Société

Julien Syrac : « Dans les sociétés libérales, la liberté s’est dévoyée et est devenue un idéal très abstrait »

Dans son premier essai, « Déshumanité » (Éditions du Canoë), l’écrivain Julien Syrac puise aux sources de la modernité afin d’expliquer notre comportement devant la crise de la Covid-19, qu’il juge symptomatique de la révolution anthropologique induite par l’avènement du libéralisme. Nous l’avons rencontré, alors que la sortie de la crise sanitaire semblait déjà proche, mais que la levée du passe vaccinale demeurait incertaine, et avant le déclenchement de la guerre en Ukraine.

Éditions du Canoë, 848 p., 28 euros

Résumer Déshumanité. Approche historique de l’an de grâce 2020 , ouvrage dense de plus de 800 pages, entre le pamphlet, le livre philosophique et l’essai littéraire, n’est pas chose aisée. Auteur d’un roman (La Halle, éditions de la Différence, 2017), d’un recueil de nouvelles (Berlin On/off, Quidam, 2018), ainsi que d’un long poème (Complainte du mangeur solitaire, Gallimard, 2018), Julien Syrac n’est pas un pamphlétaire, et encore moins un essayiste, c’est avant tout un homme de lettres. Il est pourtant des moments où un écrivain éprouve le sentiment de de dénoncer son époque, et difficile de rester silencieux après deux ans de vie “en pandémie”, pour reprendre le terme de la philosophe Barbara Stiegler. Voilà comment Julien Syrac a été amené à réfléchir aux fondements même de nos sociétés, à savoir aux origines de la modernité. Le jeune écrivain perçoit dans le “romantisme”, dont le père serait Jean-Jacques Rousseau, l’esprit lyrique de la modernité. À l’exacerbation du “Je”, l’exaltation du “Nous”, à la célébration des passions et aux délires idéologiques, Syrac préfère le réalisme littéraire, quitte à abandonner toute perspective de transformation de la société.

À plus de 400 pages d’histoire des idées et de la littérature succèdent presque autant de pages sur l’année 2020, mêlant analyses et témoignages personnels, souvent avec une pointe d’humour. Deux parties, deux ambiances, qui sont certes intrinsèquement liées, mais peuvent largement être lues indépendamment. Un ouvrage inclassable, touffu et foutraque, dans lequel se côtoient Stendhal, Gustave Flaubert, Philip Roth, Michel Houellebecq, Philippe Muray, Pascal, le duc de Saint-Simon, Jean-Claude Michéa, Guy Debord et René Girard. Au fil des centaines de pages de Déshumanités, difficile d’être complètement d’accord avec Syrac – surtout lorsqu’on est socialiste et féru de romantisme, comme votre humble serviteur –, mais impossible d’être totalement en désaccord. Sans surprise le grand public et les médias sont passés à côté de ce livre, qui n’est pas passé inaperçu pour autant. À titre d’exemple, le philosophe Jean-Claude Michéa ou encore Lakis Proguidis, fondateur de L’Atelier du roman, en disent le plus grand bien. Espérons que beaucoup d’autres suivront.

Le Comptoir : Pourquoi écrire ce pamphlet contre notre époque ?

© Jadranko Marjanovic

Julien Syrac : Déshumanité n’est pas un pamphlet à proprement parler, ni un essai « contre notre époque », je récuserais spontanément ces termes ; bien qu’on puisse trouver dans ce livre des passages qui dans le ton, l’esprit, l’objet, relèveraient d’un tel genre de pamphlet. L’intention première, assez vague, était celle du pamphlet, d’une sorte d’article pamphlétaire, oui, ou de petit brûlot “contre la crise du corona”, à chaud, dans un esprit de catharsis éclair, si vous voulez ; mais cela s’est vite transformé, heureusement je crois, en quelque chose de plus long, plus ample, plus largement réflexif. Le fond cathartique cependant demeure, et pourquoi pas : l’écriture d’un livre a toujours quelque chose du règlement de comptes.

