Société

Les forces aux ordres

Après les retombées estivales de la crise dite du coronavirus, il y a fort à parier que les conséquences économiques de la gestion calamiteuse du gouvernement français, aggravées par les exigences de patrons stimulés par la situation, vont se faire cruellement ressentir, et qu’elles susciteront par-ci par-là quelques émois sociaux. Dans cette perspective, il est probable que les matraques et autres accessoires recommencent à frétiller chez les pandores, et que les muscles ramollis par quelques mois d’inactivité forcée se consacrent déjà à leur remise en condition. Bref, tout laisse à supposer que l’arsenal des répressions sociales est d’ores et déjà mis en branle. L’ordre vacillant doit se maintenir et il ne saurait renoncer à ses missions, quoi qu’il en coûte.

C’est pourquoi il ne paraît pas inutile, dès à présent, de définir quel ordre servent précisément les forces de l’ordre, ne serait-ce que pour ne pas trop s’en laisser compter.

L’ordre, pour quoi faire ?

Car on adjoint communément au concept d’ordre appliqué les idées de concorde, d’harmonie sociale, de bonnes mœurs, de sécurité publique et individuelle, de conservation du bien public, d’encadrement assignant sa place à chacun en toute équité et selon un consentement mutuel. Mais ces associations sont fallacieuses, aussi paradoxales que les formulations orwelliennes – « La guerre, c’est la paix ; La liberté, c’est l’esclavage ; L’ignorance, c’est la force. »

L’ordre se distribue çà et là selon les critères les plus divers, que ce soit l’ordre nouveau des nazi, l’ordre de la terreur stalinienne, ou l’ordre démocratique du capital. L’ordre n’est pas un idéal (contrairement au projet de faire de la plus-value, qui est l’objectif optimal du capitalisme) : c’est un principe qui masque une hiérarchie conflictuelle, un rapport social d’une violence généralement extrême. L’ordre consiste à donner des ordres et à les faire exécuter par tous les moyens ; en bref, il suppose une entreprise de colonisation interne.
Dans nos sociétés, l’ordre est une forme spécifique et historique de contrainte impliquant un agencement et des rapports sociaux répondant au seul délire capitaliste.

L’ordre démocratique et ses forces

La police est un appendice de l’État démocratique, comme l’État démocratique est un appendice du capitalisme – ou plus exactement son autre face, l’autre versant des marchés.

En ces temps de « Je suis Black » succédant au « Je suis Charlie » d’il y a peu, cela fait sourire d’entendre le ministre de l’Intérieur morigéner sa police et lui prêcher des conseils de modération dans l’usage de la brutalité. Et cela fait franchement rire de voir de bonnes âmes attendre du gouvernement qu’il se déjuge et se tape « démocratiquement » sur les doigts, au nom d’une vertu dont il viole quotidiennement les principes, à l’abri d’une Justice tenue en laisse et qui jamais ne sanctionne les débordements ni les assassinats légaux, sinon benoîtement et pour donner le change. Quelle est la proportion de flics et de pandores condamnés après avoir été dûment incriminés pour « bavure » ? Et à quelles peines ?

La violence commanditée par l’État s’exerce au nom de la Loi, ce qui la couvre du manteau de la légitimité. Mais qu’est-ce que la Loi ? C’est la volonté officiellement formulée de l’État. Et quelle est la volonté pérenne de l’État ? C’est de maintenir un rapport de forces donné ; c’est d’exprimer non pas les nécessités du bien public, mais les impératifs capitalistes, qui exigent de forcer les populations au travail abstrait, sans se soucier de leurs besoins, de manière à assurer la circulation des marchandises (de l’argent) et l’accumulation de valeur. C’est là ce qui maintient les forces de l’ordre en dehors de toute politique de pacification, et ce qui fait d’elles un organe foncièrement répressif.

