Culture

Joker : la dernière farce de Michel Foucault

Sortie au cinéma le 16 octobre, Joker ne cesse de susciter de nombreuses réactions. Certains y décèlent une critique de l’Amérique des années 80′, règne du libéralisme de Ronald Reagan, trouvant un écho dans le monde d’aujourd’hui parsemé de contestations politiques. Si cette lecture se vérifie par instant, il n’en demeure pas moins que le film est avant tout une œuvre sur la folie, fortement teintée d’une vision foucaldienne : on peut effectivement y voir la marque d’un certain gauchisme culturel dénigrant les masses, critiquant les normes et insinuant que les luttes résident dans la revendication et la reconnaissance des marges.  

Le grand mérite du film de Todd Philipps est de nous plonger dans une Amérique des années 80′ roulant, pied au plancher, vers un retrait absolu de l’État. En effet, depuis les années 1930, marquées par le compromis fordiste et le New Deal keynesien de Roosevelt, les gouvernements successifs interviennent dans la sphère économique afin de limiter les effets des crises et de protéger les plus fragiles. Il en est ainsi sous Truman avec le Fair Deal et les lois anti-concentration, sous l’administration Kennedy avec la New Economics (politique de relance et de lutte contre la pauvreté) ou encore les mesures sociales de l’administration Ford. Le choc pétrolier de 1973 entraîne une crise profonde rappelant celle consécutive à la crise de Wall Street de 1929.

Le chaos urbain des années Reagan

Ronald Reagan, président de 1981 à 1989

Cette fois-ci, les Américains, positionnés dans un contexte social très différent, choisissent le républicain conservateur Ronald Reagan. Ce dernier, nourri par les thèses des Chicago Boys de Milton Friedman, affirme, lors de son serment en 1981, que le gouvernement n’est pas la solution, mais qu’il est le problème. Adepte de la théorie du ruissellement, il prévoit une diminution des dépenses publiques de 41 milliards de dollars, annonce la réduction des aides aux plus pauvres, aux personnes âgées et aux handicapés et promet une baisse d’impôts de 25% sur trois ans. Ainsi, il dérégule de nombreux secteurs économiques, permettant aux investisseurs d’engranger des bénéfices colossaux.

« L’objet principal du film est la critique de la norme sociale et l’invisibilisation des marges. »

C’est cette Amérique sous tension que tente de nous présenter Philipps dès les premières minutes de son film. Ainsi, la réalisation nous plonge dans un Gotham eighties avec ses rues crasseuses pullulantes de cafards humains se pressant à gagner leur pain en cumulant des sous-emplois, sous-traités par des commerces en faillite, misant sur des techniques marketing qui inonderont l’Europe la décennie suivante. Gotham incarne ce pays coupé en deux dont le fossé ne cesse de se creuser entre des élites politico-médiatiques – représentées par le démagogue milliardaire Thomas Wayne et le méprisant présentateur Murray incarnant une société du spectacle tant désirée par des classes moyennes gavées par les Trente Glorieuses – et des classes populaires urbaines luttant pour survivre.

Foucault à Gotham

Si l’on peut adhérer à l’idée que les modes de vie urbains participent à un relatif affaiblissement des relations sociales initialement fondées sur le « donner, recevoir, rendre » cher à l’anthropologue Marcel Mauss, on peut regretter la vision apocalyptique du réalisateur dessinant une mégalopole déshumanisante où ne réside que des individus atomisés qui, additionnés les uns aux autres, deviennent masse violente. En effet, les innombrables graffitis sur les métro, l’insalubrité des rues perpendiculaires aux grandes avenues et les tapisseries fleuries et brunies des piteux appartements des centres dont les commodes sont envahis d’objets inutiles dessinent une Amérique de gens ordinaires désordonnés, déstructurés et sans conviction. Tous les personnages croisant Arthur Fleck, sont simplistes, caricaturaux et sans profondeur.

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« Tout ce que j’ai, c’est des idées noires » Arthur Fleck

Certes, Joker est une dystopie forçant les traits (à l’instar de l’œuvre de Houellebecq) pour donner plus de poids à la critique de fond et on ne peut que souligner la réussite esthétique et la mise en scène du film. Cependant, bien que la figure du Joker commence à fleurir au sein de différentes manifestations à travers la planète, il ne s’agit aucunement d’un film sur l’esprit contestataire des classes opprimées. L’objet principal du film est la critique de la norme sociale et l’invisibilisation des marges, à laquelle participe fortement les gens du quotidien qui finiront paradoxalement par faire du clown le symbole de leur révolte. Ainsi, le réalisateur utilise les classes populaires, transformées en foule dénuée de sens et sujette à emprunter les chemins du populisme, pour mettre en scène la quête de reconnaissance d’un fou dans une société normée et malade.

Tous les personnages sont soit déloyaux, à l’image de son collègue de travail, soit agressifs comme ces adolescents agressant Arthur dans la rue ou encore indifférents, comme sa conseillère ou encore sa jolie voisine de palier (dont la relation fantasmée est maladroitement mise en scène, laissant le téléspectateur dans un flou inutile). Tous les personnages sont dépeins négativement, tous, sauf le nain ; cet handicapé moqué de tous, marginalisé par une société dont les membres égoïstes dénués de morale se conforment à des normes sociales imposées par les puissants. Tout comme Arthur Fleck ! Le cœur du film est là. Déguisée en une « ode aux luttes insurrectionnelles », selon les mots de Juan Branco, l’œuvre de Philipps est avant tout une prodigieuse défense de la marginalité.

