Politique

Gilets jaunes : « Sur le plan collectif, le bloc bourgeois l’a emporté »

Il y a un an, le 17 novembre 2018, explosait le plus grand mouvement social depuis Mai 68. Hors des syndicats et des partis politiques, des centaines de milliers de personnes se levaient pour contester la politique d’Emmanuel Macron, à travers l’opposition à une taxe carbone. Au fur et à mesure le mouvement mute et exige plus de justice sociale et plus de démocratie, à travers la revendication de la mise en place d’un Référendum d’initiative citoyenne (RIC). Un an plus tard, la contestation n’est pas morte mais le mouvement n’est plus que l’ombre de lui-même. N. et Christophe, initiateurs du Mouvement du 17 novembre (M17) et Gilets jaunes installés au Pays de la Loire, font avec nous le bilan.

En un an, plusieurs personnalités ont émergé des Gilets jaunes : Éric Drouet, François Boulo, Jérôme Rodrigues, Maxime Nicolle, ou encore Priscillia Ludosky. Mais une formidable effervescence existe aussi à l’ombre des grands médias, sur les ronds-points ou sur les réseaux sociaux. Le M17 en témoigne. Depuis bientôt un an, les quelques activistes, organisés autour de Christophe et N., pour Narbonne, réalisent un remarquable travail intellectuel sur leur site. Marxistes, de gauche et anticapitalistes, ils ont choisi de poursuivre avec la revue en ligne Positions, un titre qui n’est pas sans évoquer Antonio Gramsci. Au menu, des articles des animateurs de la revue, mais aussi des contributions de Juan Branco, du philosophe Harold Bernat, de l’historien du droit et des idées politiques Thomas Branthôme ou encore de l’économiste social-démocrate Denis Gouaux

Le Comptoir : Qui sont les personnes qui composent le M17 ?

N. : Le M7 est un collectif d’hommes et de femmes qui partagent un commun rejet des ravages du capitalisme. Nous l’avons lancé le M17 au début du mois de janvier 2019 parce que nous avons senti que le contexte historique avait évolué. Le mouvement des Gilets jaunes nous est apparu salvateur dans un monde qui ne bougeait plus. Au départ, nous n’étions que quelques-uns, mais convaincus que le moment était propice à un potentiel basculement.

Christophe : Nous avons souhaité participer à la dynamique du mouvement selon ce qui nous semblait lui manquer : la structuration intellectuelle. Au départ, nous étions six ou sept. Puis, à mesure que nous commencions à nous structurer, nous avons organisé une conférence devant une centaine de personnes ce qui contribué à nous faire davantage connaître. Aujourd’hui, nous sommes trois-quatre animateurs. Tout cela est informel. Il n’y a pas de statut ou autres. Nous pouvons compter sur cinquante à soixante fidèles, qui nous suivent régulièrement.

Comment vous définissez-vous ? Êtes-vous un mouvement politique qui milite avec les Gilets jaunes ? Un groupe de Gilets jaunes ? Un groupe d’intellectuels ?

Christophe : Au sein des Gilets jaunes, certains occupaient les ronds-points, d’autres allaient en manifestation, parfois les deux, selon une forme de division du travail. Nous nous sommes demandés ce que nous pouvions apporter, quelles étaient nos qualités. C’est alors qu’on a compris que nous devions construire une vision critique, hors de Facebook et des réseaux sociaux. Notre site est né à ce moment-là. Nous y avons publié des articles d’analyse, de critique, de prospective… C’était un moyen de montrer à la bourgeoisie qui tentaient de catégoriser les Gilets jaunes comme “des types un peu cons, qui veulent bouffer”, qu’il existait aussi parmi nous des gens qui peuvent et savent penser. En quelque sorte, nous réalisons le travail gramscien d’intellectuels organiques des Gilets jaunes.

N. : L’objectif était de produire un discours au sein d’un mouvement qui étaient alors muet médiatiquement. Muet parce qu’éparpillé, horizontalisé et à ce titre, invisibilisé sur le plan intellectuel.

