Société

Le présent du canard sans tête

Perdre la tête, ou se faire couper la tête, ce n’est pas la même chose. Pour bien saisir la nuance, rien de tel que l’histoire du présent qui croyait pouvoir se priver du passé et du futur pour rendre le monde nécessaire, mais qui se fit rappeler à l’ordre par le contingent.

On reproche au présent bien des choses aujourd’hui. On dit de lui qu’il vampirise les pendules, qu’il traîne le passé comme un boulet, et croque le futur à pleines dents. Le présent aurait pris la grosse tête, le vrai melon. À l’origine, on inventa même un mot pour cela : le présentisme. Un mot très vite débordé par les ambitions de l’instant. Finalement, le présent aurait décidé de durer plus longtemps. Pourquoi s’encombrer de mémoire ou d’idéal quand l’instant résume le nécessaire et suffisant ?

En général, c’est à ce moment là que le hasard avance masqué pour nous délivrer une belle fessée piquant l’égo : « le hasard a parfois de bonnes intuitions ». Le présent a prétendu que passé et futur ne lui seraient plus d’aucune utilité pour rendre le monde disponible, prévisible, nécessaire ? Mais on ne chasse pas le contingent par décret. L’imprévisible trouve toujours un moyen de se faufiler dans le réalisable. Ça aurait pu être n’importe quoi, ce fut la Covid. Et à chaque fois l’histoire se termine de la même manière, après avoir pris la grosse tête le contingent nous la coupe, nous promettant l’errance du canard sans tête. Une histoire que l’on connaissait déjà donc, mais dont on ne semble pas se lasser.

Quand le présent avait le melon

Un jour, le présent décida lui-même de se priver de sa tête de Janus, celle qui lui permettait de voir hier et demain, afin de savoir où mettre les pattes. Passé, futur, tous rangés sur l’étagère au rayon « nids à poussière ». Le présent était devenu aveugle consentant, convaincu qu’il n’avait plus besoin d’éviter les obstacles car il s’en été débarrassé : il s’était rendu le monde disponible. En vérité, ce présentisme était devenu un présent schisme. Une coupure volontaire et décidée unilatéralement par ses membres les plus actifs, ne reconnaissant plus que l’autorité du temps présent, et non plus celle du passé ou du futur. Toutefois, désireux de ne pas se fâcher avec l’air du temps, le présent décida « d’en épouser la forme », pour paraphraser Robert Musil. Ainsi, plutôt que de jeter aux encombrants un passé misérable, le présent choisît le tri sélectif. Mêmes égards pour le futur, à qui l’on économisa seulement les possibles indésirables. Le présent était devenu efficace.

« L’imprévisible trouve toujours un moyen de se faufiler dans le réalisable. Ça aurait pu être n’importe quoi, ce fut la Covid. »

Très utile pour séparer le passé jetable du passé recyclable, le tri sélectif. La poubelle grise – noire pour jeter ce qui pue ou dérange, les poubelles vertes et jaunes pour recycler le passé qui sent bon le brin de bruyère. Ce qui est trié dépend bien sûr de l’humeur du trieur, de ce qu’il a lu, cru, ou vu, voire ce qu’il a bu la veille. Et si l’on trouve à redire, de toute façon le passé ne sert qu’à aigrir les mémoires, alors autant faire le ménage. Le présent nettoie ou rabote l’histoire à sa convenance. Alain Corbin, notre historien des bruits et des odeurs, nous rappellera en vain que l’histoire n’est pas un pays que l’on visite comme un touriste avec son smartphone, il vaut mieux éviter de regarder le passé avec les yeux du présent, au risque de se les frotter très souvent.

Economiser les possibles indésirables se révèle très efficace pour séparer le futur utile du futur fade. Ne retenons que ce qui peut arriver vraisemblablement. Et pour le reste, on met sous le tapis ou on élimine comme le gras. Autrement dit, on fait la liste des possibles autorisés à se réaliser. On chuchote même que l’avenir serait devenu un ornement inutile pour rêveurs imbéciles, le présent n’aurait plus besoin de perspectives pour savoir où aller. Rien de nouveau dans tout cela, inutile d’accuser le contemporain, d’utiliser les gros mots d’économie industrielle, d’optimisation, de maximum de vraisemblance. Tout avait déjà été dit par Laplace en réponse à Napoléon : « Dieu ? je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse. » Autrement dit, on ne s’encombre pas du superflu pour expliquer ce qui doit l’être ou ce qui peut advenir, c’est ce qu’on appelle le rasoir d’Occam, ne retenir que l’explication la plus courte, celle qui retient le moins d’hypothèses. Ce rasoir d’Occam raserait presque la barbe de Platon, ce philosophe prétentieux qui trouvait le réel peu à son goût, suggérant qu’il y ait alors forcément quelque chose de plus beau, caché derrière.

Le présent abruti par la Covid

Et puis vint ce qui n’était pas censé advenir. Le scénario qui n’avait pas été retenu, qui avait été chassé de l’univers des possibles, qui avait été rangé dans la liste des non-événements à venir. Mauvaise pioche, ce fut le grain de sable qui finît en chienlit : la Covid. Ce foutu virus nous a au moins délivré deux fessées qui remettent un peu le présent à sa juste place : un point misérable sur une droite du temps sans épaisseur, pour paraphraser Euclide.

