Société

La jeunesse n’existe pas (réponse à « Lundi Matin »)

« Lundi matin » publiait récemment une lettre se voulant le cri des « jeunes » contre les tenants du vieux monde, leurs « parents ». Rien n’est pourtant moins rigoureux que de placer le curseur ici : l’âge n’est ni une classe sociale, ni un groupe politique. Le temps, comme disait le dramaturge, ne fait rien à l’affaire.

« Lundi Matin » est une publication souvent agréable, et les jeunes auteurs de cette « lettre » semblent sincères. On ne lira donc pas dans la présente mise au point l’acrimonie légère qu’il est d’usage et de bon ton d’employer parlant, par exemple, de France Info ou de Marlène Schiappa. Mise au point cela dit nécessaire face à ce qui nous semble constituer un total égarement.

D’entrée, le texte propose un « Nous » : « Nous (…) les milliers de « jeunes », lycéen.e.s, étudiant.e.s, travailleur.euse.s, précaires, qui n’en [pouvons] plus de ce monde de contraintes, d’obligations, de dettes, de travail ». Ce « Nous » contrarie toute logique. Il veut probablement prendre appui sur le fait, au demeurant véridique et attesté par les chiffres, que pauvreté et précarité sont plus marquées chez les moins de 30 ans (même si par « moins de 30 ans » on entend aussi statistiquement les moins de 10 ans –17,4 % de la population pauvre en 2015 – et les 10-19 ans -17,7%). Seulement, voilà, cela n’est en rien suffisant pour faire des « jeunes » une catégorie économique pertinente. Être jeune est par définition un état passager : Macron lui-même, notons-le, avait 21 ans pendant la coupe du monde de football de 1998. Il était alors un « jeune », ayant vécu « avec environ 1 000 euros par mois » et savait par là, dixit, ce qu’était « boucler une fin de mois difficile ». On conviendra qu’avoir fait du camping ne saurait suffire à vous classer chez les mal-logés, pas plus qu’oublier votre goûter ne fait de vous une victime de la faim. La France compte à ce jour environ 450 000 bénéficiaires de l’Allocation de Solidarité aux Personnes Âgées (ASPA, à peu près 900 € nets par mois), toutes gens sans doute mieux fondées à parler de pauvreté que le premier étudiant à l’ESSEC venu.

Voilà pour l’économique.

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Le macronisme en verve (« Les Jeunes Avec Macrons »)

Ce « Nous », politiquement parlant maintenant, suggère un « vous » – la lettre s’intitule « À nos parents ». Les Anciens contre les Modernes, le Vieux contre le Nouveau monde. La Jeunesse, porteuse de tous les espoirs de l’univers, impatiente de se défaire des reliques d’un passé abject, nécessairement. « Honte à vous », dit même le texte. Refrain un peu usé : 1968, bien sûr, mais aussi, et déjà, 1848, ou encore, ce qui sans doute est plus gênant, Italie des années 1920, Allemagne des années 1930, Silicon Valley et Wall Street d’aujourd’hui.

Des avant-guardistes de 15 ans, des fascistes de 25 conduisent ces troupeaux riants, et leur apprennent l’hymne d’un pays qui a choisi pour mot de passe le mot “jeunesse”. Robert Brasillach, Notre avant-guerre, 1941 (à propos de l’Italie fasciste).

L’idée persiste toutefois – pour sénile qu’elle soit en fait- que par la jeunesse seule le vent peut se lever ; mais l’inédit tient peut-être de nos jours en ceci que le système entier en semble mordu : des imbécillités écolo-libérales « pour le climat » sauce Mac Do aux publicités Orange (pour ne rien dire de Greta Thunberg ou du gâtisme émerveillé de feu Michel Serres), les « jeunes » sont partout célébrés comme nos providentiels sauveurs. Des jeunes, pourtant, guère plus extraordinaires que d’autres, qui quand ils ne se désintéressent pas tout bonnement de la chose publique ne rechignent pas toujours à voter Front National ou La République En Marche. Qu’importe : l’époque est aux pouffiasses caduques cramponnées à leur âge tendre, aux grands dadets de 40 ans montés sur trottinettes, l’époque est piquée comme jamais au syndrome de Peter Pan, et il n’est pas jusqu’aux « révolutionnaires » naissants de vanter les atours de leur génération.

Mais, d’ailleurs… de quelle génération parle-t-on ? Et à quel point faut-il se croire un cas général pour travestir ainsi en choc des tranches d’âges ses propres conflits de famille ?