« Si quelqu’un trouve la cohérence intellectuelle des Gilets jaunes, qu’il nous la donne »

En produisant un discours intellectuel très anticapitaliste, n’avez-vous pas l’impression de vous substituer à la parole des Gilets jaunes ? Ces derniers ont des revendications très pragmatiques et terre-à-terre – dit sans aucun mépris – mais pas idéologiques.

N. : Nous savons que notre discours déborde du cadre des Gilets jaunes, et justement, notre souhait est que ce mouvement soit un marchepied vers autre chose. Début décembre 2018, nous avons senti un climat insurrectionnel lors des Actes III et IV à Paris. Mais cela n’est jamais au-delà d’un “climat”… Notre vision du monde porte en elle une révolution, que nous ne sentions pas forcément capable d’advenir au sein des Gilets jaunes. Le travail de structuration intellectuelle devait permettre d’apporter plus de densité au mouvement.

Christophe : Dès le départ, nous avons assumé cette démarche. C’est pour cela que nous ne nous sommes pas appelés « Les Gilets jaunes machins », mais « Mouvement du 17 novembre ». Nous souhaitions marquer cette filiation tout en la dépassant. Les Gilets jaunes nous sont apparus comme une situation historique, plus que comme une revendication. Ce n’était pas une manifestation de syndicats qui affirme : « Nous sommes ici pour obtenir telle chose. » Cela témoignait de quelque chose d’autre qu’il convenait de saisir et de définir. Mais nous avons toujours su qu’en cherchant à faire cela, nous allions nous aliéner certains Gilets Jaunes.

N. : Il nous est apparu vain de vouloir à tout prix chercher le consensus.

Crédits : Ella_87 / Pixabay

Christophe : Si quelqu’un trouve la cohérence intellectuelle des Gilets jaunes, qu’il nous la donne. Ce mouvement a justement développé sa force dans son caractère hétérogène. Vouloir enfermer les Gilets Jaunes dans une définition stricte ce serait une erreur. On entend parfois dire : « Les Gilets jaunes de maintenant, ce ne sont pas les mêmes que ceux du départ. » Il faut être plus dialectique que cela. Lorsque qu’on a passé trois mois sur des ronds-points à parler de politique, on n’est plus la même personne. Certains vont dire : « Mais le RIC n’est pas une revendication des Gilets jaunes, puisque personne n’en a parlé le 17 novembre. » Pourtant, ça l’est devenu.

Les Gilets jaunes, c’est une dynamique. Un jour, un Gilet jaune sur un rond-point m’explique – non sans une certaine ironie – qu’ils ne sont que des cons. Je lui ai alors répondu que pour des cons, ils menaient une réflexion et un combat bien plus sérieux que ce que l’on voyait depuis des années. Il m’a répondu : « On est là depuis deux mois. Donc ça fait deux mois qu’on n’a pas regardé la télévision, forcément, on progresse… » C’est ça la dialectique des Gilets jaunes. Comprendre que ce mouvement engendre des effets et transforme ses propres acteurs.

Vous avez participé aux occupations de ronds-points ? Vous avez manifesté ? Ou votre travail n’est qu’intellectuel ?

Narbonne : Nous avons participé à beaucoup de manifestations et à des assemblées générales, dès le mois de décembre. Pourquoi pas dès novembre ? Sûrement parce que lorsque l’on intellectualise les choses, on a toujours un train de retard. Nous n’avons pas compris tout de suite ce qu’étaient les Gilets jaunes. Il a fallu le constater, l’appréhender. Il nous a fallu quelques jours. Après on a commencé à trouver intéressant ces gens qui bloquaient les ronds-points, qui tenaient plus d’un weekend. On a senti, en retard, que quelque chose de différent était à l’œuvre. On a alors rejoint le mouvement avec un bonheur absolu. C’est arrivé sans que nous n’ayons rien vu venir.

