Politique

Ceux qui veulent pendre « Marianne la gueuse » : enquête sur les militants d’Action française

Il est loin, le temps où l’Action française soulevait les foules et les passions ! Hier actrice de premier plan de la vie politique, elle est, depuis soixante-dix ans, ravalée au rang de doyenne des groupuscules. Mais les chrysanthèmes n’ont toujours pas remplacé les fleurs de lys, et la jeunesse n’a pas déserté le vieux mouvement. Toujours royalistes, toujours nationalistes, les militants d’Action française continuent de brandir le journal, longtemps éponyme, dans leurs gants coqués. Ignorés, voire inconnus du grand public, ils tentent régulièrement d’ouvrir une brèche dans le mur médiatique par leurs actions coup-de-poing. But premier : remettre Maurras et sa doctrine au centre d’un débat public qui l’a évacué depuis belle lurette. But second : le coup de force, autrement dit, la chute de la République au profit de la royauté.

Non loin du Louvre, dans un local à la décoration sobre, une vingtaine de jeunes militants s’époumonent, en chœur et bras croisés : « Français, nous voulons une France, mais à la France, il faut un roi ! » Face à eux, se trouve le portrait de leur chef de file, Charles Maurras ; non loin, le drapeau du mouvement, orné d’une fleur de lys jaune, sur fond bleu roi.

C’est un vendredi soir d’octobre, et un militant de la section parisienne vient d’achever sa conférence. On range les chaises, on sort les bières, la librairie du local est ouverte pour l’occasion. On y trouve du Barrès, du Bainville, et surtout du Maurras. Beaucoup de Maurras.

Le laboratoire d’idées de l’extrême droite radicale

Charles Maurras (1868-1952)

Maurras est à l’Action française (AF) ce qu’est Marx au communisme. Référence indépassable, il a doté les militants royalistes d’un cadre théorique et d’un contenu doctrinal, toujours diffusés et enseignés aujourd’hui. Et, si ses plus ardents héritiers militent toujours à l’Action Française, son berceau, l’aura de Maurras a influencée toute la droite radicale française (la Cocarde étudiante, Civitas, Génération Identitaire…).

Pour Maurras, le péché originel de la République et de la démocratie serait de déclarer les individus « libres et égaux en droits ». Ce faisant, le poison républicain détruirait la société, autrefois harmonieuse car ordonnée, structurée par tout un ensemble de hiérarchies et de traditions inébranlables. La République, ce système mortifère, serait inefficace, artificielle, faible et pourtant liberticide. Face à elle, le nationalisme serait donc le seul remède ; et pour qu’un nationalisme soit conséquent, « intégral », il faut qu’il soit royaliste.

La force de sa doctrine provient, en grande partie, de sa robustesse logique. Magnifiant l’ordre en toutes choses, Maurras a, en conséquence, ordonné son argumentation, de manière scrupuleusement logique. À l’époque, c’était un pas de côté face à un royalisme « à la papa », nostalgique et réactionnaire, purement romantique (du genre qui écrit « Roy » avec un y).

« L’aura de Maurras a influencée toute la droite radicale française (la Cocarde étudiante, Civitas, Génération Identitaire…). »

Fédérateur, le courant maurrassien s’était hier entouré de disciples aux noms prestigieux : Jacques Bainville, Georges Bernanos, Philippe Ariès, et bien d’autres. La belle époque. Mais les temps ont changé. La Seconde Guerre Mondiale a mis un terme à l’âge d’or de l’Action française : l’engagement pétainiste de Maurras, sa condamnation à la réclusion à perpétuité en 1945, sa mort en 1952, la dissolution de la ligue et la fin du journal ont sonné le glas du royalisme, condamné à devenir marginal. Et aujourd’hui, les compagnons de route de l’AF, s’ils existent, ont une aura bien plus confidentielle : ainsi du souverainiste et identitaire Pierre-Yves Rougeyron, fondateur du Cercle Aristote, du rédacteur en chef de la revue Eléments François Bousquet, ou de la soralienne Françoise Sigaut, spécialiste de Voltaire. En outre, l’AF a fait sienne la pensée de nombreux intellectuels, parfois à ses antipodes, que ce soit la communiste Simone Weil, les théoriciens écologistes de la décroissance ou le fondateur de l’anarchisme, Pierre-Joseph Proudhon.

« Entre logos et baston »

Cependant, le militant royaliste sérieux ne doit pas être qu’une tête pensante : l’action est sa priorité. Eloignée de la politique institutionnelle, l’AF ne cherche pas à triompher en tant que force électorale, mais à s’imposer dans la rue. Comme ses frères d’armes de Génération Identitaire, comme ses adversaires antifascistes, elle se manifeste par l’action coup de poing, voire par le coup de poing tout court. Entre autres exemples, le « déblocage » de l’université de Tolbiac en 2019, la banderole « Décapitons la République » après l’assassinat de Samuel Paty ou l’échange de coups avec des antifas lors du quatrième acte des Gilets Jaunes.