Il y a en France des enfants fiers de leurs parents, des efforts concédés, des sacrifices, des valeurs inculquées et incarnées par des adultes ou des vieux qu’on peinerait à confondre avec les tristes aînés dénoncés par ce texte, dont la teneur relève assurément plus d’un problème intime (œdipien, diraient certains), que d’un quelconque enjeu historique. Car si l’on n’imagine pas une seconde quiconque élevé selon certains principes, dont le respect des siens, écrire de telles choses sur ses parents (impensable dans bien des quartiers populaires, campagnes ou départements d’Outre-mer, par exemple, maltraitance exceptée), c’est sans doute que ces propos, loin de pouvoir prétendre à l’universel, sont au contraire marqués au fer rouge par les habitus des dominants, par notre temps et son esprit – ce « nouvel esprit du capitalisme » que d’aucuns peinent encore tant à saisir.

Rien de fatal : il est toujours possible, plutôt que de rendre publics des émois tout compte fait très personnels, de sortir de son microcosme, se tourner un peu vers les autres, tâcher de les comprendre mieux. Réfléchir par exemple au succès énorme, à la Réunion, d’une chanson intitulée « Papa », qui commence ainsi : « Papa, je veux être un papa comme toi / Fort comme toi / courageux comme toi / pour mon enfant, je veux être un papa comme toi … » .

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5 réponses »

  1. Si la notion de jeunesse est par définition transitoire, éphémère même (on est rapidement le vieux de plus jeunes que soi), la notion de génération, elle, a toute sa pertinence.

    La génération des Boomers a une existence objective, génération pléthorique d’après-guerre née des « classes creuses » de l’entre-deux-guerres.

    Les Boomers ne doivent certes pas être accablés de tous les maux, mais ils continuent, bien qu’ils soient maintenant sexagénaires et septuagénaires, à concentrer le pouvoir économique (et notamment immobilier…), politique et même culturel entre leurs mains ridées.

    Face à elle, la génération X (née dans les années 60-70, celle des anti-héros de Houellebecq) n’a jamais trouvé sa place. On pourrait les appeler les « Zombie-Boomers » vu qu’ils sont solidaires des Boomers sans jouir de leur rente.

    Seule la fameuse génération Y (celle des Millennials, née dans les années 80-90) conteste verbalement (« OK Boomer ») cette domination sans partage. La maladresse avec laquelle elle le fait n’empêche pas ses griefs d’être fondés.

    Son erreur est de se présenter comme la jeunesse alors que ses premiers représentants atteindront cette année la quarantaine.

    Il faudrait plutôt qu’elle exige simplement le passage de relais de la part des Boomers qui continuent à s’accrocher à leur pouvoir mesquin, comme ces éditorialistes et présentateurs de radio et de télé qui approchent les 80 ans.

    Le jeunisme de ces derniers n’est qu’un leurre pour masquer le fait qu’ils ne semblent pas près de passer la main, malgré leur sénilité toute proche.

    Si les Millennials s’apparentent à Oedipe, les Boomers, eux, relèvent plus de Cronos dévorant ses enfants.

    • Vous avez raison.
      Plus spectaculaire encore est l’exemple de la guerre de 14. Experience collective s’il en fut, une « génération  » entière l’avait faite. Et avoir fait cette guerre ou pas, si l’on réfléchit un instant au détail de son horreur, faisait entre les hommes une sacrée différence.
      Bien que, là aussi, la guerre du tirailleur sénégalais ne fût pas forcément celle de tout le monde…
      Mais en somme, je ne nie pas qu’en tant qu’expérience collective, une époque imprime sa marque et produise des habitus propres à ce qu’il convient d’appeler des « générations « .
      Je dis que la tranche d’âge, pour manifeste que soit ce qui la lie(entre autres, le plus visible : vêtements, langage etc.), ne saurait être entendue comme un bloc d’intérêts communs.
      S’imaginer un étudiant de l’ESSEC faire manif commune avec un détenu devrait suffire à s’en convaincre.

    • Dans « Millennial Burn-out » (Arkhé), Vincent Cocqubert montre que la notion de « générations » relève surtout du marketing et des délires progressistes (« la jeunesse ouverte sur le monde va nous sauver ») et n’a pas de réalité concrète. Les classes sociales ont plus de pertinence que les générations (même si effectivement, une catégorie d’âge a connu des conditions plus favorables, quand d’autres vivent le déclassement).

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