Société

David Manise : « La survie est un problème qui peut mettre tout le monde d’accord »

David Manise est instructeur de survie depuis 15 ans au sein du CEETS (Centre d’étude et d’enseignement des techniques de survie), auteur et traducteur. Anthropologue de formation, il étudie les groupes d’humains et leur coopération, et développe des méthodes et des programmes de formation pour le compte de diverses institutions depuis 2006. Plus récemment, il a co-fondé « 3volution », qui se fixe comme but d’aider – notamment à travers l’organisation de stages – à l’acquisition de plus d’autonomie, individuelle et collective, et de tendre, à terme, vers l’antifragilité (terme défini dans l’entretien).

Le Comptoir : Alors que le survivalisme a longtemps été perçu comme étant le mode de vie de certains groupes ou de certains individus qui se préparaient à une catastrophe globale à venir, voire à l’effondrement complet de la civilisation, on observe une évolution ces dernières années au sein de ce mouvement, qui faisait ainsi dire à Bertrand Vidal : « Si au départ l’on pouvait dire qu’il existe une unique population survivaliste qui pouvait se définir racialement, politiquement, économiquement et autres, aujourd’hui le mouvement est protéiforme, multiple, trans-générationnel. Tout le monde peut, un jour, devenir survivaliste ». Peux-tu nous présenter ce que le terme représente pour toi, et la manière dont tu le perçois ?

© Tony Hayere

David Manise : Le survivalisme est une nébuleuse idéologique assez floue, aux contours politiques extrêmement vastes, qui regroupe tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin à la réappropriation de compétences (et de la liberté d’en user) liées à la survie. Au cœur de ce « mouvement », des anarchistes écologistes côtoient apparemment sans grand problème des proches de l’ultra-droite. Des familles citadines très peu politisées s’inquiètent de leur avenir et s’ouvrent à un retour à la terre. Des patrons de grosses entreprises investissent dans des terres, des bâtiments et du matériel pour l’après, etc, etc. Le survivalisme semble rassembler, ainsi, tout un melting pot de points de vues et de courants. C’est très fécond, d’un certain point de vue, mais j’ai personnellement du mal avec la tolérance assumée qu’on y trouve pour les extrêmes et les « ultra », d’une part. D’autre part, l’une des croyances largement répandues au sein du mouvement est que toute crise ou tout changement de mode de vie suffisamment intense donne lieu à une rupture de la coopération, et de toutes les règles civilisationnelles (implicites ou explicites), ouvrant une parenthèse d’inhumanité féroce où chacun peut potentiellement se battre contre son voisin pour survivre, et que sans l’intervention de l’État nous n’y pouvons rien. Cet aveu implicite d’impuissance à structurer la coopération et une certaine forme d’harmonie du bas vers le haut (ou du centre vers la périphérie) me pose problème.

Or, même si l’histoire récente est riche d’exemples atroces qui donnent raison aux survivalistes, elle est également riche de preuves que la coopération et l’entraide sont largement plus efficaces, pour maintenir des groupes de population en vie, que ce genre de modèle à la Mad Max. L’histoire est également riche d’exemples de groupes plus ou moins vastes qui ont réussi, sans la présence d’une classe politique, à organiser l’entraide et des formes plus ou moins complexes de spécialisation ouvrant la voie à des sortes de proto-service-publics et de gestion collective des risques qui ont fonctionné, et qui fonctionnent encore aujourd’hui. En cela, certaines initiatives locales des pays les plus pauvres sont très inspirantes. En guise d’exemple, après la série de tremblements de terre, au Népal, il y a quelques années, on a vu l’aide internationale affluer, mais la population n’en a pas vraiment vu la couleur. Trahie par son gouvernement, et devant faire face à une adversité sans précédent de la nature, les Népalais se sont unis, se sont serré les coudes, et ont survécu ensemble. C’est d’ailleurs depuis ce jour que l’identité nationale Népalaise a réellement émergé. Jusque là, le Népal était un patchwork d’ethnies disparates, avec des religions, des valeurs et des modes d’organisation sociales très diverses. Aujourd’hui, cette diversité demeure, mais chacun se souvient que le voisin Newar a aidé à tirer des décombres une enfant Tibétaine, etc. Ce sont les Népalais qui ont le plus aidé les Népalais. Ils ont souffert ensemble, ils ont survécu ensemble, et avec autant d’ennemis communs ils ont pu dépasser beaucoup de vieilles rancœurs, et transcender les incompréhensions culturelles. La survie, au final, est un problème qui peut mettre tout le monde d’accord. C’est une valeur universelle qui sert de base très facilement à un récit collectif qui parle à chacun. Et aujourd’hui les Newars comme les Tamang, comme les Gurkas, et même les Tibétains réfugiés portent des t-shirts à l’emblème de leur pays, et se disent désormais plus facilement Népalais.