Comment voyez-vous la suite ? Imaginez-vous une structuration politique ou associative ? Dans les villes où les Gilets jaunes ont été très présents sur les ronds-points, les municipales peuvent-elles être un moyen de continuer la lutte ?

N. : En février, nous avons publié un article intitulé : « Les Gilets jaunes sont morts, vive les Gilets jaunes ». Rapidement, nous avons senti que le mouvement ne muterait pas, qu’il lui serait impossible de passer de la révolte à la révolution. Plusieurs raisons pouvaient expliquer cela : son absence de cohérence en termes de classes sociales et donc de vision du monde pouvant fonder et unir un collectif. La seule solution était donc que de la mort des Gilets jaunes, quelque chose naisse. Nous avons appuyé cela. Les initiatives à l’œuvre, comme la Ligne jaune de François Boulo ne nous paraissent pas en mesure de fonctionner. Il est louable de le voir essayer de bâtir quelque chose, tout comme essayent de le faire Jérôme Rodrigues ou Priscilla Ludosky, mais sans vision du monde, sans remise en cause du système économique actuel et de toute la superstructure qu’il a produite, tout cela est probablement vain. En revanche, il restera des amitiés, des réseaux tissés au niveau local et des gens qui continueront sincèrement à mener un combat. Si le mouvement des Gilets jaunes ne peut pas renaître, en revanche, le prochain mouvement social qui viendra sera très différent.

Il restera aussi une politisation…

N. : Complètement. C’est pour cela que le prochain mouvement social n’aura pas ce côté policé qu’avaient les Gilets jaunes. Il sera probablement nettement plus violent et vertical.

Il démarrera plus fort ?

Christophe : Oui, nous le pensons. En attendant, tout ce qui sera estampillé Gilets jaunes pour les municipales ou autre ne sera que de la récupération. Peu importe que ce soient des personnes présentes dès le 17 novembre. Il n’y a pas de politique ou de gouvernance “Gilets jaunes” car il n’y a pas de structure intellectuelle “Gilet jaunes”. Cela ne pourra être que l’œuvre de gens avec des aspirations politiques et qui pensent qu’en termes marketing, c’est mieux que d’être sans étiquette.

« Les Gilets jaunes ont soulevé des problèmes qui dépassent très largement le stade communal »

Mais ne pensez-vous pas que les municipales pourraient être une manière de continuer une forme d’autogestion ou d’auto-organisation ?

Christophe : Numériquement, c’est trop faible et aujourd’hui les réseaux technocratiques et industriels font qu’il n’y a plus de possibilité d’autogestion à l’échelle communale. Nous ne sommes plus en 1871, avec la Commune de Paris où il s’agissait d’une autogestion de la commune hégémonique sur les autres communes. Là, cela avait du sens. Mais cela n’en a plus avec une commune de province, en 2019, complètement soumise et dépendante des réseaux technocratiques à l’œuvre.

N. : Nous le voyons bien avec les arrêtés pris contre l’utilisation de pesticides. Ils sont déboutés directement par l’autorité hiérarchique supérieure. Les maires sont devenus des gestionnaires de proximité.

Christophe : C’est comme croire que dans un gros groupe industriel, un ouvrier d’une petite usine aurait un quelconque pouvoir. Ça n’est qu’un employé encadrant. Il n’a pas de marge de manœuvre, juste de la manœuvre à la marge. En revanche, les Gilets jaunes ont soulevé des problèmes qui dépassent très largement le stade communal.

« Les partis politiques en 2022 reprendront tous des revendications des Gilets jaunes »

Et donc, que faire ? La solution viendrait d’un parti de gauche radical qui prendrait le relai ? Au contraire, faut-il un mouvement révolutionnaire, donc insurrectionnel ?

