Culture

Orwell, socialiste démocrate ou anarchiste conservateur ?

« Aujourd’hui je ne vois pas qu’il existe un seul écrivain dont l’œuvre pourrait nous être d’un usage pratique plus urgent et plus immédiat » écrivait fort justement Simon Leys à propos de George Orwell. Aussi, s’intéresser au positionnement politique d’Orwell comme le fait Jean-Claude Michéa dans son désormais classique « Orwell Anarchiste Tory » est bien plus qu’une question littéraire et biographique : c’est, dans un contexte actuel de faillite de la gauche française, réfléchir à l’essence même du socialisme.

Editions Flammarion, 2020, 336 p.

La lecture de la cinquième édition d’Orwell Anarchiste Tory de Jean-Claude Michéa, publiée en 2020 chez Climats (agrémentée de la postface inédite Orwell, la gauche et la double pensée), présente un double intérêt.

Tout d’abord elle permettra de mieux saisir la pensée politique profonde de George Orwell – qui, avant sa véritable conversion au socialisme démocratique, se définissait en plaisantant comme un « tory anarchist » (un anarchiste conservateur) – et accessoirement de mieux comprendre tout le sens de son œuvre dystopique et satirique majeure, 1984.

Par ailleurs, et dans le contexte politique actuel, cette revigorante lecture permettra également de mieux cerner les origines de la véritable faillite non seulement électorale, mais aussi plus fondamentalement idéologique et morale, de la gauche française contemporaine. Loin des médias dominants et du showbiz culturel, Michéa s’illustre en effet de manière relativement audible depuis maintenant une vingtaine d’années par une critique radicale et originale à la fois du libéralisme économique – en revenant aux sources du socialisme originel, qu’il réactualise notamment dans une perspective décroissante – et de la gauche dans son ensemble, en qui il voit le plus fidèle des alliés objectifs du libéralisme économique… et par conséquent le plus grand des traîtres à la cause des classes populaires, abandonnées politiquement à leur triste sort social. Nous y reviendrons.

Le terreau populaire

Comme le rappelle bien Michéa, George Orwell (1903-1950) ne se convertit pas au socialisme démocratique par une approche intellectuelle et livresque – il ne fera aucune référence à Marx dans son œuvre, un nom dont il affuble d’ailleurs son chien – mais en découvrant concrètement la condition sociale et le mode de vie de la classe ouvrière britannique dans son enquête Le Quai de Wigan de 1936. C’est là qu’il commence à développer cette notion de common decency (ou décence ordinaire) qu’il voit à l’œuvre dans le peuple, qui est au cœur du socialisme véritable auquel adhère Orwell, dans sa revendication sans haine ni ressentiment de justice sociale. Cette conversion est confirmée par son expérience dans la guerre civile espagnole (1936-1939) aux côtés des Républicains, où il observera dans la Barcelone de 1937 le socialisme libertaire en action dans toute sa pureté et sa beauté, ce qu’il décrit dans Hommage à la Catalogne.

Land and Freedom de Ken Loach (1995)

Mais il observera aussi, face au fascisme incarné par Franco, la réalité non moins totalitaire du stalinisme, qui vint opérer une contre-révolution despotique au sein de la révolution sociale populaire, ce qui fut admirablement porté à l’écran par Ken Loach dans Land and Freedom. À partir de ce moment là, l’écriture d’Orwell devient résolument politique et axée sur une dénonciation du totalitarisme sous toutes ses formes, brun ou rouge. Une position intellectuelle intègre et courageuse – qui n’est pas sans rappeler celle d’Albert Camus – qui lui valut pas mal d’ennemis au sein d’une gauche de l’époque dans l’ensemble fascinée par le stalinisme. Michéa montre bien que c’est le pacte germano-soviétique de 1939, très angoissant pour Orwell, qui va le faire basculer sans ambiguïté dans le camp des démocraties occidentales – malgré leurs imperfections colonialistes et capitalistes dont il n’est pas dupe – en développant même une forme singulière de patriotisme révolutionnaire dans The Lion and the Unicorn.