Sont-ils devenus survivalistes pour autant ? Je ne pense pas. Plutôt l’inverse.

En effet, l’équation « rupture de normalité → chacun pour soi et son clan » qui prévaut dans l’idéologie et l’imaginaire survivaliste n’est pas ce qui a prédominé au Népal. La dialectique a été beaucoup plus fine, et même si, en sortie de crise, chaque famille a fonctionné en petit comité pour recréer un mode de vie proche de ce qui existait avant, la coopération et l’entraide entre les familles a été décuplée tant que la crise a duré, y compris à Katmandou, très durement touchée, et particulièrement enclavée pendant plusieurs semaines.

« Prendre soin de l’humain c’est aussi prendre soin de la nature »

Évidemment, aujourd’hui on peut imaginer que le mouvement survivaliste se diversifie et évolue vers des modèles plus ouverts et plus réalistes que ce paroxysme d’individualisme que je décrivais plus haut. Et en parallèle, d’autres communautés de pensée émergent, et proposent des lectures différentes de l’adaptation au changement : transition, collapsologie, etc. Ces deux dernières sont pour le moment très au point pour ce qui est de décrire la manière dont notre mode de vie risque de s’effondrer à court, moyen ou long terme, mais assez peu pour proposer des solutions préventives réalistes (qui n’existent peut-être pas, d’ailleurs). Et les méthodes proposées pour que les individus et les groupes puissent ensuite subvenir à leurs besoins de base sont pour le moment assez théoriques : l’entraide, oui ! Mais comment ?

C’est cette question-là que m’intéresse de plus en plus, et sur laquelle je travaille depuis quelques années. Et la rencontre avec Pablo Servigne est d’ailleurs extrêmement riche, sur ce plan.

Notre époque est celle d’une volonté de récupération générale de nos moyens d’existence, ainsi que d’un éveil quant à la nécessité d’indépendance par rapport au système économique et au système technicien dans son ensemble. On observe partout des initiatives qui concourent à adopter une attitude quotidienne plus proche de la nature. Or, Théodore Monod disait que « parler de l’homme dans la nature revient presque aujourd’hui à parler de l’homme contre la nature ». En quoi le survivalisme peut-il alors représenter une source à laquelle puiser ?

Mon sentiment, aujourd’hui, est que le survivalisme est une phase incontournable de prise de conscience de nos responsabilités individuelles pour ce qui est d’assurer notre propre survie. Notre propre survie en tant qu’espèce, j’entends. À l’origine, le mouvement survivaliste était l’antithèse du modèle de solidarité collectiviste à grande échelle que la gauche occidentale nous sert depuis quelques décennies. Ce survivalisme était un chacun pour soi pur et dur, mais qui a et le mérite de replacer les responsabilités de chacun dans l’ordre : en effet, pour que la solidarité puisse avoir lieu, chacun doit y contribuer à hauteur de ses capacités. Ce sont donc, de facto, ces capacités individuelles qui sont mises en avant, revisitées, et cultivées par le mouvement survivaliste. Et s’il y a quelque chose de positif à en tirer, à mon humble avis, c’est vraiment ça.

Maintenant, j’aimerais donner tort, dans un avenir le plus proche possible, à Théodore Monod : qu’on sorte très très vite d’un rapport de parasitisme avec notre biotope, et qu’on bascule dans un rapport de symbiose, où – a minima – le parasite apprendrait à ne pas nuire à son hôte, voire à le nourrir, à en prendre soin, en retour.