Christophe : Il faut prendre un peu de distance avec les dynamiques historiques. Il y a des marges de manœuvre pour les consciences, qu’elles soient individuelles ou collectives. Elles ne sont pas totales. Il faut essayer de comprendre ce qu’annoncent les Gilets jaunes. Que faire après eux ? Nous pensons qu’ils ont témoigné de certaines choses. Notamment d’une prise de conscience par la classe moyenne de son déclassement. Cette dernière comprend qu’elle est dans une dynamique inversée à la dynamique sociale de la haute bourgeoisie. Elle va vers la paupérisation et ses enfants aussi. Cela révèle des structures sociales. Savoir ensuite si cela va être révolutionnaire ou électoraliste dépend de plusieurs paramètres.

Tel quel, il y a assez peu de chance que l’électoralisme débouche vers quelque chose. Les revendications des Gilets jaunes sont assez facilement récupérables. C’est d’ailleurs ce qu’on voit avec les chartes qui peuvent fleurir. Cela peut tout aussi bien aller vers des formes de populisme qui peuvent être très à gauche ou très à droite. Comme vision du monde c’est très insuffisant. Les partis politiques en 2022 reprendront tous des revendications des Gilets jaunes. Ils auront tous leur proposition de RIC ou de redistribution fiscale. Ce sera une manière de récupérer le mouvement tout en le vidant de sa portée hautement critique.

Sauf peut-être Emmanuel Macron…

Christophe : SI Macron veut se faire réélire, il sera obligé d’être beaucoup plus souverainiste et protectionniste. Il devra prendre la tangente de la classe à laquelle il appartient. Or, il est aujourd’hui de plus en plus en dissymétrie avec les gens avec qui il se réunit au G8.

Lors des élections européennes, nous avons vu le basculement de la droite bourgeoise et catholique vers LREM. Macron va sûrement plus tenter d’incarner le Parti de l’ordre que celui du peuple…

N. : Aux élections européennes, il s’est déroulé le même scénario qu’aux législatives post-68. Les Français ont eu peur et ont exigé un retour à l’ordre. Seulement, aujourd’hui il n’y a plus tellement de désordre. Le coup du retour à l’ordre ne marchera plus à la présidentielle. La dynamique Gilets jaunes s’essouffle [entretien réalisé en septembre 2019, NDLR] et il suffit de passer un samedi après-midi en ville pour le constater.

Christophe : Le problème de Macron, c’est que s’il veut incarner le Parti de l’ordre de 2018 à 2022, il devra en remettre une couche chaque année. Sinon, ce ne sera pas tellement difficile en 2022 pour ses concurrents de dire : « Ce type-là n’est pas le Parti de l’ordre, nous avons été de crise en crise. » Si la droite a été ridicule lors des élections européennes, c’est parce qu’elle a choisi Bellamy. C’est la stratégie de Wauquiez qui a échoué et qui a conduit les Républicains au désastre. Si la droite retrouve un Sarkozy capable de taper fort lors des conventions de la droite, ce sera différent.

N. : Gageons que le discours identitaire va revenir en force. Aussi bien à droite qu’à gauche.

Christophe : Aujourd’hui, on constate que Marion Maréchal hésite et temporise en mettant son âge en avant et son besoin de prendre du recul. Marine Le Pen était hors-jeu lors de la Convention de la droite. De même pour les Républicains. Le champ politique est en pleine reconfiguration. Ce serait une énorme erreur politique de croire que les gens qui ont voté Macron en 2019, revoteront pour lui en 2022. Ce qui apparaît pour de l’ordre à court terme apparaîtra pour du désordre à long terme. S’il ne choisit pas d’alternative, il sera attaqué aussi bien par les souverainistes sur sa droite que par les progressistes sur sa gauche.

En 2017, il a pu gagner en prenant un peu à gauche et un peu à droite. En 2022, cela ne sera plus possible. Il se fera attaquer de front et n’existera plus. En continuant sur cette dynamique, Macron fera comme Jospin et ne sera pas au deuxième tour. À moins qu’il n’arrive à relancer la croissance mondiale… Mais plus vraisemblablement, il devra faire face à une crise qui s’accentue et risque à tout moment de s’amplifier de façon dramatique. Il sera alors obligé d’être beaucoup pour souverainiste et protectionniste, afin de resserrer la classe moyenne.

