Politique

Séduction de l’électorat : quand les médias “font le jeu” de l’extrême droite

Brexit, Trump, Marine Le Pen… Récemment, les “vilains” semblent gagner en politique. Pourtant, la classe médiatique leur assure en permanence une publicité négative, faite de critique idéologique et surtout morale. Coïncidence ? On ne pense pas.

Yannick Kergoat et Gilles Balbastre ont réalisé en 2011 un documentaire intitulé Les Nouveaux chiens de garde, inspiré du livre de Paul Nizan. Ce dernier analyse et prouve la connivence et l’interdépendance des médias avec les puissances de l’argent et de la finance. Encore aujourd’hui, la quasi-totalité du spectre médiatique, qu’il soit télévisuel, papier ou radiophonique, est possédé par des grands groupes et autres millionnaires. Évidemment, la conséquence naturelle est un affaiblissement des différentes options politiques proposées et un alignement sur les grandes thématiques capitalistes : néo-libéralisme, ordolibéralisme, mondialisation “heureuse”, capitalisme vert…

Infographie réalisée pour Le Monde diplomatique

Or, comme a pu l’analyser Christophe Guilluy, chaque pays voit une partie de son peuple souffrir de cette tendance à la globalisation et à la sauvagerie libérale. C’est ainsi que dans les zones péri-urbaines et rurales, nous retrouvons « les perdants de la mondialisation », selon sa formule. En France, comme dans d’autres pays, cette population est encore largement majoritaire. Autrement dit, ce laissez-faire globalisé fait plus de perdants que de gagnants, si l’on s’en tient au plan strictement économique.

Une population qui souffre de la mondialisation, un univers médiatique qui chante les grâces de celle-ci, et on obtient à coup sûr une défiance sans faille de la part des citoyens en difficulté vis-à-vis des médias. Le principe est simple. Lorsqu’ils détectent un potentiel danger pour ce système, les chiens de garde médiatiques aboient. Or, c’est précisément ce que recherchent les perdants de la mondialisation. Ils sont en quête d’un porteur de danger envers le système actuel. La logique de ces citoyens devient alors : les ennemis de mes ennemis sont mes amis.

« Tout l’enjeu va être de passer pour le méchant auprès des médias. Suffisamment pour que l’électeur puisse reconnaître le “porteur de danger” mais pas suffisamment pour que le micro ne soit coupé. »

La manipulation et les habiles techniques de communication des Trump, Le Pen et consorts interviennent alors. Tout l’enjeu va être de passer pour le méchant auprès des médias. Suffisamment pour que l’électeur puisse reconnaître le “porteur de danger”, mais pas suffisamment pour que le micro ne soit coupé. Il s’agit d’un pilotage savant, à base de dérapage contrôlé. Quelques images choqueront, quelques punchlines provoqueront les foudres de l’intelligentsia. Une somme de détournements, de “meme”, agrémenteront le buzz sur la toile. Quelques tweets outrés de personnalités parfaitement intégrés à la mondialisation feront également leur apparition. Mélangez le tout et vous obtiendrez la recette parfaite pour laisser un parfum de poudre dans le nez des futurs électeurs.

Le « diable en politique »

En 2014, dans son ouvrage Du diable en politique, Pierre-André Taguieff évoquait déjà partiellement ce paradoxe. Il y décryptait le principe d’un extrémisme idéologique de gauche progressiste venant faire front à un autre extrémisme de droite, chacun des camps diabolisant l’autre. Il définissait ainsi les contours et les limites d’une telle stratégie : « Les antilepénistes n’avaient pas prévu que leur cible principale pourrait se présenter glorieusement comme une victime injustement accusée et comme un héros, un “résistant”, voire comme un héritier de la “Résistance”, face aux nouveaux ennemis supposés de la France. […] sans sa dimension “luciférienne”, le FN ne pourrait exercer la moindre séduction. »

Même si le champ lexical de la séduction est souvent utilisé pour parler de l’électorat conquis par n’importe quel parti ou candidat, ces termes sont utilisés à l’envi pour désigner les opérations de communication et les stratégies du Front national. Or, la séduction n’est pas la conviction et encore moins l’approbation. Il sous-entend, d’une certaine manière, une manipulation et une tromperie. Le choix de l’électeur n’est plus rationnel mais émotionnel : il cède à la tentation. C’est ici que l’erreur est commise par les médias. En déplaçant le terrain de la lutte contre l’extrême-droite du côté émotionnel, les journalistes et éditorialistes ouvrent grande la voix de la tentation. Les douleurs provoquées par la mondialisation capitaliste peuvent alors trouver leur catharsis dans des personnages comme Trump, qui pourfendent le milieu médiatique. L’électeur s’identifie à son héros et s’imagine avec lui en train de donner des coups directement au cœur du système. Le moment du vote devient alors le coup de grâce, la pulsion de mort assouvie.

« Le choix de l’électeur n’est plus rationnel mais émotionnel : il cède à la tentation. »

Michael Moore disait avant l’élection du président américain : « Trump’s election will be the biggest “Fuck you” ever recorded in human history » (« L’élection de Trump sera le plus gros “Va te faire foutre” jamais enregistré dans l’histoire humaine »). Cela n’est pas sans rappeler le pacte de Faust. Tout comme le personnage principal de l’œuvre de Goethe, le citoyen en difficulté est désespéré, sa vie gâchée, et aucune issue de sortie n’émerge à l’horizon. Le diable lui propose alors un pacte : il réalisera les désirs de Faust en échange de son âme. Dans la pièce, Faust n’est finalement pas satisfait, et son âme n’est pas vendue. En littérature comme dans la vie politique, il faut avoir la force morale pour ne pas se laisser séduire mais pour se laisser convaincre. Pour ne pas écouter le chant des sirènes et se laisser enivrer par les parfums de poudre mais pour lire des programmes et analyser des bilans. L’isoloir n’est pas un tête-à-tête amoureux.

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