« J’ai tenté de mettre au clair ce que je tiens pour des vérités. »

Pourquoi ne pas avoir rédigé deux livres, un sur la modernité et un sur les confinements ?

 Je n’ai pas véritablement conceptualisé le “sur”, le sujet de ce livre, ni tout à fait « Modernité » en première partie, ni strictement “Crise du Covid” dans la seconde ; les titres sont un peu menteurs, comme toujours. Disons plutôt que c’est une sorte de conversation à bâtons rompus qui, remontant loin, s’étire jusqu’à la plus présente actualité et, idéalement, ne s’interromprait jamais. Faire deux ouvrages séparés, outre les problèmes éditoriaux que poserait une double publication, eût ruiné l’originalité de ce livre, qui est d’abord, disons-le platement, d’être un gros livre, plus de 800 pages, ensuite de mêler la glose théorique aux allures de discours universitaire et l’anecdote, l’aparté comique, le journal, la scénette, jusqu’au potache parfois. Ce qui donne à la fin un objet assez unique pour la catégorie “essais”, où je suis tombé par opportunisme, sinon désœuvrement, sans projet d’y faire de vieux os.

De là, je crois, à la fois la limite et la saveur de Déshumanité, essai de romancier empêché qui joue à l’essayiste, avec jubilation mais sans trop respecter le genre. Mais ce n’est pas un canular non plus : j’ai tenté de mettre au clair ce que je tiens pour des vérités…

Pourquoi avoir choisi de remonter aux sources de la modernité ?

Si l’on considère l’histoire comme un grand récit criminel, formé par un réseau hiérarchisé d’“affaires”, au sens policier du terme, alors il me semble que l’événement premier, le meurtre primitif si l’on veut, et en même temps l’horizon, la grande Conséquence déclinée en une infinité d’effets vulgaires, de ce qu’on appelle commodément Modernité, pourrait s’énoncer clairement : la mort de Dieu. Soit la sécularisation, progressive et systématique, du pouvoir politique, des idées, des savoirs, des formes sociales, des mœurs, etc., en bref une mutation métaphysique qui commencerait, très haut, à la Renaissance, pour s’accélérer à partir des XVIII-XIXe siècles.

Le fait est établi, abondamment traité par mille biais différents, et il faut repartir de là, semble-t-il, pour comprendre à la racine l’esprit, le paysage, la dynamique de la société présente, moderne finissante ou désenchantée, postmoderne on dira. Mon angle de départ, dans Déshumanité, est plutôt politique, et c’est celui proposé par Manent dans son Histoire intellectuelle du libéralisme, qui montre bien comment la théorie libérale, apparue en réaction, en remède au traumatisme des guerres de religions, a été le moteur intellectuel de cette mutation historique au long cours dont nous sommes héritiers. Manent que j’ai lu via Michéa et ses précieuses analyses de L’Empire du moindre mal ; croisé, en tournant autour du même objet, avec Muray, Rougemont, Girard, Tocqueville, Nietzsche, le Bénichou de Morales du Grand siècle, etc.

Selon vous, le romantisme se confond avec l’esprit de la modernité. En quoi ?

Jean-Jacques Rousseau (1712- 1778)