Crédits : Jeanne Menjoulet / Wikipédia

Les Gilets jaunes ont beaucoup attaqué les pouvoirs politiques, notamment en allant manifester devant l’Élysée. En revanche, les pouvoirs économiques et le monde de l’entreprise ont été épargnés. Il s’agit pourtant du nerf de la guerre. Est-ce une erreur majeure ?

Narbonne : Probablement. Nous nous sommes rapidement dits que si les Gilets jaunes voulaient gagner le rapport de force, il fallait perturber les réseaux logistiques qui tiennent aujourd’hui l’économie, comme les transports, et les lieux de stockage et de flux. Le véritable rapport de force se situait là.

Pas que… Les gens risquent même de crever de faim !

N. : Bien-sûr. À notre avis, l’erreur du passage du rond-point à la rue, a été le retour à une manière traditionnelle de manifester, très symbolique et carnavalesque. Cela a été une des fautes des Gilets jaunes. Et en même temps, on peut le comprendre. C’est beaucoup plus difficile d’envisager la stratégie lorsque l’on est dans un mouvement complétement horizontalisé. On a vu des initiatives pour bloquer ou perturber les aéroports, les lieux de stockages, les grandes surfaces mais c’est resté marginal et souvent la répression a été immédiate et brutale.

Christophe : C’est une stratégie vraiment nouvelle dans l’agencement néolibéral. Nous ne sommes plus sur des dynamiques de classes cohérentes, mais sur de l’activisme. Pourquoi ? Parce que la conscience collective commence à disparaître, et avec la vision matérialiste. À un moment donné, nous avions une forme “normale” de dissidence le week-end et de servilité au travail pendant toute la semaine. Si Macron et son entourage ont commencé à avoir peur le 10 décembre, c’est qu’il craignait un passage à la grève générale, ou au basculement insurrectionnel. L’erreur des Gilets jaunes a été de ne pas la déclencher.

C’est révélateur des classes qui fondent le mouvement : des classes moyennes en déclassement et des retraités. Soit des individus qui sont depuis un moment, sur le plan institutionnel, conservateurs. Par exemple, lorsque nous évoquions la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, qui est près de Nantes, aux gens sur les ronds-points, cela ne rencontrait pas beaucoup d’échos favorables. Il ne la voyait qu’à travers les yeux de BFM TV. Au sein des Gilets jaunes, il a manqué d’un vrai travail intellectuel. Nous avons essayé, à notre échelle de l’impulser. À ce titre, on a notamment écrit un article sur la classe moyenne afin de démontrer qu’elle n’a jamais été une classe en tant que telle. La moyennisation est une ruse du capitalisme pour faire croire qu’il y avait une intégration dans le système et une harmonisation des niveaux de vie.

N. : Produisant, mécaniquement, une dilution de la conscience…

Christophe : Et une baisse de l’antagonisme de classes ! Le rapport à la production et le rapport capital-travail ont été évacués. Nous avons pu constater, même lors de l’assemblée des assemblées, que les gens qui se disent anticapitalistes ne remettent pas en cause le système économique. L’anticapitalisme se résume alors à une forme de rejet des politiques néolibérales. Ce qui est très abstrait. On peut très bien rejeter le néolibéralisme et rester dans le capitalisme, notamment à travers la social-démocratie. Voilà quelque chose qui illustre l’hétérogénéité de classes au sein des Gilets jaunes. Il faut aussi dire que les intellectuels n’ont pas été à la hauteur. Ceux qui se disent anticapitalistes et prétendent connaître Marx sur le bout des doigts ont été aux abonnés absents.