La trahison des élites

Pour autant, et Michéa voit juste, 1984 ne saurait être lu comme une critique du seul stalinisme, et un certain nombre de conservateurs anglo-saxons se sont efforcés de récupérer Orwell dans ce sens. Certes son expérience du totalitarisme soviétique en Espagne inspire très largement l’œuvre, et il est vrai aussi qu’un pays hyper-stalinien comme la Corée du Nord aujourd’hui ressemble étrangement au monde terrifiant décrit dans ce roman fondamentalement satirique (à l’instar du Meilleur des Mondes d’Huxley). Au point de se demander si les dirigeants de ce pays n’ont pas vu dans 1984 un modèle à imiter plutôt que l’avertissement antitotalitaire qu’il était censé être…

« L’écriture d’Orwell devient résolument politique et axée sur une dénonciation du totalitarisme sous toutes ses formes, brun ou rouge. »

La véritable source d’inspiration d’Orwell est en réalité, et là aussi Michéa est spot on, l’ouvrage très largement oublié mais retentissant lors de sa publication de James Burnham, The Managerial RevolutionLa Révolution Managériale »), dont il fera une longue recension en 1946 et qui déclenchera trois mois plus tard l’écriture de 1984. La thèse de Burnham est, en substance, que la nouvelle classe de managers, au sens large du terme, est en train de prendre le pouvoir effectif dans nos sociétés modernes, en prenant comme exemples l’Allemagne nazie et l’Union Soviétique : avec pour objectif une domination mondiale et une tyrannie sans précédent qui, selon Burnham, sont inéluctables. Si Orwell reste très sceptique sur la thèse de Burnham – résolument optimiste, il ne croit pas qu’un asservissement de l’humanité puisse tenir dans la durée car trop contraire à la nature humaine – il y voit néanmoins une inspiration romanesque pour produire, non pas une prophétie comme on le pense trop souvent, mais une représentation du monde dans lequel un certain nombre d’intellectuels de son temps fascinés (comme Burnham) par les totalitarismes aimeraient vivre.

Voici ce qu’Orwell nous dit, avec beaucoup d’humour sociologique, de cette nouvelle classe managériale qui a pris le pouvoir dans 1984 : « La nouvelle aristocratie était composée pour la plus grande part de bureaucrates, de savants, de techniciens, de leaders syndicaux, d’experts en publicité, de sociologues, d’enseignants et de politiciens professionnels. »

On le voit, donc, la satire orwellienne porte moins sur le stalinisme en tant que tel que sur les intellectuels de son temps fascinés par le stalinisme, ou plus exactement sur ce qu’il est convenu d’appeler l’intelligentsia, généralement dite de gauche. Contrairement aux classes populaires mues par leur décence ordinaire dans leur aspiration socialiste sincère à une société sans classes et véritablement libre de toute forme de privilège et d’oppression, cette intelligentsia est quant à elle – et ce malgré ses « beaux discours » sociaux de façade (des discours d’ailleurs formulés dans une effroyable langue de bois) – animée par une dévorante et pathologique volonté de puissance : une soif de pouvoir absolu illimitée pour, comme le dit Burnham, « s’emparer à leur tour du fouet » et régenter la vie des autres de manière obsessionnelle jusqu’aux aspects les plus privés et intimes, sous la forme d’une dictature de théoriciens et non du prolétariat.

Le langage perverti

Ce qui caractérise aussi ce type d’intellectuel totalitaire nouveau est sa totale déconnexion de l’objectivité sensible et de l’expérience vécue, dans la très grande pauvreté émotionnelle d’un monde de pures idées et théories sans contact avec la réalité physique du monde. Michéa a raison d’insister à ce propos sur l’une des contributions majeures d’Orwell à l’analyse du phénomène totalitaire : le langage. Orwell, avec son invention géniale de la Novlangue, montre le rôle central joué par le langage dans l’institution d’une société totalitaire. En se répandant partout, cette langue de bois à la raideur lignifiée et lignifiante soigneusement codifiée, au vocabulaire restreint et aux structures stéréotypées, ne permet tout simplement plus la moindre pensée indépendante de la vérité officielle. Face à cette corruption totalitaire du langage, la littérature, qui n’a de sens que si elle est politique, devient un impératif de résistance.

1984 de Michael Radford

Cette Novlangue connaît d’ailleurs à notre époque une vitalité insolente, inspirée de nos jours par le jargon épouvantable du monde de l’entreprise et les délires sémantiques du politiquement correct, dont le macronisme est la plus parfaite illustration. Plus généralement, et c’est sans doute là l’un des apport les plus intéressants du livre de Michéa, on peut dire avec son auteur que le procès en malhonnêteté intellectuelle intenté par Orwell contre l’intelligentsia n’a pas pris une ride, et qu’il reste parfaitement valide malgré la chute du mur de Berlin. En somme, nous dit Michéa, l’intelligentsia d’aujourd’hui n’a rien à envier à celle d’hier en matière de propension totalitaire à vouloir régenter la vie des autres et d’éloignement de la décence ordinaire des classes populaires.

