Société

Mabel Lozano : « La pornographie actuelle prépare davantage à la violence qu’à la sexualité »

Ecrivain et réalisatrice espagnole, Mabel Lozano met en garde contre la banalisation de la prostitution, de la pédophilie et le déni des parents face à la consommation de pornographie par leurs enfants. Elle a écrit deux livres, « Le Proxénète » et « PornoXploitation », co-écrit avec Pablo J. Cornellie. Son dernier court métrage, « Biographie du cadavre d’une femme » fut sélectionné pour les prix Goya. Le titre de son premier long métrage, « Filles nouvelles 24h/24 » fut emprunté dans l’annonce d’un journal. À l’heure actuelle, ses œuvres ne sont pas traduites en français.

Cet entretien a été initialement publié dans le journal El Confidencial

Certains sont restés ancrés dans cette époque de votre vie lorsque vous étiez mannequin, présentatrice et actrice. Quel est le poids de ces années pour la Mabel d’aujourd’hui ?

Mabel Lozano

Beaucoup. Il ne faut pas non plus oublier la Mabel qui distribuait les paquets d’une société de publicité lors son arrivée à Madrid pour ses études. Je suis tout cela. J’ai fait mille choses, mais aujourd’hui je suis réalisatrice de cinéma social, j’ai un projet sélectionné pour les prix Goya, un nouveau livre… Quand je vois que certains continuent à me prendre pour une mannequin, présentatrice, actrice…quelle mannequin, si j’ai 320 ans ! J’étais mannequin quand j’avais 20 ans.

Est-ce que vous diriez que votre physique fut un moyen pour vous étiqueter ?

C’est le problème de ceux qui font cela, j’ai compris cela il y a déjà longtemps. Je n’ai pas de préjugés mais un esprit très ouvert. Cela fait longtemps que les commentaires du genre “cette fille qui présentait les émissions de José Luis Moreno et qui fait maintenant du cinéma social” ne me dérangent plus. La seule chose qui m’importe c’est de persévérer dans ce que je fais maintenant.

Parlez-moi d’Irina et de ce qu’elle a signifié pour votre vie professionnelle.

Je crois que tous les changements importants qui ont eu lieu dans ma vie ont été produits par une femme. Irina m’a appris une autre manière de voir les choses. Lorsque je l’ai connue en 2005 elle m’a raconté que son petit-ami l’avait vendue à une maison close de l’autoroute A Coruña à Madrid. Là-bas elle était menacée et assujettie. On lui disait qu’on allait tuer sa famille qu’elle avait laissée en Russie, elle était la propriété de quelqu’un. Personne ne parlait à cette époque de traite.

Personne ne parlait de cela mais ce phénomène existait…

Bon, vous non plus vous n’en parliez pas, aucun journal ne le faisait. En plus, où était la police et le reste des forces et organes de sécurité de l’Etat ? Comment cela se fait-il qu’ils n’ont pas vu les changements qui se sont produits dans les maisons closes ? En effet, avant il y avait des femmes adultes espagnoles d’environ trente ans, mais ensuite ces maisons closes ont commencé à se remplir de femmes exotiques de tous les pays. Personne ne s’est demandé d’où elles étaient sorties, comment elles étaient venues, quelles avaient été les étapes de leur processus d’immigration.

Le nombre d’annonces dans les journaux…

Pour ces annonces les proxénètes payaient en espèces. Ils ne voulaient pas de facture.

Personne ne s’est posé de questions.

On préférait détourner les regards. Pour la presse c’était une activité porteuse, avec les mêmes pages consacrées aux contacts qu’aux événements.

« Ce sont des femmes que l’on prostitue et qui ne se prostituent pas, attention, car le langage est très pervers. »

Des messages comme “Filles nouvelles 24h/24”…

De là est venu le titre de mon premier long métrage, d’une annonce dans la presse généraliste. Et dans ce même journal il y avait une information sur l’arrestation d’un réseau de trafiquants dans la rubrique “Infos”. D’ailleurs, ils n’avaient publié ni les noms des maisons closes ni ceux des proxénètes, quelque chose de très normal pour la presse. Que les initiales. Ce sont les mêmes proxénètes qui paient les dernières pages.

Les données l’indiquent, mais vous avez toujours dit que l’Espagne est un pays de clients prostitueurs.

Nous entendons chaque jour des hommes et des femmes dire qu’ils sont contre la traite et non contre la prostitution, comme si ces phénomènes pouvaient être séparés. C’est impossible, ce sont deux phénomènes qui s’exigent et s’alimentent réciproquement. La traite à des fins d’exploitation sexuelle pousse les femmes dans des maisons closes où se trouvent les proxénètes. Ils ne les recrutent pas pour travailler dans cette boulangerie où nous sommes en train de parler. Ce sont des femmes que l’on prostitue et qui ne se prostituent pas, attention, car le langage est très pervers.