Je pense que pour créer un collectif solidaire viable, il faudra en passer par l’affirmation d’individualités fortes, épanouies, et enracinées dans le concret. Des individus complets, et bien ancrés dans leur pouvoir personnel, l’autonomie (au sens premier : fixer ses propres lois), ayant prise sur eux-même et sur leur propre vie, de manière à ce que ces forces vives puissent être partagées dans le collectif sur des bases renouvelées.

Le modèle idéal, ensuite, devrait se constituer de fragments très divers, parce que même une bonne idée devient un problème quand elle est appliquée à trop grande échelle. Aussi, je pense qu’il vaut mieux que tout le monde se trompe d’une manière différente. Par exemple, c’est l’adoption globale du mode de production industriel et du modèle capitaliste qui a pu saccager aussi vite notre biotope. Et si demain les seuls chinois continuent à produire massivement et industriellement, et que le reste du monde se remet à bricoler des solutions locales, avec des modes de productions tous différents (même s’ils ont un impact), j’imagine que, globalement, nos chances de survie en tant qu’espèce augmenteront. Cette idée de diversité des solutions, faute d’être meilleure, aura au moins l’avantage de multiplier nos chances d’en trouver une qui fonctionne. Et ça permettra aussi une décentralisation massive du pouvoir, ainsi que des choix de modes de vie. Modes de vie qui seront, de fait, choisis en fonction des contraintes locales, réelles, du terrain (qui sont, par définition, ignorées par les centres de gestion, quels qu’ils soient, même s’ils sont pleins de bonne volontés et extrêmement compétents… fait rarissime !).

« Aujourd’hui, nous portons une attention très soutenue à tout ce qui peut représenter un danger, réel ou fictif. La fascination morbide de nos congénères face aux titres alarmistes de la presse en témoigne. »

Pourquoi alors parler d’un modèle ? Parce que, je l’espère, les informations et retours d’expérience pourront continuer à circuler via les réseaux numériques, ou d’autres types de communication plus « low-tech ». Ainsi, j’imagine sans problème un monde complètement hétéroclite dans ses moyens de subsistance concrets, mais où chaque partie du grand tout raconte à qui veut l’entendre ce qui fonctionne chez lui, comment et pourquoi. Je parle de modèle, aussi, parce que j’imagine que des principes transversaux finiront par émerger, comme autant de plus petits dénominateurs communs de ce qui fonctionne vraiment. J’ai déjà recensé certains de ces principes sous-jacents, et je m’amuse à confronter tout ça au réel, à l’histoire, et à différentes théories d’organisation, modèles politiques, etc. C’est passionnant.

Tu n’es pas tendre avec ceux que tu appelles « les vautours de l’apocalypse », experts ou blogueurs en tout genre qui n’ont de cesse de prophétiser un effondrement global – voire, qui semblent l’appeler de leurs vœux. Comment expliques-tu leur succès au détriment de la position que tu défends personnellement ?

Un bon ami, proche de l’Élysée (eh oui j’ai des amis inattendus), me disait l’autre jour « l’effondrement, c’est comme le terrorisme, ça fait vivre beaucoup plus de gens que ça n’en tue ». Je pense qu’il a dramatiquement raison. Ce succès, à mon sens, est compréhensible à la lumière de plusieurs facteurs. Le premier est tout simplement neurologique, et est issu de la psychologie évolutionniste : l’un des rôles majeurs de notre intellect, depuis la nuit des temps, est de gérer les risques. Et la peur, pour notre petite espèce chétive, lente et faible, a été non seulement un trait adaptatif qui nous a souvent sauvé des prédateurs, mais qui au fil du temps est devenu un réel moteur de notre évolution. En basant notre survie sur des stratégies liées à la peur et à l’évitement, l’imagination et l’abstraction, permettant d’avoir peur de choses qui n’étaient pas immédiatement devant nous, sont venues ajouter une marge de sécurité qui a compensé pour nos faibles performances à la course. Et petit à petit, génération de peureux après génération de peureux, nous sommes ainsi devenus intelligents, capables d’abstraction, et capables de communiquer ces abstractions. Quand, au sein d’une espèce, on peut prévenir ses amis de la présence de prédateurs dans un secteur qui est hors de vue, on a quand-même un sacré avantage adaptatif !