Discours sur la question du libre-échange: Amazon.fr: Marx, Karl ...On pourrait à l’extrême rigueur considérer comme légitime un monopole étatique de la violence si l’État était la forme adoptée par une réelle souveraineté populaire. Mais ce n’est pas le cas de nos démocraties représentatives – qui ne sont pas plus démocratiques qu’elles ne sont représentatives. L’État, qui se dit officiellement neutre, est une organisation radicalement séparée de la population, un organisme d’exploitation, d’assujettissement et de contrôle, préservant la seule liberté du capital. C’est l’instrument de domination d’une classe socio-économique. Une classe qui du reste épure chaque jour ses rangs en les paupérisant, et qui se réduit à une caste. La nature maffieuse de cette caste est aujourd’hui manifeste. Elle est sans foi, sans loi, sans autre morale que son insatiable cupidité, sans projet autre que son maintien aux affaires en dépit de tout.

« Messieurs, ne vous en laissez pas imposer par le mot abstrait de liberté. Liberté de qui ? Ce n’est pas la liberté d’un simple individu en présence d’un autre individu. C’est la liberté qu’a le capital d’écraser le travailleur » Karl Marx, Discours sur la question du libre-échange, 1848

Les « forces de l’ordre » sont exclusivement au service de ce désordre humain et de cette entreprise de pillage qu’est l’ordre capitaliste. On exprime cette réalité plus poliment en disant que leur rôle est de protéger la propriété. Mais quelle propriété ? Pas la part congrue des pauvres, assurément, eux qui sont dépouillés quotidiennement par les exactions capitalistes et acculés à l’indigence. La loi Quillot de 1982 a fait du droit à l’habitation un droit fondamental ; elle a été consacrée en 1990 par la loi Besson. Pour autant, a-t-on jamais vu les « forces de l’ordre » s’opposer aux injonctions d’un huissier expulsant une famille de chez elle et la jetant à la rue ?

La seule forme de propriété protégée par les forces de l’ordre capitaliste est celle des plus riches d’entre les riches. Adam Smith, un des initiateurs du libéralisme économique, attribuait à tout pouvoir cette simple fonction : « S’il n’y a pas de propriété, il ne peut y avoir de gouvernement, car le but même de celui-ci est de protéger la richesse et de défendre les riches contre les pauvres. » Défendre les riches contre les pauvres, tel est, clairement défini, l’apostolat des « forces de l’ordre ».

Certains considèrent cependant que l’État est la providence des bonnes gens, que la violence policière ne frappe que des coupables, qu’elle les désigne même, et donc qu’elle épargnera toujours les innocents – surtout s’ils sont blancs et solvables. Ceux-là font une lourde erreur : ils ignorent, oublient ou refusent de voir que nous vivons, selon l’expression de Shoshana Zuboff (sociologue et femme de lettres américaine, professeur émérite à la Harvard Business School), au temps d’un « capitalisme de surveillance », qu’aux yeux de l’État et des entreprises spécialisées qui sondent les cœurs et les reins de chacun au moyen d’une technologie de plus en plus sophistiquée et invasive, chaque citoyen est suspect – et peut-être d’autant plus qu’il ne sait pas de quoi. Et que cette suspicion censément sécuritaire excède largement et de tout côté la lutte contre les diverses formes de criminalité. C’est ainsi que Google a développé des algorithmes permettant de cerner les pensées, les sentiments, les intentions et les intérêts des individus et des groupes, y compris ceux qu’on ignore soi-même, sans se soucier d’obtenir le consentement de quiconque.

La violence de la police répond à la sauvagerie de l’État démocratique. La mort de Zyed Benna et de Bouna Traoré, le 27 octobre à Clichy-sous-Bois, est à l’origine d’émeutes qui se sont étendues à l’ensemble du territoire national pendant plus de trois semaines. Tout comme aujourd’hui avec le drame de l’affaire Traoré, elles se sont dirigées contre les forces d’ordre. Pourtant, la question se pose : qui faut-il prioritairement condamner, ne serait-ce que d’un point de vue « moral » : la main qui exécute ou la tête qui commande, qui permet les débordements, et plus encore les encourage ?