 Ce n’est pas exactement cela, c’est même presque l’inverse sous certains aspects. J’appelle “esprit romantique”, disons, la croyance passionnée, sinon messianique, en l’Histoire élevée au rang d’Évangile et l’Humanité à celui de quasi-transcendance, qui à partir de Rousseau, de la Révolution française et des romantiques allemands (soit les débuts du nationalisme), va être la modalité “lyrique” (souvent inconsciente, ignorante d’elle-même) de la pensée politique de l’homme, de la grandeur politique des hommes, dans l’histoire moderne et contemporaine. Or l’esprit romantique apparaît en réaction à deux éléments déterminant la “première” modernité : le doute, d’une part, comme perte de foi transmuée en scepticisme systématique, en méthode scientifique, et l’esprit de limitation (ou de rationalisation), de l’autre, dont la pensée libérale est toute imprégnée, contre l’esprit de gloire et de grandeur tenu pour responsable, à juste titre, de la violence politique qui culmina en horreur lors des guerres de religions. Violence que l’esprit romantique adore et réinvente sans jamais se l’avouer ; tel est le paradoxe sans l’examen duquel on ne peut comprendre les incroyables charniers, enflammés (Révolution, guerres napoléoniennes) ou glacés (goulag, camps de la mort nazis), dont l’apparition régulière a rythmé la marche de deux siècles théoriquement dévolus au progrès rationnel et au bonheur universel du genre humain.

Pourtant, il semblerait pourtant que la modernité se caractérise par la rationalisation de tout, la bureaucratisation (la “cage d’acier” de Max Weber), le “désenchantement du monde”, et l’avènement de l’homo oeconomicus, individu égoïste et rationnel ainsi que de l’homo juridicus (Alain Supiot), individu apte à passer des contrats avec autrui…

Il me semble piégeux de vouloir penser la singularité moderne uniquement à l’aune de ces concepts-là (rationalisation, bureaucratisation, ou encore “technique”, etc.) qui sont, en fin de compte, des boucs émissaires commodes. Car c’est éluder le paradoxe dont il vient d’être question, à savoir que la bureaucratisation, la rationalisation, voire la “nombrification” du monde, comme écrivait récemment Olivier Rey, cohabitent très bien avec les délires idéologiques les plus déraisonnables, irrationnels, mystiques et religieux au pire sens du terme, qui savent merveilleusement mettre au service de leurs fins les moyens techniques modernes, en eux-mêmes dépourvus de finalité autre que pratique. Le cas Eichmann en est un exemple parfait, ou non ? Et le secrétaire soviétique qui chante prolétaires de tous pays unissez-vous ! le dimanche, et le lundi concocte un savant planning ferroviaire pour organiser efficacement l’alimentation en blé de Moscou et la famine en Ukraine, n’en est-il pas un autre très bon ?

« J’appelle réalisme ce qui ramène au concret, au fait vrai, à la nature humaine, assumant le paradoxe et dégrisant l’idéal. »

Mais il suffit de se baisser pour en trouver, à la pelle, de plus actuels, moins caricaturaux, et Dieu merci plus inoffensifs : je parlais récemment avec un cadre de chez Total, un ingénieur de haut niveau, tout ce qu’il y a de plus rationnel, athée, pragmatique, etc. ; mais entendez-le dire “nous” en parlant, enthousiaste, partisan et pieux, du grand groupe, du “groupe-État” auquel il appartient, entendez-le vous raconter ses ascensions solennelles jusqu’au 43e étage du gratte-ciel de La Défense pour rencontrer le grand patron, sorte de demi-dieu génial et terrible, et vous verrez qu’on n’est pas loin du caporal d’autrefois vantant la puissance des canons, l’intelligence des chefs et la grandeur de la mission civilisatrice de sa mère patrie ou de la Chrétienté conquérante… On oublie toujours, par orgueil moderne précisément, par orgueil aveugle d’enfants des Lumières, la croyance, cette réalité éternelle que les êtres humains ont besoin de croire, enfin que tout est religieux, d’autant plus quand le religieux se présente sans vraie religion, invisiblement, sournoisement, dans l’inconscience de ce qu’il est.

Il en va de même pour Homo œconomicus juridicus ou comme on voudra appeler le type de “l’individu libéral” dont l’idéal, abstrait, trop abstrait, est en définitive fourni par une doxa de type religieux, un dogme qu’il s’agit d’épingler comme tel : non en fustigeant sa soi-disant “rationalisation” excessive, mais en démasquant au contraire sa déraison profonde.