Selon la police il y a en Espagne environ 14 000 prostituées. Je pense qu’ils font ce calcul sur la base de prostituées qu’il y a dans la rue et dans les maisons closes, mais il y en a beaucoup plus. En Espagne, il y a de centaines d’appartements, de sorte que le nombre est probablement trois fois plus élevé. Ces femmes sont pour leur grande majorité des immigrées sans papiers, des mères d’enfants mineurs qui sont à leur charge, venant de pays comme la Colombie, le Paraguay, le Nigéria, la Roumanie… Aucune Française, Allemande ou Hollandaise… Quelle coïncidence.

Ces dernières années j’ai entendu beaucoup de professeures universitaires parler de liberté, un mot qui sonne si bien, qui est si progressiste et magnifique… Cette idée que chacun fait de son corps ce qu’il veut. Ce qui se passe, ce que les professeures ont choisi d’être professeures, mais les prostitué.es n’ont pas choisi de se prostituer. Quelle liberté ont ces femmes de dix-neuf ans avec trois enfants à leur charge ? Les Pretty Woman sont un produit de l’imagination, du cinéma. Mais les Richard Gere, c’est-à-dire les clients prostitueurs, existent réellement.

Est-il facile de créer un portrait robot des consommateurs ?

J’ai réalisé un court métrage qui s’appelle Ecoute-moi et qui parle de ce sujet, car quand j’ai commencé avec cela il y a quinze ans il y avait des profils masculins très concrets. Le jeune homme qui se marie et se rend dans une maison close à l’enterrement de vie de garçon avec ses amis. L’homme d’âge moyen qui y va avec une certaine fréquence des lundis aux jeudis. Des vendredis aux dimanches non, car il est un mari et père exemplaire. Il y avait aussi le voyageur, l’homme d’affaires aisé. Mais aujourd’hui il serait impossible de réaliser de tels profils.

Quelle est la raison de cette normalisation ?

Les jeunes consomment de la pornographie et se disent: « Je ne peux pas demander à ma copine certaines choses que j’ai vues, alors je vais avoir recours à la prostitution ». C’est très bon marché, au sens économique et émotionnel. Ils pensent: « Celle-là, elle ne va pas me prendre la tête, à la fin de la journée on me fait une fellation pour cinq euros à Colonia Marconi, génial, pourquoi vais-je m’encombrer d’une relation affective ? » C’est du pur consumérisme. Et surtout, pour peu d’argent.

Qui dirige les maisons closes ?

Elles sont entre les mains d’une vingtaine de proxénètes espagnols, pas plus. Mais regardez ce qui s’est passé avec l’opération Carioca, l’arrestation à Lugo d’un réseau de trafic d’êtres humains, de blanchiment d’argent, etc. Le dirigeant a été condamné à trois ans de prison et les autres personnes impliquées sont libres. Qu’y a-t-il de si puissant derrière le proxénétisme en Espagne ? Et pendant ce temps, la maison close est toujours ouverte. Les maisons closes ne ferment jamais. Et le proxénétisme, comme le dit l’un des protagonistes de mon livre, n’est même pas mal vu.

Je me souviens de ces enregistrements de Francisco Correa, chef du Gürtel, quand il désignait une maison close madrilène comme « le bureau »…

Oui, vous avez raison. Mais n’oubliez pas qu’en Espagne huit millions et demi de personnes sont des consommateurs, selon leurs propres dires. 38 % des hommes espagnols admettent consommer de la prostitution. Elle se normalise et se banalise. Dans les maisons closes des contrats sont conclus entre des hauts cadres et des politiciens, mais il y a aussi des maçons et des plombiers qui y vont. Et toute la société normalise cela car nous les femmes nous vivons aussi a proximité de ces maisons closes et de ces ronds-points. Et tout au plus nous disons : emmenez-les ailleurs parce que ça me dérange de les voir. Comment cela est-il possible ? Il y en a dans toutes les villes et dans tous les villages.

« 38 % des hommes espagnols admettent consommer de la prostitution. »

Aussi dans le vôtre…

Je l’ai dit une fois et j’ai été durement réprimandée. Il y en a dans mon village et dans tous les villages d’Espagne. Ce qui est le plus typique des routes espagnoles n’est pas le taureau d’Osborne mais les maisons closes. Et si elles restent ouvertes, c’est parce qu’il y a des hommes qui les utilisent.

