Société

Les carrés ronds de la finance

L’investisseur est presque un Homme comme les autres, il a ses fantasmes et ses phobies, mais en plus il aurait tendance à croire des choses qui heurtent le bon sens. Vit-il sur la même planète que l’Homo covidus ? Les marchés d’actions sont en hausse de près de 25 % depuis un an alors que le vrai monde est à l’état de stase. L’investisseur semble faire comme si de rien n’était, poursuivant sa marche en avant, alors que l’Homme de la Cité fait un pas avant, deux pas en arrière, au rythme de la saga Covid, ses variants et ses confinements.

Ainsi, on charrie souvent l’investisseur sur son hébétude face à l’évènement, sa fameuse exubérance irrationnelle popularisée par le Banquier Central Alan Greenspan dans un discours resté célèbre, son extraordinaire faculté à oublier ses errements de la veille, ou à penser l’inverse de ce qu’il pensera demain. Alors peut-être une fois encore, la hausse des marchés d’actions résulte-t-elle de toutes ces manies ? Soyons honnêtes, on ne saura jamais. Les mouvements des marchés financiers sont toujours équivoques.

Alan Greenspan

Pour savoir, il faudrait imaginer pouvoir sonder tous les investisseurs sur leurs faits et gestes, les raisons qui ont incité tel investisseur à acheter telle action à tel instant. En fait, il faudrait imaginer un genre de panoptique de la finance, cette prison à ciel ouvert où rien n’échappe à l’œil du surveillant… Pas sûr que ce soit dans l’air du temps. En attendant, il semble donc bien difficile de savoir quelles sont les raisons qui ont incité l’investisseur à acheter toujours plus d’actions malgré la crise. D’ailleurs, le sait-il lui-même ?

Il faut dire que l’investisseur a l’habitude qu’on se moque de lui. Il ferait partie de ces gens qui « même sans parler, on sait qu’ils pensent des bêtises », comme le remarque Jules Renard au regard très acéré sur le genre humain. Parmi les « bêtises » favorites de l’investisseur, il y aurait la recherche du carré-rond. Le carré-rond n’a pas toujours été une idée farfelue. Il fut un temps où l’on crut pouvoir résoudre la quadrature du cercle : transformer un carré en rond à l’aide d’une règle et d’un compas. Aujourd’hui, on sait que c’est impossible (à cause de π…). Cela dit, vous pouvez toujours essayer.

L’investisseur par exemple, lui continue d’essayer à sa façon. Et il n’a pas peur d’y croire malgré la preuve du contraire. D’ailleurs, croire c’est son métier. Il croit que les marchés vont toujours monter. Il croit que si les marchés baissent, il le saura avant les autres. Et surtout, il croit toujours qu’après la pluie viendra le beau temps, d’où une fâcheuse tendance à faire comme si finalement il ne pleuvait jamais : la hausse des marchés, envers et contre tout.

En fait, l’investisseur n’a jamais prétendu être rationnel, ce sont les théories qui ont fait de lui un être parfait. « Leurs évangiles ont fait de moi un non croyant », comme le chantonnait déjà Daniel Balavoine. L’investisseur préfère croire, c’est plus sûr. Et il n’a pas peur de tirer la ficelle jusqu’au bout du raisonnement. Inévitablement, il en arrive à dire des énormités comme « c’est certain parce que c’est impossible »…

« L’investisseur voit son marché comme une entéléchie de l’économie, une forme d’image parfaite d’un monde maladroit. »

Ce paralogisme Tertullien fait merveille depuis près de dix ans sur les marchés financiers, justifiant des taux d’intérêt toujours plus bas et même négatifs, des marchés d’actions qui promettent des bénéfices que les entreprises pourront difficilement réaliser, et bien sûr la fameuse politique du haricot magique des autorités consistant à faire monter le stock de dette et de monnaie le plus haut possible. Pourtant tout cela était bien interdit par les manuels, qui promettaient le déluge en cas de non-respect des bonnes mœurs théoriques.

Francisco de Goya, Pénitent vêtu d’un sambenito et chapeauté d’un coroza devant l’Inquisitión (1812)

Mais les investisseurs ne croient pas au châtiment. Ils ne pensent pas qu’ils devront enfiler leur « Sambenito » pour faire pénitence, ou initier un long chemin de Damas. Ils croient à l’action divine, convaincus d’un ultima ratio regum des autorités en cas de cataclysme. Nul besoin d’user du clairon, l’armée monétaire ou budgétaire interviendra quoi qu’il en coûte, parce qu’il en coûtera toujours davantage si l’on ne fait rien. Finalement, l’investisseur n’est pas si bête. Mais peut-être abuse-t-il quand même un peu ? Comme s’il était écrit dans le marbre que le planificateur bienveillant veillera toujours sur nos petites affaires. Ces injonctions faites au « pouvoir » de « devoir » nous rendre des comptes sont quand même un pari sacrément risqué. Certes, l’investisseur aime les paris.

À faire comme si le monde allait forcement rebondir après s’être écroulé, on en cultive une forme de psychologie positive de bazar, où il faut toujours tirer un point positif de la catastrophe qui survient. En fait, c’est plus tordu encore. Plus que de l’aveuglement, il s’agirait d’un indécrottable biais de l’investisseur, qui ne l’aurait pas quitté depuis sa petite enfance : l’erreur A non B :  « L’enfant est assis face à deux couvercles A et B sous lesquels on peut cacher un objet qui l’intéresse (son doudou pour l’enfant, ses actions pour l’investisseur). L’expérimentateur place, sous les yeux de l’enfant, l’objet sous le couvercle A. L’enfant soulève alors A. On répète cette opération plusieurs fois, puis l’expérimentateur, toujours sous les yeux de l’enfant, place l’objet en B. L’enfant continue à le chercher en A… ». Dans le cas de notre investisseur, il continue de chercher de la valeur dans le marché, alors qu’elle a disparu. 

À sa décharge, il faut dire qu’il souffre d’un mal incurable : l’appétit pour le risque, pour le rendement, pour l’ivresse. Pourtant, chaque crise sévère lui rappelle que les marchés vont dans les deux sens, à la hausse mais aussi à la baisse. Mais la cure n’apaise qu’un temps, et le mal revient. « On peut lui couper la tête, il ne lâche jamais prise », comme le monstre de Gila, ce lézard du désert américain rendu célèbre par Le trésor de la Sierra Madre (métaphore empruntée au logicien Jean-Yves Girard).

Et lorsque le réel se fait insistant et défie le virtuel, lorsque la crise économique s’invite sur les marchés, alors l’investisseur se met à parler, à déblatérer, un véritable flatus vocis censé le convaincre lui et son entourage que le monde est tel qu’il le dit, et non pas tel qu’il est. Il faut dire que l’investisseur voit son marché comme une entéléchie de l’économie, une forme d’image parfaite d’un monde maladroit. Osons la métaphore, l’investisseur se voit hors de la caverne de Platon, et se montre plein de commisération pour l’enchainé confiné à l’intérieur de la caverne.

Ainsi donc, les carrés ronds ne sont pas un mythe. En tout cas, l’investisseur y croit. D’ailleurs, à voire l’euphorie des marchés d’actions face à l’apathie des économies, on pourrait presque dire que l’investisseur a un peu trop abusé du carré rond.

Karl Eychenne

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