Les agents de l’ordre ou la banalité du mal

« [Le] fonctionnaire, race dont l’existence pose des problèmes humains d’une grande complexité. » Sebastian Haffner, Histoire d’un Allemand, souvenirs 1914-1933

Bien évidemment, le fait que la violence exercée par les forces de police soit en fait celle de l’État capitaliste ne dédouane en rien les policiers et les gendarmes (voire les militaires employés occasionnellement au maintien de l’ordre) qui s’y soumettent.

Les forces de l’ordre sont en réalité les dignes héritiers des Gardes suisses, ce régiment d’infanterie affecté à la protection de la Maison du roi depuis le XVIe siècle et jusqu’à 1830 : ce sont des mercenaires, aux ordres de la faction politique qui les paie, quelle qu’elle soit. Or n’importe qui peut se retrouver au pouvoir. Un Jupiter en carton pâte, homme lige des banksters, par exemple – mais on peut redouter bien pire. N’oublions pas non plus que si de Gaulle est parvenu à ses fins par une manière de coup d’État, Hitler, pour sa part, a été très démocratiquement élu.

Certes, un certain nombre des individus qui s’engagent dans ces corps de métier arguent fort justement l’avoir fait par enthousiasme, pour défendre ce qu’ils pensaient ingénument être la justice et la paix civile – mais sans se demander ce qu’étaient réellement cette justice et cette paix civile. D’autres affirment qu’ils ne l’ont pas fait de gaîté de cœur, par goût de cogner impunément ou par haine de la « sociale » ; qu’en ces temps de suppression du travail il leur fallait dénicher un emploi quelconque pour vivre et faire vivre les leurs ; et qu’ils n’en trouvaient pas d’autre. Cela se conçoit.

Mais c’est précisément là que gît le problème, car cet « emploi » n’est absolument pas un travail comme les autres, alors qu’on accorde à ces hommes de main de l’État capitaliste le statut ordinaire de simples travailleurs.

D’apparence anecdotique, ce fait a des conséquences fondamentales, puisqu’il revient à intégrer le droit de tuer dans le cadre d’un simple « travail » officialisé, soit à banaliser et à légaliser des crimes pour raison d’État aux yeux des tueurs potentiels eux-mêmes.

Günther Anders remarque que, dans la pensée de la domination industrielle, « il est courant de faire passer des activités qui en vérité ne sont pas des “travaux” pour des “travaux” ». Il prend pour exemple Auschwitz et Hiroshima. « Ces anéantissements, qui en vérité ont été des actes, et à vrai dire des actes criminels, ont été assignés à ceux qui ont dû les commettre comme on assigne des “travaux”, des “jobs”. […] Puisqu’en tant que créatures de l’ère industrielle [ces derniers] avaient appris que le travail n’a pas d’odeur, qu’il est une occupation dont, au fond, le produit final ne nous concerne pas, nous et notre conscience, ils ont accompli sans discuter la mission de tuer en masse qui leur avait été assignée sous l’étiquette “travail”. Sans discuter parce qu’avec la meilleure des consciences. Avec la meilleure des consciences, parce que sans conscience. Sans conscience, parce que dispensés d’avoir une conscience par la façon même dont leur mission leur a été assignée. » (L’Obsolescence de l’homme)

S’il n’y a sans doute pas lieu pour autant d’assimiler les forces de l’ordre à des criminels de guerre ou de masse, un passé encore proche est riche d’exemples où elles se sont comportées de la sorte, en France, en répondant aveuglément à des ordres.

Rappelons la barbarie à l’encontre de la population ouvrière en révolte au cours de ces deux derniers siècles. Les mains sectionnées et les yeux crevés des Gilets jaunes en 2018-2019 ne l’ont pas été par des matraques en sucre d’orge et des LBD en marshmallow.