« Il devient urgent de comprendre que l’excès de confort matériel a un coût pour nous et pour la planète. »

Aussi, aujourd’hui, nous répétons ce schéma, et portons une attention très soutenue à tout ce qui peut représenter un danger, réel ou fictif. La fascination morbide de nos congénères face aux titres alarmistes de la presse en témoigne. Et donc oui, les oiseaux de mauvais augure ont toujours eu du succès. Nous avons un appétit démesuré pour les mauvaises nouvelles. Et les solutions qui demandent une remise en question ou des efforts, de la frustration ou une rupture avec notre groupe d’appartenance (sans qui, au temps des tigres à dents de sabre, nous ne pouvions simplement pas survivre) font toujours moins d’émules. Toujours pour des raisons évolutionnistes assez simples à appréhender.

Notre société est celle de l’hyper-individualisme, reposant essentiellement sur l’anthropologie véhiculée partout d’un homme mû par ses seuls intérêts, qui ferait primer sa liberté individuelle sur tout le reste et souvent au détriment d’autrui. L’homme serait ainsi un loup pour l’homme. Dès lors, beaucoup de gens craignent qu’en cas de catastrophes naturelles ou de ruptures de la normalité (telle qu’une simple tempête de neige qui immobiliserait des régions entières), nous en soyons réduits à nous affronter les uns les autres pour la dernière boite de macaronis du supermarché. Or, tu dis exactement l’inverse, en partant du principe « qu’en cas de crise, les gens qui le peuvent se remettent à coopérer, et ils sont heureux de le faire. »

L’individualisme de base auquel nous assistons aujourd’hui est permis par le confort et la sécurité ahurissantes dans lesquelles nous vivons. Je veux bien imaginer qu’en cas de pénurie ponctuelle, les enfants-rois que nous sommes puissent se ruer pour acheter les derniers macaronis disponibles. Mais une fois les supermarchés vides, les problèmes de survie réels referont vite surface. Et là, les survivants seront ceux qui pourront encore s’organiser pour coopérer. Et les autres, bien vite bannis des groupes d’entraide qui émergeront, devront choisir leur camp : se regrouper pour coopérer, ou périr.

Je ne nie pas qu’une petite partie de la population puisse être tentée de choisir des voies belliqueuses pour subvenir à ses besoins au détriment des autres, mais ce genre de stratégie n’est jamais très payante à long terme. Les groupes de gens qui se serrent les coudes pour faire pousser des légumes et prendre soin de leurs aînés ont aussi la fâcheuse tendance à se serrer les coudes pour se défendre. Et si on tue trop des gens qui font pousser les légumes, tôt ou tard on finit par devoir le faire soi-même.

Bref, sans tomber dans l’angélisme ou la naïveté, je pense qu’on peut compter sur la coopération et l’entraide, car c’est objectivement plus efficace pour survivre, et que c’est un trait évolutionniste qui est solidement enraciné, chez homo sapiens. De nombreux ouvrages en témoignent. Rebecca Solnit, notamment, dans son magnifique A Paradise Built in Hell, raconte bien comment l’entraide émerge spontanément dans l’adversité, et comment les gens y retrouvent un sens perdu, très intense humainement, de la tribu, dans son sens le plus noble. Et les gens gardent très souvent un souvenir extrêmement positif de ces parenthèses catastrophiques : un paradis qui émerge en enfer. Mon expérience des stages de survie va aussi dans le même sens : plus il fait mauvais, plus les conditions sont dures, et plus le stage est long, et plus les gens se serrent les coudes, et recherchent la présence chaleureuse et rassurante du groupe. Et ils deviennent parfois ensuite amis pour la vie.

En tant qu’espèce, je pense réellement que nous sommes faits pour affronter ensemble des problèmes concrets. Ce qui nous mine, c’est la solitude et les problèmes abstraits. Les inuits, d’ailleurs, disent fort justement « l’ours qui te mange, c’est celui que tu ne vois pas ». Une phrase riche d’enseignements.