Dominique Venner (1935-2013)

Le but officiel ? On se réfère à la notion maurrassienne de « compromis nationaliste » : en attendant le retour du roi, les militants préserveraient coûte que coûte une identité française que la République détruirait de jour en jour. Mais il s’agit aussi, comme pour tout groupe « ultra », de ne pas déserter la rue face aux adversaires, et de s’imposer régulièrement face à la presse et à l’opinion publique, comme un tonitruant « J’existe », censé gratter là où ça fait mal.

N’est pas militant qui veut : pour accéder à ce groupe « ultra », il faut faire ses preuves, tant physiques qu’intellectuelles. Du reste, l’Action française se satisfait de sa forme groupusculaire, et ne désire pas attirer les masses : en matière de militants, elle mise sur la qualité, plutôt que sur la quantité. Une méthode que recommandait, en son temps, l’idéologue Dominique Venner, qui professait aux groupes d’extrême droite de former une petite communauté de combat, soudée et rentre-dedans, prête à faire triompher ses idées devant le peuple. En somme, de la propagande pour les masses, de l’action pour l’élite (un peu comme avec Lénine et son avant-garde). Et faire partie de l’élite, ça se mérite : entre les tractages, les conférences, les manifestations, les entraînements à la boxe, le militantisme à l’AF est parfois un réel parcours du combattant. « Je suis entre six et douze heures par semaine sur le terrain », confie Jean, du service d’ordre.

« Eloignée de la politique institutionnelle, l’AF ne cherche pas à triompher en tant que force électorale, mais à s’imposer dans la rue. »

En somme, ce qui distingue l’AF des autres mouvements d’extrême droite radicale, c’est son « parfait alliage du logos et de la baston », comme le résume Jean, réinventant la formule d’Henri Lagrange : « une canne dans la main et un livre dans la poche ». Elle brasse et embrasse large, et permet d’allier les intellos et les têtes brûlées.

Sociologie du « royco »

« Il y a encore des royalistes en France ? » L’interrogation naïve est récurrente, dans la bouche du premier venu. Il faut dire que le royalisme, aujourd’hui, est à peu près aussi hors du monde que l’est l’anarchisme. Marqué par des références propres et ignorées de tous, il évolue en vase clos : qui connaît encore Pierre Boutang, Maurice Pujo ou Léon de Montesquiou ? Même Maurras est relégué aux sous-sols de l’histoire, et le commun des mortels ne voit le royalisme que comme un délire d’aristocrates désargentés ; ce qu’il n’est pas, du moins pas totalement.

Pierre Boutang (1916-1998)

Si les militants le deviennent, c’est souvent via Internet ou grâce au bouche-à-oreille. Le forum 18 – 25 de JV.com, les serveurs Discord de l’extrême droite et les communautés Facebook sont des lieux où s’initie la prise de contact. S’ensuit une période plus ou moins longue, jusqu’au moment où le sympathisant pousse la porte du local, souvent à la suite d’un déclic. En guise de pilule rouge, Paul évoque sa volonté d’agir alors que le mouvement des Gilets Jaunes bat son plein, et Alexeï, sa rage face à l’insécurité de son quartier.

Qui sont ces militants ? Ceux que nous avons rencontrés sont des jeunes hommes, souvent étudiants en droit. Leurs parcours sont complexes et tumultueux, avant d’en arriver à l’AF. Rares sont ceux qui proviennent de familles royalistes, au contraire : le coming-out royaliste est pour beaucoup une rude épreuve, et quelques militants vont jusqu’à cacher leurs activités politiques à leurs parents.

Certains viennent à l’AF au terme d’un parcours intellectuel. Souvent grands lecteurs, ils adhèrent à l’AF après avoir découvert les charmes du système maurrassien. Et ce, après des parcours souvent inattendus : on y retrouve des anciens proches du communisme, de l’anarchisme ou du capitalisme. Il s’agit pour le mouvement de leur faire troquer le livre pour le tract et le fumigène.

« L’intellectuel bon teint côtoie le Cagoulard aux gants coqués, le béret et la capuche noire s’associent. »

D’autres jouent davantage les héritiers des Cagoulards : ceux-là viennent à l’AF pénétrés d’un désir d’agir. Ils reviennent souvent de loin : anciens d’ultra-droite, ex-hooligans, jusqu’à d’anciens néo-nazis repentis, ils actent par là leur retour (relatif) dans le droit chemin. À charge pour le mouvement de les conscientiser, de les intellectualiser, de leur faire embrasser la pensée maurrassienne.

Ces origines multiples forment une foule bigarrée : l’intellectuel bon teint côtoie le Cagoulard aux gants coqués, le béret et la capuche noire s’associent. Au fond, l’un des seuls points communs de ces militants, c’est leur jeunesse. Car ils ne battront pas le pavé jusqu’à leurs 77 ans, et ils le savent. Le turn-over fait partie de la règle du jeu : une fois qu’il se fait vieux et qu’il se « range », le militant est invité à troquer la veste Fred Perry pour le costard-cravate ou le bleu de travail. Désormais royaliste accompli, il doit s’insérer dans le monde pour distiller la pensée royaliste dans son entourage, et ce jusqu’aux plus hautes sphères (on se plaît à rappeler, à moitié ironique, que le ministre Gérald Darmanin était militant de l’AF, en son temps). Au terme de cette contamination lente, très lente, le fruit républicain serait pourri de l’intérieur. Le coup de force royaliste ne serait alors qu’une pichenette qui le ferait tomber, pour de bon.

