Culture

Claude Roy, passager du temps, face à l’histoire

Le 13 décembre 1997, Claude Roy nous quittait. Depuis c’est le grand silence. Rien n’est venu, pas un signe, pas un éditorial.  La cause était entendue, il fallait laisser tranquillement œuvrer l’oubli sans que nous vienne même l’idée de le déranger.

De son vivant, Claude Roy se reconnaissait cinq mille lecteurs constants et dans un mélange inconfortable d’ironie et d’inquiétude déclarait qu’« il y a des jours où je m’accorde une petite chance de « survivre », (….), on s’étonnera peut-être doucement, de quelques vers surgis de moi un jour. Trois ou quatre de mes poèmes seront de temps à autre lus par des curieux, trouvant que ce n’est pas si mal pour un poète mineur du milieu du XXe siècle ». Mais sans vouloir sombrer dans l’inutile boursouflure, ce silence oublieux nous paraît injuste et mérite réparation. Injustice mineure me direz-vous au regard de celles qui sans relâche s’abattent sur nos contemporains, mais la voix de Claude Roy est celle d’un juste que nous gagnerions à entendre. Voix claire, ferme et rassurante, qui peut s’élever au-dessus du brouhaha actuel et nous offrir des raisons nombreuses d’agir et de ne pas se détourner du sort de ces habitants du temps que nous sommes, pour se saisir d‘une expression qui lui était familière.

Notre homme ne se laisse pas saisir facilement si l’on se fie à ce qu’il aimait dire, que je est plusieurs autres : « L’Homme qu’on est tenté de dire civilisé dans la mesure où il apparaît plus complexe, se définit peut-être comme celui qui est capable du plus grand nombre possible de dédoublements et de réflexions. » Ou bien encore : « il y a en effet alors une demi-douzaine de Claude qui habitent la même écorce »… En effet, les étiquettes vont mal à celui qui se nommait lui-même polygraphe, terme qu’il s’était attribué pour désigner son insatiable curiosité :  « Toutes les notices sur mon travail dans les dictionnaires, les who’s who et les répertoires commencent par l’énumération inquiétante : « Poète, romancier, critique, essayiste, historien de l’art »… Si on est renfrogné, cela se traduit par polygraphe ». 

« Le jeune homme Roy est un homme en colère contre son temps et les injustes conditions faites à ses semblables. »

Il est né en 1915 à Paris, conçu lors d’une permission de son père mobilisé à la Guerre, et nous offre le récit savoureux, presque épique, de sa naissance dans le premier chapitre de ses mémoires Moi je (1969). Son père est peintre et sa mère demoiselle des postes. Son enfance est Charentaise entre Marencheville et Jarnac. La Charente c’est aussi le lieu de l’enfance, des amitiés et pas n’importe lesquelles. En effet, un autre charentais croise sa route et partage avec lui ce « vice impuni de la lecture ». Cet ami c’est François Mitterrand son contemporain puisque né en 1916. Claude Roy l’évoque dans ses carnets : « nous lisions les poètes surtout moi peut-être. Mais Mitterrand a toujours eu une part secrète, ou retirée.  Nous lisions moins l’histoire, les essais et les livres d’idées ». Compagnon littéraire plus que politique. Tous les deux montent à Paris en 1935. Années trente sous le signe de Maurras et Thierry Maulnier.

Le jeune homme Roy est un homme en colère contre son temps et les injustes conditions faites à ses semblables, mais aussi contre le système politique et économique de la troisième République qui se délite sous ses yeux. Il rêve de devenir écrivain, étudie avec dilettantisme entre Lettres et Droit. Il a en tête ses modèles Diderot, Stendhal, pour ne citer que ceux-là et imagine de folles synthèses entre Malraux, Spengler, Bernanos, Proudhon, Nietzsche. La guerre approche, il court au-devant du danger, refuse son sursis, et est versé dans un régiment de chars en 1937. Ses deux années de caserne loin de se terminer s’ouvrent sur le second conflit mondial. En 1940 à Pagny sur Meuse, comme il l’a évoqué dans de nombreux livres, il saute de son char en flammes, il échappe de peu à une captivité en Allemagne, rompt à partir de 1941 avec quelques amitiés et un certain milieu intellectuel de droite lorsqu’il découvre que ce dernier bascule dans l’antisémitisme.

