » (je cite encore Michéa) – le photographe présentement interviewé a d’ailleurs le mérite de reconnaitre que les « réfugiés » sont composés en majorité « de jeunes diplômés, d’avocat·es, de médecins, web-designers », ce qui change de la figure mensongère du migrant fuyant la misère habituellement propagé par les sans-frontiéristes (type Besancenot, Poutou, Autain, Plenel, etc.) – il y a peu de chances qu’il embrase la cause des gens ordinaires. A moins de croire que celui qui est un ennemi de classe quand il est français devient subitement un allié dès lors qu’il vient d’ailleurs…

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