La culture FAF : une culture en mille-feuilles

La diversité des origines n’empêche pas le groupe d’être soudé. Et il en a besoin ; c’est qu’il n’est pas bien vu d’être « facho » aujourd’hui, et pondérer cela sous les termes de « nationaliste » ou de « royaliste » n’arrange en rien l’affaire. Le groupe devient alors un refuge face à un monde extérieur hostile. Il constitue un « nous », un isolat hors de la société républicaine, et qui agit contre elle. Et pour cimenter le groupe, rien de mieux que la carte de l’ennemi commun, de type « gauche woke » ou « antifas », moins impersonnels qu’une trop froide République.

L’univers du « faf » est particulier, qu’on se le dise. Ne l’assimile pas qui veut. Face à la stigmatisation des « fachos » par la société, une part des dits fachos se rebiffe et développe sa propre culture. Beaucoup sont adeptes d’une certaine « culture classique de droite radicale », faites de références littéraires sélect’, d’un goût prononcé pour l’histoire et/ou pour le black metal. Mais ce sont aussi des experts ès marginalités politiques, qui s’échangent les derniers potins des groupes « ultra », de la création d’un nouveau groupe antifasciste à la dernière expédition punitive des Zouaves. Références mèmiques, historiques, politiques : c’est tout un univers que le nouveau royaliste assimile, jusqu’à maîtriser les ramifications internes au milieu.

 

Car oui, de même que les anarchistes ont un don pour décliner leur idéologie sur tous les tons, de même, les royalistes se subdivisent entre eux. Entre les légitimistes, les orléanistes et les providentialistes, les divisions ne se comptent plus. Il existe même des anarcho-royalistes, dont l’organe Le Lys Noir se revendique, en un style vengeur et radical, de la Cagoule, des Khmers Rouges, de Kaczynski et du mouvement autonome, tout en un et sans rien rejeter… 

À 123 ans, l’AF ne passe toujours pas l’arme à gauche. Certes, le coup de force royaliste reste un fantasme, vu la fermeté pérenne de la République aujourd’hui. Il n’empêche : l’AF alimente, à sa mesure, la résurgence des discours identitaires et anti-universalistes qui menacent de plus en plus les « valeurs républicaines ». Alors, oui, aujourd’hui, quand on pense ultra-droite, c’est le nom de « Génération Identitaire » que l’on sort en premier, non celui de l’Action Française. Mais si Génération Identitaire fait rêver les droitards et fulminer les gauchistes par son activisme médiatique, elle est bien plus faiblarde sur le terrain idéologique. C’est peut-être là que l’AF pourrait trouver un créneau porteur : sa valorisation du nationalisme pourrait unir les plus radicaux des identitaires et des souverainistes. Main dans la main avec GI, elle pourrait devenir le fer de lance d’une extrême droite radicale qui reprend de l’ampleur depuis quelques années.

Erwan Plurien

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5 réponses »

  1.  » Il faut dire que le royalisme, aujourd’hui, est à peu près aussi hors du monde que l’est l’anarchisme. »
    Les anars ont des radios, un mag, et une présence idéologique chez plusieurs édieurs. Rien à voir avec le royalisme complètement oublié, totalement dans l’ombre d’un passé révolu.

  2. E.B
    Simone Weil n’a jamais été communiste. En 1931, elle signe un article dans « L’Effort », « URSS et Amérique », dans lequel elle critique le ralliement de Staline à « l’efficience » américaine ».. La même année, dans « Libres propos », elle dénonce la subordination de l’Internationale communiste à l’Etat soviétique. En 1932, elle rencontre Boris Souvarine , l’un des anciens fondateurs du PCF, exclu en 1924, participe à son Cercle communiste démocratique sans adhérer. En 1934, elle conseille à une ancienne élève: « se méfier également de tous les journaux. Notamment « L’Humanité » dit autant de mensonges que « L’Ami du peuple » de Coty » écrit-elle. La même année, dans son grand œuvre « Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale » elle écrit une critique rigoureuse du marxisme… Elle a connu Trotsky, elle a été compagne de route de Souvarine, mais elle n’a jamais adhéré au communisme. Voir son dernier et plus grand livre, « L’enracinement ».

  3. Un petit regret : l’article laisse penser que le royalisme d’aujourd’hui se résume aux agissements de ce groupuscule d’extrême droite, dont les agissements ont été depuis longtemps condamnés par les héritiers de la Maison de France. Heureusement, il existe des royalistes plus sérieux, qui participent depuis 50 ans au jeu démocratique, dialoguent avec l’ensemble des forces politiques et dont les références sont de Gaulle, Bernanos, Péguy ou Maurice Clavel. Ceux de la Nouvelle Action Royaliste, autour de Bertrand Renouvin. Parmi lesquels, des lecteurs assidus de Jean-Claude Michéa, de Kévin Boucaud-Victoire… et des excellents articles du Comptoir !

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