Sociologiquement, on peut effectivement dire que la révolution managériale a bel et bien eu lieu. Cette nouvelle classe managériale, au sens large orwellien, représente environ 10 à 15% de la population : une classe moyenne supérieure, urbaine, surdiplômée, mondialisée et totalement déconnectée de la France réelle dite périphérique ou invisible. À ce propos, note bien Michéa, la prédiction de Marx de la disparition à terme des classes moyennes, sous l’effet des forces polarisatrices du capitalisme, s’est avérée rigoureusement fausse. Et Michéa fait bien de fustiger cette mystification de langage que représente les fameux « 1% versus les 99% » si chère à des mouvements comme Occupy Wall Street ou Nuit Debout : sans cette nouvelle classe managériale – qu’en André Gorz appelle les « agents dominés de la domination » – opérationnellement aux manettes du système économique et tenant le fouet néo-libéral, le capitalisme contemporain ne pourrait tout simplement pas fonctionner. En passant, mais c’est un point à mon sens très important, Michéa observe qu’à défaut de pouvoir investir la sphère politique via le militantisme d’hier, cette nouvelle classe est très friande du monde associatif – où l’on voit le meilleur comme le pire, y compris un véritable processus de démocratisation de la volonté de puissance sous couvert de grands discours humanitaires.

« Orwell, avec son invention géniale de la Novlangue, montre le rôle central joué par le langage dans l’institution d’une société totalitaire. »

La gauche et le libéralisme

Editions Ivrea, 1985, 290 p.

Politiquement, cette nouvelle classe se situe à gauche, et Michéa brosse large allant de Marlène Schiappa… au NPA. Ce que cette gauche aura accompli politiquement à partir de Mai 68 – qui fut une déconstruction de toute décence ordinaire et la promotion de l’idéologie libérale-libertaire chère à la Silicon Valley – mais surtout à partir des années Mitterrand / Séguéla / Tapie / Lang / Delors / Fabius / Lamy, c’est la confiscation définitive aux classes populaires de tout ce qu’il restait de vaguement socialiste à gauche pour en finir, une bonne fois pour toutes, avec toute référence à la lutte des classes, dans une adhésion obséquieuse au néo-libéralisme le plus radical : « Depuis la Libération, il n’est pas un progrès de l’organisation capitaliste de la vie qui n’ai été précédé de sa légitimation de gauche. Autrement dit, et si étrange que cela puisse paraître à certains, tout se passe comme si le soin de justifier la soumission des hommes aux impératifs du marché mondial avait désormais été abandonné pour l’essentiel aux différents courants de la gauche, depuis la social-démocratie la plus moderne jusqu’au « gauchisme » le plus pointilleux. »

La thèse de Michéa est que la gauche est rentrée à partir des années quatre-vingt et notamment de SOS Racisme (qui fut, on le sait maintenant, une construction de l’Élysée) dans une phase proprement schizophrénique en maquillant sa volonté de puissance par un discours de légitimation de son existence dans la « lutte contre toutes les formes de discrimination et d’exclusion ». En parfaite adhésion au néo-libéralisme, avec un parfait mépris pour tous les « sans-dents » des classes populaires bien incarnées par les véritables Gilets Jaunes (chez qui Michéa voit une expression contemporaine de la décence ordinaire), la gauche française se serait donc épanouie dans un pur délire idéologique en important la mode américaine des combats dits « sociétaux ». Michéa égrène à ce propos dans son ouvrage des idées comme : la cancel culture, le wokisme, le privilège blanc, l’indigénisme postcolonial, la théorie du genre, l’écriture inclusive, le transhumanisme, la cause LGBTQIA, l’intersectionnalité ou le véganisme. Il égratigne aussi des acteurs selon lui de ces combats ineptes comme, entres autres, Le Monde, Libération, Terra Nova, le Comité Adama Traoré, l’UNEF… les antifas, ou encore l’Abbé Pierre.

Il y a bien sûr du vrai dans le constat de fond de l’abandon néo-libéral par la gauche des classes populaires au nom de causes sociétales qui oublient trop souvent – et par conséquent pourraient cautionner indirectement – le moteur essentiel de générations des inégalités d’aujourd’hui : à savoir le système d’exploitation capitaliste dans sa version logicielle néo-libérale. Pour autant on peut sans doute reprocher à Michéa de faire un amalgame un peu trop « inclusif » des différents courants idéologiques de gauche et de ses causes sociétales, sans prendre la peine (dans cet ouvrage du moins) d’offrir au lecteur une analyse critique minutieuse de ces causes. Son mépris évident, par exemple, pour la cause LGBT me semble poser problème, et il en va de même pour celui qu’il semble réserver aux SDF qui n’auraient visiblement pas la même dignité ontologique que la classe ouvrière : un mépris bien peu orwellien, puisqu’Orwell aura précisément fait ses armes littéraires et politiques au contact des SDF de son temps (Dans la dèche à Paris et à Londres). Par ailleurs sa manière de mettre tous les intellectuels dans le même panier totalitaire, à l’exception de quelques uns en phase avec ses thèses, est parfois insupportable et fait écho aussi au caractère un peu trop généralisateur et guère nuancé qu’avait la dénonciation par Orwell des intellectuels de son temps. « Tout ce qui est excessif est insignifiant » disait Talleyrand.