Et la demande se régénère parce que les clients prennent leur retraite et meurent. Qu’est-ce que les proxénètes ont bien fait et qu’est-ce que nous les militants avons mal fait pour que les nouvelles générations soient fascinées par quelque chose d’aussi sordide ? En effet, aux maisons closes et aux appartements s’est rajoutée la prostitution 2.0 : Onlyfans, les “webcammer”, les “sexcam”… S’il y a une telle demande, c’est qu’il y a bien une raison. Nous sommes en train de laisser tomber les jeunes. Moi et vous, c’est-à-dire la presse.

Avez-vous perdu beaucoup d’amis pour ces propos ?

Je vais vous raconter une chose que je n’ai jamais dite en public. J’étais à un dîner avec mon mari et d’autres amis du monde du cinéma et au milieu de la conversation j’ai dit que je partais pour la Roumanie pour tourner mon premier long métrage et que j’avais obtenu toute l’information nécessaire grâce au Projet Espoir, promu par les Soeurs Adoratrices. Je suis agnostique mais le travail qu’elles font est magnifique. Quand j’ai parlé de mon projet, un homme extraordinaire, merveilleux, soi-disant solidaire, féministe…tout ce que vous voulez, m’a dit: “Tu t’es clairement fait avoir, ça ne pouvait être que des religieuses. C’est n’importe quoi. Si ce que tu racontes était vrai, les maisons closes seraient fermées. Ici si on est prostituée c’est parce qu’on le veut.” Vous ne vous imaginez pas. J’ai été lynchée lors de ce dîner.

Je pensais avoir découvert la pénicilline en 2005 et il s’avère que l’ex-proxénète avec qui je collabore m’a dit que déjà en 1992 (Expo, Jeux Olympiques, etc.) il y avait de l’argent. Et s’il y a de l’argent, il y a des vices. Et comme il n’y avait pas assez de femmes, ou qu’elles étaient très âgées, les proxénètes sont allés les chercher dans d’autres pays pour les capturer. Imaginez-vous, c’était le siècle dernier. Et nous sommes en Espagne, pas au Sénégal du XVIIIe siècle, quand on capturait des esclaves pour les envoyer aux galères au Brésil ou aux États-Unis. Et quelle différence y a-t-il avec l’image d’une fille assise sur son lit de 90 centimètres dans une maison close ? C’est la même chose.

En quelle mesure les réseaux sociaux ont contribué à cela ?

On capture à travers Tik Tok et Instagram. Tu es mineure et tu mets une vidéo qui est très jolie, mais si tu m’en fais une autre avec un peu moins de vêtements, je vais te donner 200 euros. Et c’est ainsi qu’ils procède. Il s’agit de jeunes filles mineures qui ont les réseaux sociaux ouverts.

Beaucoup de parents ne sont probablement pas conscients de cette réalité…

En Espagne la plupart des parents sont dans le déni. Est-ce que nous sommes 24h/24 avec nos enfants ? Est-ce que nous savons ce qu’ils font dans leur chambre ? Mon fils a dix-neuf ans, il va une semaine par mois à l’université et le reste du temps il est dans sa chambre avec la porte fermée. La pornographie n’a jamais été aussi accessible et agressive. Et durant le confinement les frontières numériques ont été brisées.

Quels types de relations se créent dans ce contexte ?

Je ne parlerais même pas de relations sentimentales, mais de relations sexuelles. Par exemple, si je tombe amoureux de toi et que nous avons des relations sexuelles c’est génial, car en plus nous nous aimons. Il se peut aussi que je sorte une nuit, qu’une femme me plaise et que j’aie une relation sexuelle consentie, partagée et égalitaire. Nous allons dans une chambre et nous pouvons faire ce que nous voulons parce que nous l’avons décidé. Nous ne parlons pas d’un point de vue moral, mais du point de vue du consentement, parce que nous l’avons décidé ensemble. Quand tu regardes une vidéo on ne peut lire nulle part que c’est consenti, que ce sont des personnes majeures… La pornographie actuelle prépare davantage à la violence qu’à la sexualité.

Avant de venir ici, j’ai appris l’arrestation de Jean-Luc Brunel, agent de mannequinat et ami d’Epstein, arrêté pour exploitation sexuelle de jeunes filles. Ces cas médiatiques se produisent toujours en dehors de l’Espagne. Est-ce qu’une trame avec des noms connus est sur le point d’être dévoilée chez nous ?