 En quoi le réalisme littéraire vous semble-t-il si important ?

J’appelle réalisme ce qui ramène au concret, au fait vrai, à la nature humaine, assumant le paradoxe et dégrisant l’idéal, dévoilant le mal sous les apparences du bien, le petit sous les masques de la grandeur. C’est à la fois une méthode critique-esthétique et un art, éminemment moderne, dont les soubassements moraux tirent du côté du pessimisme, d’un scepticisme agressif vis-à-vis des « valeurs » religieusement célébrées, à chaque époque les siennes. Le réalisme me paraît important en ce qu’il fait naturellement, dans le cours changeant de l’histoire, contre-poids à l’esprit romantique, à l’idéologie, à chaque pensée de l’homme se voulant totalisante et incontestable.

Pour vous, nous vivons dans un régime libéral, dont « la liberté individuelle est (…) l’axiome fondamental, le principe métaphysique qui ordonne tout son système. » Un amour démesuré de la liberté est donc au cœur de notre société. Les deux dernières années, marquées par les confinements, couvre-feux et autres passes ne démentent-ils pas ce constat ? Le “désir de pénal” (Philippe Muray) n’est-il pas aujourd’hui le plus fort, comment ont pu en témoigner les nombreuses délations recensées depuis le début de la crise ?

La liberté individuelle est, en régime libéral, l’axiome fondamental au sens où l’on pense la Cité, son organisation, son gouvernement, à partir d’un impératif simple, et très noble du reste : la liberté de l’individu, c’est-à-dire à l’origine sa sûreté, son droit naturel à vivre en paix, à ne pas être la victime de la violence mortelle d’autrui. D’où les droits fondamentaux, qui doivent être garantis par une charte “sacrée”, la Constitution : Habeas corpus, propriété, liberté de mouvement et d’expression.

Philippe Muray (1945-2006)

Mais la définition de la liberté a muté, elle s’est dévoyée, hypertrophiée, est devenue un idéal très abstrait, extra-politique en quelque sorte ; tout cela a été bien étudié – je vous renvoie au livre de Muriel Fabre-Magnan, L’institution de la liberté. Et le paradoxe vertigineux dans lequel nous vivons aujourd’hui, Michéa l’a bien montré, Muray d’une autre façon, c’est qu’il faille, mécaniquement, introduire toujours plus de limitations concrètes (de lois, de règlements, d’entraves aux libertés) pour amortir ou empêcher les chocs entre des individus qui se voient, en principe et en droit, dotés d’une liberté abstraite illimitée. Citons Michéa, qui a bien résumé ce paradoxe dynamique : « Ce droit de tous sur tout (“prenez vos désirs pour des réalités”) a évidemment pour corrélat logique – nul n’étant disposé à céder sur son propre désir – le droit de tous à se plaindre de tous. »  Voilà le désir du pénal de Muray, lui-même porteur d’infinis paradoxes, le désir d’ordre policier, de procès, de persécution, au nom même de la liberté, dans lequel nous sommes en effet jusqu’au cou.

Vous affirmez que le Covid-19 est un “non-événement”. Il y a pourtant eu 130 000 morts en France (6 millions de morts dans le monde), sans oublier des hôpitaux et services de réanimation souvent saturés

Bien, d’abord : il y a chaque année 150 000 morts du cancer en France et cela, à ce que je sache, n’émeut personne sinon les proches des défunts et quelques associations valeureuses. Ensuite, il n’est pas certain que les 130 000 morts que vous citez soient tous réellement morts du virus. Nous connaissons tous les anecdotes sur les mourants des “EHPAD” qu’on a passés en Covid, etc.