Rappelons encore la rafle du Vél-d’Hiv menée par la police de Vichy en juillet 1942, et précisons que pour cette opération qui a vu l’arrestation de 13 152 juifs dans Paris et sa banlieue, précédant leur déportation et menant 4 000 enfants à la mort, pas un seul soldat allemand ne fut mobilisé. C’était l’œuvre de fonctionnaires obéissants. Eichmann, haut fonctionnaire du IIIe Reich, se considérait lui-même non comme un nazi mais comme un fonctionnaire zélé et donc un simple exécutant. Hannah Arendt, qui lisait en lui la « banalité du mal », montre clairement à quoi peut mener l’universalité des principes et du conformisme – soit tout ce qui exclut qu’on passe les choses de la vie au crible de la conscience individuelle : « C’était ainsi, c’était la nouvelle loi du pays, fondée sur l’ordre du Führer ; autant qu’ [Eichmann] pût en juger, il agissait, dans tout ce qu’il faisait , en citoyen qui obéit à la loi. Il faisait son devoir, répéta-t-il mille fois à la police et au tribunal ; non seulement il obéissait aux ordres, mais il obéissait à la loi. » (Eichmann à Jérusalem)

Rappelons enfin ce qu’a été l’ordre français pour les pays colonisés. Par exemple, en Algérie, autour de Sétif et de Guelma, la répression sauvage des émeutes ayant suivi une manifestation organisée par des partis indépendantistes fit entre vingt et trente mille morts du côté algérien le 8 mai 1945 (Gérard Noiriel, Une histoire populaire de la France, 2018)

Mais en fait, alors que le système politico-économique produit absolument n’importe quoi au nom de de la croissance infinie du capital, il est logique et nécessaire que les forces de police soient par principe disposées à exécuter sans état d’âme et intégralement n’importe quelle mission du moment que l’ordre leur en est donné. Et cela quelle que soit l’iniquité de la loi qu’on leur intime d’appliquer, quelle que soit la nature du pouvoir qui a autorité sur elles. C’est notamment en cela que les forces de l’ordre sont un organe totalitaire : comme le dit Günther Anders dans L’Obsolescence de l’homme (1956), « l’essence de l’État totalitaire consiste justement à effacer la dualité du “légal” et du “moral” ».

Toujours est-il qu’il est bien malaisé de traiter comme des fonctionnaires ordinaires des êtres dont la déontologie repose sur la négation de toute autonomie et de toute valeur humaine, et qui se mettent en rupture d’humanité.

Et dès lors que le quotidien de ces individus consiste, ces derniers mois, à s’acharner sur des malheureux qui ne désirent que préserver le peu de biens qu’une ploutocratie débile leur conteste, et/ou à expulser des demandeurs d’asile chassés de leurs pays naufragés par la rapacité occidentale, on comprend que les exigences d’une hiérarchie décérébrée et un dégoût de soi bien légitime les poussent au suicide. On comprend aussi qu’une certaine partie des Gilets jaunes les aient encouragés à passer à l’acte.

Nous sommes décidément bien pusillanimes à nous réfugier derrière de tels maîtres. En définitive, mieux vaudrait valoriser la confusion et le désordre : bien plus que l’ « ordre », ce sont les éléments de toute vie. La question serait alors : comment vivre socialement dans le désordre ? Les anciens Grecs avaient eu une idée bien proche, en intégrant dans leur panthéon, au sein de la Cité, Dionysos, le dieu de l’ivresse, des excès, de la folie (Jean-Pierre Vernant, Œuvres I, Mythe et religion en Grèce ancienne, « Dionysos, l’étrange étranger »).

Daniel Adam-Salamon & Gérard Dressay de la Boufette

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4 réponses »

  1. Comme des bons toutous, les policiers bien dresser protègent leurs maîtres, « ce gouvernement » contre les honnêtes gens

  2. Et on constatera que toutes les plus hautes institutions incitent à propager la banalité du Mal. Ce qui a pour conséquence qu’on laisse martyriser un peuple sur sa propre terre, la Palestine, par un envahisseur qui prétend maintenir l’ordre. L’ordre du vol, de la violence, de la torture et de la tuerie. De même au Yemen, écrasé par une botte arabe fabriquée aux USA marchant dans le sens de population déjà brisée par une misère endémique, tout cela pour protéger l’état-colon Israël, shadow-gouvernement des USA dans les régions pétrolifères

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