Notre civilisation est enlisée dans une dépendance énergétique folle, ayant fondé l’ensemble de ses structures sur une ressource finie. Pour reprendre le mot de Kenneth Boulbing, « Celui qui croit qu’une croissance infinie peut continuer indéfiniment dans un monde fini est un fou ou un économiste ». Tu évoques sur ton blog le principe de sobriété, qui est l’un des noms que pourrait revêtir l’action qui vise à conduire à la décroissance. Selon toi, quel intérêt pourrait-il y avoir à se diriger ensemble vers un type de société qui serait soutenable pour l’environnement, et surtout, comment l’imaginer ?

Un homme qui m’inspire beaucoup m’a dit un jour « Y’a pire en moins bien, et y’a pire en trop mieux. »

Le premier intérêt à une vie plus épurée, à mon sens, est que notre mode de vie actuel ne nous satisfait pas, et ne nous réussit pas. Nous sommes malheureux. Nous sommes bêtes, tristes, obèses, malades, faibles et dépressifs. De se libérer du superflu matériel, de l’excès de confort pour se rapprocher de nos semblables, dans des relations saines, est un premier pas qui ferait du bien à notre planète, mais aussi à nous-mêmes.

Concrètement, nous sommes tous en demande de sens, de joie, de santé, de toutes ces choses auxquelles nous renonçons quotidiennement à travers des choix de vie qui desservent tout le monde. Carlo M. Cipolla (qui pourtant est économiste, si je ne m’abuse) a pondu un petit essai d’une limpidité magnifique sur ce sujet : Les lois fondamentales de la stupidité humaine. Il classe, en gros, l’humanité en quatre groupes, du plus génial au plus stupide. Et les plus stupides, de fait, sont ceux qui font des choses qui sont mauvaises pour eux-mêmes ET pour les autres.

Je pense qu’on en est là.

Des solutions qui sont bonnes pour les autres, mais mauvaises pour nous (mère Térésa), existent. Des solutions qui sont bonnes pour nous et mauvaises pour les autres aussi (exploitation égoïste). Les solutions qui sont bonnes pour nous et pour les autres, maintenant, sont plus élusives. Pourtant elles existent. Et il en reste encore d’innombrables à créer et à découvrir.

Pour ma part, je pense que quand je prends soin de moi, je finis naturellement par prendre soin des autres. Que quand je prends soin de l’humain, je prends soin aussi de la nature. Parce qu’un humain qui va bien consomme moins pour compenser son mal-être. Et que quand je prends soin de mon coin de nature, je prends également soin de moi et des humains qui sont là. Pire : si je consomme moins, je suis subitement obligé de me tourner vers les autres pour aller bien. Sans ces béquilles consuméristes, je dépéris. Et donc, en clair, tout est interconnecté. Intrinsèquement lié d’une manière qu’on commence petit à petit à envisager. La sobriété heureuse, chère à Pierre Rabhi, est donc pour moi un modèle inspirant. Et on peut aussi commencer par se relier aux autres, à ce qui a vraiment du sens, pour ensuite abandonner avec joie toutes nos béquilles, et toutes nos compensations matérielles. Sans douleur. Sans même s’en rendre compte.

« En tant qu’espèce, je pense réellement que nous sommes faits pour affronter ensemble des problèmes concrets. »

Aujourd’hui, je vis avec peu de moyens financiers, mais je vis dans un environnement humain incroyablement riche, sain, et nourrissant. Ma compagne, Aurélie, avec qui nous encadrons des stages, mes enfants, mes voisins dans le petit hameau où nous vivons sont autant de sources de joie durable et pleine. J’ai déjà gagné beaucoup plus de sous, mais au prix de ce temps, de cet espace, de ces relations humaines sincères, et de cette liberté d’être. Et j’étais malheureux !

Il devient urgent de comprendre que l’excès de confort matériel a un coût, mais pas seulement pour la planète. Aussi pour nous, individuellement et collectivement. À force d’avoir peur de mourir, nous avons arrêté de vivre.