Quant aux hôpitaux soi-disant saturés, ce grand poncif pathétique qui aura été l’instrument numéro 1 du chantage à la responsabilité, c’est-à-dire à l’obéissance à la loi martiale, on rappellera utilement que depuis les réformes néolibérales du système hospitalier public en France, et notamment la fameuse loi “T2A” (Tarification à l’activité) de 2004, les services de réanimation et les hôpitaux en général doivent être saturés, s’ils ne veulent pas voir leurs budgets et leurs “lits” réduits, comme n’importe quel patron de succursale a le devoir de faire tourner sa boutique à plein régime s’il ne veut pas que le conseil d’administration décrète un plan de “restructuration” ou une fermeture pure et simple. La saturation est donc la règle, non l’exception ; quiconque a passé une soirée aux urgences à la lointaine époque antécovidienne pourra en témoigner.

Par ailleurs : si vraiment on avait voulu que les services de réanimation ne soient pas saturés, pourquoi n’a-t-on pas augmenté le nombre de lits, voire construit quelques hôpitaux de campagne (puisque nous étions “en guerre”) ? Or, on a emprunté des centaines de milliards d’euros pour faire exactement le contraire, je ne vous l’apprends pas.

« Dans cette sinistre crise, en termes d’effets sociaux, je ne vois dans l’ensemble que défiance, repli, névrose inquiète, déliaison, désocialisation, atomisation, s’il faut utiliser ces mots-là. »

Pour vous, le confinement a révélé la “déliaison” et l’atomisation qui caractérise notre société. Ne peut-on pas voir cet événement comme un moment de solidarité, notamment en direction des plus fragiles ?

Je ne vois pas très bien où était la solidarité, à part celle, élémentaire, et que je n’appellerais même pas solidarité mais politesse civique à la sauce bon sens, éventuellement épicée d’amour du prochain, de prendre ses précautions d’hygiène pour que sa grand-tante nonagénaire, son oncle obèse ou la vieille dame du métro ne soient pas contaminés par un virus qui risquait de leur être fatal. Si la solidarité c’est porter un masque chiffonné dans un couloir de métro et se faire vacciner pour avoir l’autorisation d’aller boire des cafés, alors un tricycle vaut bien un porte-avion et autant plier les gaules sur-le-champ… Non, je suis désolé, mais dans cette sinistre crise, en termes d’effets sociaux, je ne vois dans l’ensemble que défiance, repli, névrose inquiète, déliaison, désocialisation, atomisation, s’il faut utiliser ces mots-là.

La majorité des patients en réanimation sont non vaccinés

Vous critiquez les appels d’intellectuels à construire un “monde d’après”, plus écologique, plus social ou plus national. Cette crise n’a-t-elle pas pourtant dévoilé les défauts du capitalisme néolibéral mondialisé ? La vitesse de circulation du virus ainsi que notre perte d’autonomie économique – au point que la France n’était même plus capable de fabriquer de simples masques – semblent avoir révélé le caractère néfaste de la mondialisation. Les différences béantes de conditions de confinement, entre des familles pauvres entassées dans de petits appartements en Seine-Saint-Denis et des plus favorisés jouissant de grandes maisons secondaires, auxquels s’ajoutent les inégalités de condition entre les cadres pouvant télétravailler et les “premières lignes” (livreurs, “soignants”, petits emplois dans le tertiaire, cheminots, etc.), ont probablement montré que les différences de classes étaient encore importantes. Pour finir, l’hypothèse d’un virus échappé d’un laboratoire serait, si elle se confirme, le symbole de la faillite de la société industrielle. Bref, ces appels et tribunes étaient-ils si déconnectés du réel et “néoromantiques”, comme vous le dites ?

Je vais essayer de vous répondre dans l’ordre : “capitalisme néolibéral mondialisé”, certes, ça fait chic, il y a du vrai, mais qu’est-ce à dire ? Toutes les pandémies sont, par définition, filles d’une forme ou d’une autre de mondialisation : la peste noire aussi, il y a plus de 600 ans, est arrivée en Europe dans des navires de commerce en provenance d’Asie, et le typhus en Amérique du Sud dans les valises des conquistadores. La pandémie de Covid a-t-elle été plus mortelle que ces vieux fléaux-là ? Infiniment moins.