Durant tout le film, Arthur Fleck est en quête d’attention. Il reproche à sa conseillère de ne pas l’écouter, il griffonne sur ses pages le refus des gens de voir sa souffrance, il déplore que personne ne le remarque. En d’autres termes, c’est le refus d’une société normée de l’accepter qui le conduit au crime. Arthur devient alors Joker et atteint son but lorsqu’il se dresse sur le capot d’une voiture de police (symbole de l’ordre régalien) et est acclamé par ceux-là même qui l’invisibilisent au quotidien. Il s’élève enfin alors que, tout au long du film, il ne cessait de descendre.

« Dans la société moderne, le fou ne jouit d’aucune reconnaissance »

Ainsi, le film met en évidence le rejet de la différence. Comme le rappelle le philosophe Michel Foucault, dans la société moderne, le fou ne jouit d’aucune reconnaissance alors qu’il est intégré à la communauté du Moyen-Age. C’est ce refus des différentes, des marges, par une domination présente dans toutes les strates de la société qui produit de la violence et de l’injustice. On retrouve ici les thèses de Foucault « dominant » aujourd’hui la gauche diversitaire.

Convergence des luttes et impasse de la Gauche

La récupération du Joker par les mouvements militants de gauche confirme le virage libertaire et jouissif pris par la gauche des années 60′ / 70′. De  Beyrouth à la Catalogne, en passant par les rues de Santiago de Chili, le clown serait, comme dans le film de Philipps, l’incarnation de la voix des opprimés contre les élites financières. Pour Juan Branco, le phénomène est plus profond et illustre un basculement fort : « Face à un ordre délirant et embrassant tous les excès, Hollywood choisit son camp avec courage, abattant Wayne & Batman ».  Rien que ça ! Il faut être soit extrêmement naïf ou alors manipulateur pour y croire. Mais après tout, la scène finale où Joker se dresse sur le capot d’une voiture de la police, acclamé par les « Gilets Jaunes de Branco » incarne cette convergence des luttes si chère aux mouvances de gauche radicale acquises à l’imaginaire foucaldien.

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Deux Jokers lors d’une manifestation à Beyrouth. Photo Stéphane Lagoutte. Myop pour Libération

Depuis quelques années, le visage de la révolution prenait les traits du masque de V comme Vendetta, autre film faussement subversif décrivant la domination comme totalitaire et sécuritaire, quand la domination capitaliste actuelle est fondée avant tout sur le laisser-faire et la stimulation des désirs. Sujette aux effets de mode dictés par le Capital, la gauche libertaire reste un allié de poids du libéralisme, entretenant l’illusion de la contestation.

Schizophrène, elle continue de fantasmer sur le renversement d’un système et d’une culture dominante qu’elle diabolise avec excès, discréditant au passage toute critique mesurée et efficace, et dont elle tire pourtant nombre d’avantages et références. Finalement, cette gauche, à l’inverse de la droite, déplore naïvement les causes dont elle chérit les effets.

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5 réponses »

  1. « Depuis quelques années, le visage de la révolution prenait les traits du masque de V comme Vendetta, autre film faussement subversif décrivant la domination comme totalitaire et sécuritaire, quand la domination capitaliste actuelle est fondée avant tout sur le laisser-faire et la stimulation des désirs. »

    Pas vraiment d’accord. Certes, le Système capitaliste / néolibéral a eu besoin de recourir au laisser-faire et à la stimulation des désirs pour pouvoir anesthésier la grande majorité des citoyens et pour les transformer en « foule ». Là où les citoyens sont des personnes structurées, la foule est composée d’individus atomisés et destructurés et donc impropres à s’organiser contre le Système.

    Mais cette combine a des limites. Elle fonctionne de moins en moins bien. Il y a un point au-delà duquel le Système ne peut plus permettre justement qu’on « laisse faire ». Laisser faire la parole, laisser faire l’expérimentation de modes de vie remettant en cause le capitalisme, laisser faire la contestation. Quant à la stimulation des désirs, oui, encore faut-il avoir les moyens de réaliser des désirs stimulés… ce qui est de moins en moins le cas, le crédit ayant ses limites tout de même. Des désirs non assouvis entrainent la frustration, laquelle va nourrir la contestation, voire la révolte. Ce dont le capitalisme ne veut pas.

    Donc la martingale du laisser-faire et du désir ne va pas durer très longtemps. Et l’on va retomber dans la domination pure et dure, totalitaire ou du moins autoritaire, et assurément sécuritaire (pour le Système). C’est déjà d’ailleurs le cas, non ? L’on voit ce que le gouvernement Macron fait aux Gilets Jaunes… cette dérive est en bonne voie. Une voie déjà expérimentée par le passé (au XIXème siècle et dans l’entre-deux-guerre) contre les « masses » – contre les peuples qui osaient se révolter. Cette méthode « dure » a fini par échouer (WW2), mais les capitalistes ont fait aboutir leur projet de domination de manière douce (soft) via un certain laisser-faire et une stimulation des désirs certaine. Mais là aussi, c’est en passe de s’avérer insuffisant, vu le réveil et la prise de conscience des peuples.

    N’oublions pas : le Capital ne désarme JAMAIS ! Quitte à se trouver des alliés de poids dans la gauche « diversitaire », ce qui marque d’ailleurs bien l’obsolescence et l’artificialité de ce clivage gauche/droite qui ne veut plus rien dire, alors que le seul véritable clivage qui perdure, c’est bien celui de classe : les classes dominantes vs. les classes dominées.

  2. Cet article donne vraiment une clé pour comprendre le substrat idéologique des films et séries faussement subversifs Made in US. Je mettrais Mister Robot dans le même panier que le Joker.

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