Socialiste avant tout

Jonathan Swift (1667-1745)

Pour en revenir à Orwell, si l’analyse de Michéa est tout à fait pertinente en ce qui concerne la genèse et la signification profonde de 1984, il me semble que ce dernier commet un profond contre-sens lorsqu’il dit qu’Orwell était un tory anarchist. Comme dit en introduction, c’est ainsi qu’effectivement, comme nous le dit son biographe indépassable Bernard Crick, il aimait se présenter dans ses jeunes années en guise de boutade. Mais à partir de 1936 il se définit clairement comme de gauche (certes à une époque ou être de gauche et être socialiste voulaient encore dire la même chose) et on peut imaginer qu’il se serait assez bien reconnu de nos jours dans les positions politiques de Bernie Sanders.

De fait c’est Orwell qui forge cette expression dans un essai qu’il consacre à l’auteur des Voyages de Gulliver, Jonathan Swift, pour cataloguer politiquement ce dernier, qu’il admire au plan littéraire mais avec qui il prend ses distances au plan des idées. Par tory anarchist il désigne quelqu’un qui a une (a priori sympathique) méfiance à l’égard de l’autorité et à toute forme d’embrigadement mais conserve des valeurs classées généralement à droite, vieille Angleterre ou vieille France : ce qui peut comprendre un certain pessimisme et (trait moins sympathique) une certaine misanthropie. À cet égard  Michel Houellebecq pourrait sans doute prétendre à cette étiquette. En revanche George Orwell, résolument optimiste et bienveillant à l’égard de la nature humaine, assurément pas.

« Orwell voit dans l’enracinement et dans l’attachement à ce que le passé pouvait avoir de bon des garanties de préservation de la décence ordinaire et de l’idéal socialiste véritable. »

Quelle distinction ?

Mais après tout que signifie être « conservateur » ? Surtout depuis que Macron avait, à sa manière, posé les termes du débat en 2016 dans le combat qu’il y aurait entre « progressistes » et « conservateurs » : d’un côté la vie, le mouvement, l’agilité, la jeunesse de la Start-Up Nation ; de l’autre, l’immobilisme, le déclinisme, la décroissance, la vieillesse du « repli frileux sur soi ».

Simone Weil (1909-1943)

C’est là où le contre-sens de Michéa est peut-être fécond. En effet Orwell n’est pas, contrairement aux intellectuels staliniens scientistes de son époque, dans une admiration béate du Progrès. S’il ne nie pas les progrès réels qui peuvent être réalisés dans l’amélioration de la condition humaine par la technique, il reste tout de même méfiant des « nouvelles technologies » et des multiples nuisances de l’arraisonnement technique du monde et de la mécanisation à outrance de la vie. Il ne considère pas non plus qu’il faille forcément s’arracher à son milieu d’origine, à ses déterminismes et haïr le passé pour être libre sous la forme d’un Homme Nouveau : à l’instar de Simone Weil, il voit au contraire dans l’enracinement et dans l’attachement à ce que le passé pouvait avoir de bon des garanties de préservation de la décence ordinaire et de l’idéal socialiste véritable.

Michéa a bien lu Marx et nous rappelle que ce dernier avait parfaitement conceptualisé que la société marchande est révolutionnaire par nature, et que l’expansion généralisée de cette société parvient à détruire tous les obstacles traditionnels – comme la famille, les traditions, la morale – à son développement illimité. L’utopie néo-libérale progressiste représentée par un Macron s’inscrit parfaitement dans ce cadre conceptuel marxiste. En ce sens, est-ce donc comme le pense Michéa un dose de conservatisme bien placée de type orwellien qui nous permettra de résister au rouleau compresseur néo-libéral ? C’est possible, mais en définitive nous ne croyons pas que cette distinction entre progressistes et conservateurs, aussi chère paradoxalement à Macron qu’à Michéa, soit très orwellienne. La ligne de fracture se joue ailleurs, comme le dit justement l’écrivain anglais: « La vraie distinction n’est pas entre conservateurs et révolutionnaires mais entre partisans de l’autorité et partisans de la liberté. »

François Serrano

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