Le capitalisme mondialisé, en fait de nouveauté spectaculaire, on le cherchera plutôt dans la politique du “remède” à la pandémie : dans le rôle, historiquement inouï, qu’ont tenu et tiennent encore quelques grandes entreprises pharmaceutiques dans la fabrication de la politique socio-sanitaire d’États souverains comptant parmi les plus riches du monde. Si procès du capitalisme néolibéral et de la “société industrielle” il doit y avoir, c’est de ce côté-là que l’enquête devrait se concentrer, et pas du côté des élevages en batterie, de la déforestation des terroirs à chauve-souris, du fret maritime ou du trafic aérien mondial, toutes choses tragiques, certes, mais à mon sens extrêmement secondaires dans l’appréciation des causes, pour l’instant nébuleuses, et surtout des conséquences, plus palpables, de la “crise du Covid”.

Heike Huslage-Koch / Wikimedia commons

Leila Slimani

Sur l’épreuve du confinement, vous avez absolument raison : les inégalités socio-économiques, et d’abord les inégalités de logement, s’y sont révélées flagrantes, et d’autant plus déterminantes. Il y avait quelque chose d’extraordinairement matériel, de singulièrement “physique” dans le confinement et le rapport à l’espace qu’il instaurait – ce qui put d’ailleurs être vanté, notons-le, comme on vante toujours, dans notre société, la nouveauté, au seul motif qu’elle en est. Mais si l’on a dénoncé ces inégalités de traitement (surtout au moment de la vogue des “journaux de confinement” de Mmes Slimani et Darrieussecq), la politique d’enfermement elle-même, que souffraient surtout les plus défavorisés, les plus pauvres, les moins bien logés, a été assez peu dénoncée… Pourquoi ne l’a-t-on pas fait ? Sans doute parce que le discours martialo-solidaire, le discours d’“union sacrée”, si burlesque et hypocrite fût-il, a bénéficié d’une audience telle que les premières victimes du régime d’exception se sont trouvées sans voix, leur malheur inaudible, la cause de celui-ci innommée.

« Nous voyons bien qu’aucun “monde d’après” ne peut sortir, sinon le même, en un peu pire. »

Voilà pourquoi je me suis moqué, parfois férocement, des appels à positiver, des exhortations romantiques au changement, des discours lyriques plaidant pour la construction d’un “monde d’après” plus juste, solidaire, etc. : parce qu’en plus d’être souvent niais, grossiers, idiots, ils faisaient le jeu de la dramaturgie officielle de l’Événement, celle-là même qui, oblitérant systématiquement le réel et jouant sur la corde, si sensible aujourd’hui, de la culpabilité cherchant son expiation unanime, consentait à la mise en place d’un état d’exception d’où nous voyons bien qu’aucun “monde d’après” ne peut sortir, sinon le même, en un peu pire.

Depuis des mois ne vivons plus confinés, mais sous QR code, avec des passes sanitaires et vaccinaux. Faut-il y voir l’avènement d’une société techno-autoritaire ?

Je ne sais pas comment qualifier cette société-là, qui inquiète, sur laquelle on fantasme sombrement, à raison, mais elle n’est pas belle à imaginer, et déjà à voir, c’est certain. Y aura-t-il bientôt un système de “permis de citoyenneté à points”, sur le modèle de l’autre, sous format numérique et façon “crédit social” à la chinoise ? L’idée semble faire son chemin. La cible principale de cette politique de restriction des libertés individuelles est, à l’évidence, la liberté de mouvement qui est, avec la liberté d’expression, la plus dangereuse pour le pouvoir.