Le concept de résilience ou « l’art de naviguer entre les torrents », introduit en France par Boris Cyrulnik, inspire une large partie de la pensée alternative. En écho à cela, Nassim Nicholas Taleb, également créateur de la théorie du cygne noir, a forgé le concept d’antifragilité. Le système antifragile est un système qui, selon lui, se renforce de façon autonome et n’a de cesse d’évoluer positivement grâce aux chocs qu’il reçoit par ailleurs. À la différence du système résilient, il ne reprend donc pas sa forme d’origine après un choc, mais en ressort renforcé. Comment dès lors penser un système qui serait antifragile ?

L’antifragilité est innée chez les individus comme dans les groupes, mais avec un peu de méthode elle se cultive et se démultiplie. L’antifragilité de groupe est un art complexe et difficile, mais elle est régie par les mêmes principes transversaux, un peu partout. Et de les comprendre permet de les mettre en action plus facilement, de favoriser leur émergence, et de grandir collectivement d’une manière imprévisible, mais à un rythme plus satisfaisant.

L’antifragilité collective est facilitée par la mise en relation bienveillante d’individualités saines et autonomes. J’en parlais plus haut. Et avec des méthodes de mise en commun des individualités et des solutions, tenant compte des élans, besoins, contraintes, ressources et objectifs de chacun, on arrive non seulement à traverser les coups durs mais à en faire quelque chose de transcendant (au sens très concret de dépasser un état basal et d’aller au-delà) pour l’individu ET pour le collectif. Pour un groupe de ce genre, l’adversité n’est plus vécue comme des tas de merde, mais bien comme de l’engrais. Le groupe antifragile apprend, évolue, s’adapte. Mais il conserve malgré tout ses objectifs dans la durée. Tout comme le frêne qui poussera d’une manière adaptée au géotropisme, à l’héliotropisme, aux ressources en eau et en tenant compte des vents ou de la proximité d’autres arbres, le groupe antifragile s’adaptera à plein de choses, mais il sera toujours un frêne à la fin, et ne fera pas semblant d’être devenu un chêne ou un tilleul.

Changer mais rester pareil, en quelque sorte, demande donc de définir ce qui peut changer, et ce qui doit rester immuable. Et en définissant les objectifs très clairement, et de manière suffisamment abstraite, on arrive à trouver des solutions pour réaliser lesdits objectifs non seulement malgré mais aussi grâce à ce qui nous tombe dessus.

Il serait interminablement long de détailler toutes les méthodes et tout le cheminement pour arriver à incarner ce genre d’adaptabilité antifragile, d’autant que ces méthodes d’acquisition de compétences s’adressent autant à l’individu qu’au groupe (les deux sphères de compétences étant indissociables). Mais l’essence, à mon avis (et Aurélie ne me contredirait pas, je pense), se résume à ça.

Concrètement, comment acquérir, selon toi, plus d’autonomie au quotidien ?

D’abord en apprenant à se connaître soi-même en profondeur. En connaissant mieux ses propres besoins réels. Physiques, émotionnels, sociaux, humains, etc. Cela permet de définir clairement ses priorités, et de mettre en place des moyens concrets pour y arriver. Et ça passe bien souvent par autre chose que le dernier smartphone, ou une télé plus grande. Étrange, non ?

La technique, ensuite, s’acquiert facilement.

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2 réponses »

  1. De brèves incursions sur le forum de votre site j’avais soupçonné qu’il y avait une solide pensée derrière vos réponses techniques. Qu’en voilà une belle confirmation.

    Reste plus qu’à répondre au « comment » (réaliste). Le systémicien que je suis, convaincu, tant par l’histoire que la pratique, de ce qu’on peut espérer de battements d’aile de papillons bien pensés, serait ravi d’en parler avec vous… 0611987595

  2. « Des anarchistes écologistes côtoient apparemment sans grand problème des proches de l’ultra-droite. »

    D’un type qui peut se laisser convaincre par une blogueuse aux idées nauséabondes qu’un Juif serait antisémite, on comprend mieux le « sans problème » qu’il y a à ce que anarchistes et ultra-droite se côtoient. C’est dommage, parce que quand il le lit, il a l’air d’avoir des valeurs.

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