La rencontre avec Aragon est décisive et n’est pas pour rien dans son adhésion au communisme à l’hiver 1943. Il quitte alors son socialisme de droite pour un autre. La Résistance lui fait découvrir la force de l’amitié et de la fraternité, il va de maison en maison, joue avec le danger accompagné de sa première épouse, Claire Vervin. Danger d’autant plus présent qu’il résiste et partage les jours de Claire, qui est juive. En 1944, il participe à la Libération de Paris, et devient correspondant de guerre dans les armées britanniques et américaines. Il découvre effaré, anéanti, les horreurs de Bergen-Belsen lors de la libération du camp par les alliés. Ses comptes-rendus seront consignés dans un ouvrage publié après la guerre Saison violente journal d’un témoin 1943-1945, des années d’engagements décisifs. La guerre lui donne un destin, conflit qui le marque à jamais. Après les moments d’illusion lyrique de la Résistance et de la Libération, il vit un drôle d’après-guerre : communiste mais sans adhérer pleinement au stalinisme, tendance dissident, il demeure treize ans au PCF au prix d’une gymnastique bien fatigante pour justifier sa présence. Une période qui le voit fréquenter la rue Saint Benoît de Duras, Mascolo, Morin, ou encore d’Elio Vittorini. Mais 1956, comme pour beaucoup de ses contemporains, c’est l’année des grands bouleversements. Le XXe congrès le laisse abattu.

L’insurrection de Budapest en 1956

Exclu du PCF pendant un an, il demande sa réintégration mais elle est éphémère car le silence du parti devant les événements de Hongrie représente pour lui l’inacceptable. Mais depuis la fin de la guerre, il se livre aussi à de nombreux voyages, et nous donne des clefs précieuses sur l’Amérique et sur la Chine. À partir de 1957, il entame sa collaboration avec France observateur qui devient le Nouvel Observateur, collaboration qui cessera avec sa mort. La guerre d’Algérie le voit comme un soutien à la cause de l’indépendance comme plus tôt pour celle de la Tunisie. Il signe Le manifeste des 121, mais exprime des réserves sur le FLN, sa stratégie, et s’inquiète de ses actions à l’heure de sa prise du pouvoir. Après son départ du PCF, il ne s’encarte plus nulle part mais n’abandonne en rien la cité et les hommes.

Comme il le disait à Robert Antelme, le meilleur homme qu’il ait jamais connu selon lui, s’intéresser à la politique c’est prendre des nouvelles de l’espèce humaine. Il ne pouvait se désintéresser d’elle. Être vivant, si l’on sait le lire entre les lignes, c’est être comptable des autres et être solidaire d’eux. Ici, il n’est pas possible de faire jour à tous les combats ou pétitions qui furent les siens. Il faudrait insister sur le soutien qui fut le sien pour la dissidence à l’Est et ses luttes contre les différentes formes que pouvait prendre l‘oppression. La troisième et dernière césure dans sa vie c’est la maladie. En 1982, il apprend qu’il a un cancer du poumon et que son permis de séjour sur terre est menacé comme il le dit dans le premier volume de ses journaux de bord. Il entame alors six carnets qui couvrent vingt ans de vie ou presque de 1977 à 1995.

« Être vivant c’est être comptable des autres et être solidaire d’eux. »

Il y eu donc trois césures clefs dans la vie de notre écrivain : la guerre, le communisme et la maladie. La guerre lui offrit un destin ; le communisme, l’espoir d’une fraternité possible et la réalisation d’une certaine idée du progrès. Espérance déçue qui l’a meurtri pour le reste de sa vie. Quant à la maladie – expérience particulière dont il a su parler avec une certaine grâce en se tenant ferme face à elle, mais sans forfanterie – elle fit naître un courage dont ses lecteurs savent lui être reconnaissant. On retiendra Permis de séjour (1983), carnet de bord qui donne à voir, à respirer, à réfléchir, à aimer. Un livre à mettre entre toutes les mains, à lire sans modération. Rien n’y est sentencieux ou poseur. Simplement on trouve là un hommage appuyé à la vie à l’heure même où elle s’apprête à le quitter.

Frédéric Farah

Professeur de sciences économiques et sociales (Pantheon-Sorbonne)

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