Wikimedia Commons

On imagine assez bien, par exemple, que d’ici quelques années la voiture individuelle, sous d’impeccables prétextes écologiques, deviendra un luxe et un crime, et les déplacements en train, voire à pied en ville, aussi étroitement contrôlés et tracés que ceux en avion – si ce devait être le cas, la “crise du Covid” aurait constitué un moment décisif du processus. Le rêve d’un sujet humain désactivable à distance, qui est le rêve de tout tyran peu sanguinaire, n’a jamais paru, moyens technologiques oblige, mais pas seulement (ici la complicité objective des austères discours culpabilisateurs d’une certaine écologie est flagrante), aussi proche de pouvoir se réaliser. Un cauchemar, donc.

Les non-vaccinés sont-ils les nouveaux bouc émissaires de notre société, selon vous ?

 C’est du moins ce qu’a affirmé littéralement le président Macron, à qui il faut reconnaître le mérite, propre à tout leader « populiste » qui se respecte, à tout excitateur de foule primaire sur son estrade, d’avoir dit tout haut ce que la majorité pense tout bas. Et ce au moment idoine où la foule, lassée de l’interminable crise, réclame frénétiquement une victime émissaire dont elle espère, à l’instinct, un instinct tout primitif, que le sacrifice ramènera enfin la paix, l’union, la concorde. Il a très bien révisé son René Girard, notre président ; quoiqu’il en fasse un usage contraire aux intentions du maître, un usage pas très chrétien. Qui s’en étonnera ? Pas moi.

« L’archaïsme nous sera peut-être épargné comme expérience physique, mais dans les bouches, les âmes, il fait son lit. »

Les choses sont donc officielles : le non vacciné et ses cousins “antivax” et autres “complotistes”sont des “irresponsables” qui mettent en péril la vie de la Nation, etc. Dieu merci, nous ne sommes pas complètement des barbares, le sacrifice n’aura donc pas vraiment lieu, pas plus que l’effet miraculeusement réconciliateur qu’on escomptait de lui. La crise continuera, on peut le parier, alimentant la violence mimétique, le désir de nouvelles victimes émissaires et, en l’absence d’efficaces, la nécessité de maintenir la cloche de verre de l’état d’urgence, qui préserve la société de la contagion violente en isolant, en séparant, en neutralisant les êtres, comme il se doit en régime libéral – jusqu’où, à quel prix, quel degré d’assentiment ? L’archaïsme nous sera peut-être épargné comme expérience physique, mais dans les bouches, les âmes, il fait son lit. Nous le refusons fermement.

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2 réponses »

  1. Bien. J’ai acheté (sur commande) le livre dans la librairie du coin encore active
    Un pavé de 850 pages, c’est du lourd
    Après la centième page j’ai arrêté de le suivre
    Dans sa reconstruction de la pensée philosophique
    Trop complexe, ses références ne sont pas accessibles à tout le monde
    A lui seul il veut reconstruire toute la pensée philosophique
    C’est vraiment ambitieux et intellectuellement lassant
    Après, j’ai sauté au chapitre 2, pour trouver du concret
    Là c’était plus du vécu décrit dans une critique assez timide
    C’était plus intéressant, romanesque et personnalisé
    Un descriptif du vécu personnel qui n’est pas inintéressant
    Mais bon, son approche politique est franchement timide
    Il ne semble pas avoir la pleine conscience des rouages du système
    Il tergiverse sur le complotisme et le conspirationisme
    Comme un gosse qui ne veut ou ne peut pas savoir
    Son avenir lui appartient.
    Peu de son âge ont autant de lucidité

  2. Macron n’est pas un président « populiste » mais populariste (la gestion de crise du Covid19 a magnifiquement démontré que, par l’agitation du spectre de la mort ; quasiment n’importe qui, électeur de P’tit Mac ou pas, était prêt à donner son bras et son smartphone à la représentation autoritaire apparente – en l’occurence, ici, l’Etat).

    Populisme et popularisme : pas du tout la même chose !

    -0,5 sur votre copie trop parfaite (lourde), Monsieur… ^^

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