Le vrai problème des Gilets jaunes, c’est qu’aucun intellectuel et aucun parti politique ne les a réellement soutenus. Tout le monde a tenté de les récupérer. Les soutenir signifiait se mettre à leur service. Cela aurait exigé d’arrêter de faire de la politique comme avant. Les députés de la France insoumise, par exemple, auraient dû démissionner afin de créer une crise institutionnelle et politique. Les universitaires auraient dû refuser de faire cours pour aller faire de l’éducation populaire sur les ronds-points. Il aurait fallu se mettre au contact de la pratique quotidienne des gens. Attendre que des journalistes te tendent le micro pour dire que tu ne penses que du bien des Gilets jaunes, c’est de l’esbroufe. Et à ce petit jeu-là, ils ont été quelques-uns…

N. : Les partis politiques ont clairement eu un train de retard. Au moment des élections européennes, aucun parti n’a repris formellement et textuellement des revendications de Gilets jaunes. Ils hésitaient encore sur la nature du mouvement, la question était alors de savoir s’il était peuplé de fachos ou de black bloc ; d’homophobes ou de pauvres chômeurs. En vérité, ils n’ont rien fait parce qu’ils étaient incapables de comprendre ce qui se jouait là.

« Pourtant, dès mars-avril, nous avons appelé au boycott des élections européennes. »

Le vrai problème n’est-il pas celui de l’anarcho-syndicalisme, c’est-à-dire celui des organisations de masse capables d’organiser des grèves générales ?

N. : Et de former des cadres et des élites capables de penser la lutte et de faire l’aller-retour entre le réel et le concept. Le meilleur témoignage de cela est le rôle des syndicats. Ils sont restés très en retrait lors des premiers mois et n’ont appelé à une grève générale que le 5 février, soit trois mois après le début du mouvement !

Et une seule journée !

Christophe : On est passé de Maurice Thorez qui affirmait qu’« il faut savoir terminer une grève », à Martinez pour qui : « Il faut savoir ne pas commencer une grève ! » La boucle est bouclée. Que s’est-il passé aux actes III et IV ? Il y a eu un réel flottement. Les seuls qui ont su apporter une réponse sont les tenanciers du bloc bourgeois : Drahi, Macron, etc. qui ont proposé d’apporter une prime. Durant cette crise, les seuls qui ont été à la hauteur pour défendre leurs intérêts, c’est la bourgeoisie. Après le 10 décembre, il n’y a plus que des mains et des yeux arrachés. Sur le plan politique, cela ne donne absolument rien. Cela permet juste de comprendre le rôle néfaste de la police. Avant, beaucoup de personnes regardaient les manifs et se disaient que si les manifestants se faisaient gazer, c’était leur faute. Maintenant, ils comprennent que non. Il ne reste que des apports sur le plan individuel. Sur le plan collectif, le bloc bourgeois l’a emporté.

N. : Les élections européennes ont témoigné de la victoire du bloc bourgeois. Pourtant, dès mars-avril, nous avons appelé au boycott des élections européennes. Nous ne voulions pas rentrer à nouveau dans ce jeu électoral. Il aurait fallu que l’élection ne se déroule pas dans les urnes, mais dans la rue. La participation en hausse lors des élections témoigne de la victoire de la conscience petite bourgeoise. L’adhésion inconsciente au système a amené une large partie des Gilets jaunes à croire que la solution viendrait des urnes.

On pense encore qu’il faut guérir des maux du système, sans comprendre que le problème, c’est le système lui-même…

Christophe : Oui, c’est le problème des initiatives actuelles du côté des Gilets jaunes. François Boulo, par exemple, qui est quelqu’un d’intelligent et de réfléchi, en tournant sur les médias vient policer les choses et fait en sorte – malgré lui ! – que le système soit plus équilibré en portant une contradiction mesurée. Dans la crise du libéralisme, caractérisée par la baisse tendancielle du taux de profit, c’est au mieux anachronique et au pire, cela peut mener à des dérives très autoritaires.

Quelles perspectives pour le M17 ?

N. : Dans la continuité de cette vision d’intellectuels organique ou d’appuis, comme on aime le dire. On va lancer une revue en ligne Positions, la ligne est authentiquement matérialiste néanmoins nous essaierons au maximum d’y faire participer des gens extérieurs, capable de donner un point de vue réellement progressiste, c’est à dire pour dépasser les contradictions du capitalisme.

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