Cela ne me surprendrait pas, parce que ce n’est pas un patrimoine exclusif des Nord-Américains. Mais ce que je reconnais ce que la pédophilie a aujourd’hui le vent en poupe. Les pédophiles n’ont plus besoin de voyager, ils ont pour cela leur caméra et le salon de leur maison. Dès nos jours un pédophile de Nouvelle-Zélande peut entrer en un clin d’œil depuis son ordinateur dans une salle ou il y a un garçon ou une jeune fille de Colombie, d’Espagne ou du Brésil et peut lui dire ce qu’il ou elle doit faire avec son corps. Vous voyez comme c’est difficile pour les forces de sécurité de l’Etat. Comment paient-ils ? Avec une monnaie virtuelle, un token. Une plateforme, dont le siège est normalement au Luxembourg, exploite ces enfants à partir d’un serveur qui est sous la mer. Comment est-ce qu’on aborde cela ? C’est impossible.

« La plupart des journalistes transforment la souffrance des femmes en pornographie, c’est morbide. »

Lorsque vous allez demander de l’aide pour un projet, remarquez-vous des réactions du type “Ah non, pourquoi pas une histoire d’amour de celles qui durent toute une vie ?”

On me répond : « C’est très obscur. Pourquoi ne pas y mettre un peu de lumière ? » Je n’aime pas me voiler la face ou prendre des pincettes. Et je dois dire que des filles handicapées sont recrutées parce qu’elles sont plus faciles à convaincre. Cela doit être dit.

Parfois on me demande si je n’ai pas peur de me faire cataloguer, mais c’est ce qui m’intéresse, non pas parce que j’ai la prétention de changer les choses, mais à cause de l’espoir de pouvoir les changer. À présent, j’ai un court métrage qui fut sélectionné pour les prix Goya : Biographie du cadavre d’une femme. Il raconte l’histoire de Yamiled Giraldo, une témoin tuée par balle dans une ville de Pampelune par le proxénète qui l’a exploitée et qu’elle a dénoncé. Il est allé en prison et de là, il a obtenu 10 000 euros qui sont sortis d’une maison close pour exploiter d’autres femmes et pour assassiner celle-ci. Cela se produit en Espagne. Personne ne dit leurs noms, ce sont des victimes de second ordre. L’histoire et les journaux les ont effacés.

Faites-vous confiance à la politique pour améliorer les choses ?

On doit légiférer. En Espagne, nous avons eu deux plans, et non des lois, contre la traite. Un plan a été élaboré par Bibiana Aido du ministère de l’Égalité (PSOE) et un autre par Susana Camarero (PP). Aucun n’a abouti sur une loi complète contre la traite. La ministre a dit que les maisons closes ont été fermées à cause de la pandémie, mais cela n’éradique pas la prostitution. Cela ne fait que la déplacer ailleurs. Une réforme est nécessaire. Nous en avons parlé, mais nous l’attendons toujours. Ces femmes doivent être dotées des droits.

Et le journalisme ? Est-ce que nous parlons bien de ce sujet ?

Non, non, non ! Il est néfaste. La plupart d’entre vous transforment la souffrance des femmes en pornographie, c’est morbide. Aujourd’hui encore, beaucoup de vos collègues parlent de « trafic des blanches ». C’est un terme du XVIIIe siècle. Les femmes sont blanches, noires, jaunes et il y a aussi des hommes. Il s’agit de traite de personnes. Quand vous écrivez « victime de traite travaillant dans une maison close »… Si vous êtes victime, vous ne travaillez pas ! Ce n’est pas une prostituée, c’est une femme que l’on prostitue. C’est la perversité du langage. La presse a agi comme les nazis pendant l’Holocauste qui ont effacé les noms des juifs. Vous perpétuez les stéréotypes.

Avez-vous déjà ressenti de la peur ou avez-vous déjà été menacée ?

Si je vous dis quelque chose vous allez en faire un titre et faire de moi une héroïne. Je ne suis pas si courageuse, je suis juste une femme normale qui ressent plus de frustration que de peur. Mais elles oui, elles sont courageuses.

Vous parlez de frustration mais aussi d’espoir. Lequel de ces deux mots associez-vous au futur ?

Nous traversons une période économique très difficile pour les plus vulnérables. Une crise sanitaire et mondiale dans laquelle les femmes se portent toujours moins bien. Nous verrons comment la prostitution et la pornographie vont trouver des issues face à cette situation difficile. Les frontières ont été fermées en raison de la pandémie, mais le marché continue de demander de la chair. D’où pensez-vous que toutes ces femmes vont sortir ? Elles seront espagnoles.

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2 réponses »

  1. Le capitalisme fait feu de tout bois…La prostitution peut être vue, à mon avis, comme l’idéal téléologique de ce capitalisme : transformer l’humain en esclave, en bête à plaisir – de l’autre.
    Après, résoudre la pornographie et la prostitution demande aussi une prise en compte sociétale de la frustration sexuelle et de la reconnaissance des femmes comme égales de l’homme….

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