Le présent n’a jamais pu se débarrasser de son passé, malgré tout ce qu’il a pu laisser croire. D’abord, le passé nous a rappelé que les causes possibles deviennent des causes probables lorsqu’on y prête plus attention. Le cas Covid : à force de couper dans certaines dépenses sans voir la différence, on a fini par se dire que peut être ces dépenses n’étaient pas nécessaires. À la fin, on obtînt : manque de gel, manque de masques, manque de lits de réanimation, manque d’information non contradictoire, etc., certes il n’a pas manqué de chroniqueurs / docteurs sur les plateaux télé. Mais le passé s’est montré plus fourbe encore. Il a souhaité rappeler au présent qu’il n’aurait jamais dû sacrifier « l’histoire pour la géographie » (Régis Debray), privilégier la maîtrise des espaces plutôt que celle des mémoires, voilà ce qu’il en coûte de mépriser le temps au profit des distances. Puisque le présent semble tant apprécier la distance, voilà ti pas que le passé lui en donne pour son argent : distanciation obligatoire.

« Alain Corbin nous rappellera en vain que l’histoire n’est pas un pays que l’on visite comme un touriste avec son smartphone. »

Le présent n’a jamais également su se débarrasser complètement du futur. D’abord, le futur nous a rappelé le bruit assourdissant de l’attente, et pas n’importe quelle attente. Il y a l’attente sereine d’un événement qui est certain de se réaliser en temps limité, par exemple l’arrivée de sa facture d’électricité. Et puis il y a l’attente insupportable d’un événement qui n’est pas certain de se réaliser un jour et sur lequel est pourtant suspendu notre avenir, par exemple l’arrivée d’un vaccin providentiel. Évidemment, aujourd’hui on sait, mais bien malin qui aurait pu prévoir qu’une solution sortirait des labos si vite. C’est un problème bien connu des logiciens et informaticiens : il y a une différence subtile mais indépassable entre ne pas savoir et savoir que pas… Dans notre cas, cette différence est essentielle puisque c’est elle qui entretînt l’espoir. En effet, ne pas savoir si un vaccin serait un jour découvert n’était pas équivalent à savoir qu’un vaccin ne serait pas découvert, autrement nous aurions baissé les bras dès le début. Il fallut faire confiance en l’inconnu du futur, puisque le présent certain nous livrait un verdict inacceptable : « pas de vaccins ».

Ainsi, passé et futur ont démontré au présent ce qu’il en coûte de les regarder de haut, en rappelant ce que le présent passé aurait dû faire pour nous protéger, et ce que le présent futur devra faire demain pour nous immuniser. Les choses auraient pu en rester là, si passé et futur n’avaient pas été animés de quelques ressentiments. Sanctionner le coupable n’était pas suffisant, il fallait aussi compenser les victimes : il fut décidé que le présent serait mis sous cloche, pour apaiser la colère du passé et du futur. On coupa les accès du présent aux habitudes (confinement) et aux perspectives (PIB aux abois). On abaissa l’interrupteur, ce qui eut une double vertu : nous priver d’horizon et nous prier de demander pardon. Promis, le présent ne se prendrait plus pour un advenu qui n’a plus besoin du passé, ni un devenir qui n’a plus besoin du futur.

Le Septième Sceau d’Ingmar Bergman (1957)

Qui erre et se cogne comme un canard sans tête ?

On a beaucoup parlé du présent, comme si on savait de quoi on parlait. Mais, le présent n’est pas un moment comme les autres. On dit de lui qu’il est un brin taquin. Il est presque là et déjà plus, une véritable savonnette épistémique qui vous glisse entre les pattes à chaque fois que vous essayez de l’attraper. Et même s’il est juste après le passé, il ne l’est jamais assez pour être là maintenant. « Le présent, le passé, c’est comme les fesses, où que l’on se tourne c’est toujours derrière », pour paraphraser Jöns l’écuyer du Septième sceau.

Et si l’on essaie de devancer juste un peu le présent, un pied dans le futur ? Pour mieux l’attraper au vol ? Encore raté. Le présent est un futur putatif, mais il n’est pas forcément un futur du présent. D’ailleurs, le Bescherelle ne propose qu’un « futur simple » ou un « présent conditionnel », mais pas de « futur présent ». On n’est jamais certain du présent d’après. On ne l’est pas davantage du présent d’avant, ça dépend de qui raconte l’histoire.

Le présent n’avait donc pas vraiment perdu la tête, on dira plutôt qu’il avait pris la grosse tête. Jusqu’à ce que la Covid arrive et la lui coupe, sanction traditionnelle du contingent sur le nécessaire, afin de faire comprendre que sans passé ni futur, le présent erre et se cogne comme un canard sans tête.

Karl Eychenne

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1 réponse »

  1. L’intention est bonne, mais l’auteur file un peu trop la métaphore, en se regardant écrire..Et parfois c’est cui qui dit qui y est :  » Le présent, le passé, c’est comme les fesses, où que l’on se tourne c’est toujours derrière », pour paraphraser Jöns l’écuyer du Septième sceau ». Qui a lui-même pompé Pierre Dac, pour la structure de la formule: « L’avenir de Monsieur est devant lui, et l’aura dans le dos chaque fois qu’il fera demi-tour ».

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