Politique

Loïc Chaigneau : « Les théories intersectionnelles sapent le travail d’émancipation collective au profit d’une dislocation de la classe ouvrière. »

Dans son dernier essai « Marxisme et intersectionnalité » (éditions Delga), le philosophe et président de l’IHT Loïc Chaigneau établit le rapport entre la philosophie postmoderniste et antimarxiste du XXe siècle et la théorie de l’intersectionnalité. Selon lui, les luttes intersectionnelles feraient obstacle à la lutte des classes et au renversement du système capitaliste.

Le Comptoir : Vous expliquez dans votre essai que la théorie de l’intersectionnalité dérive du postmodernisme (Foucault, Lyotard …). Pouvez-vous développer cette idée ?

Jean-François Lyotard (1924 -1998)

Loïc Chaigneau : En effet, je vous remercie de commencer par là. Bien qu’il se veuille accessible, tant par son contenu que par son format, mon livre n’est pas un pamphlet polémique à l’encontre de quelques militants qu’on aurait trop vite tendance à caricaturer. Au contraire, je cherche à établir les fondements épistémologiques qui ont rendu et rendent encore possible aujourd’hui une théorie comme celle de l’intersectionnalité. En faisant cela, je cherche aussi à démontrer que l’intersectionnalité n’apparaît pas du tout comme une continuité logique et historique du matérialisme dialectique et historique (ou « marxisme »). C’est un combat difficile parce que nous faisons face à une supercherie qui, si elle a été consciente un temps, ne l’est plus forcément de la part de militants de bonne volonté. Je parle de supercherie puisqu’il s’agit bien, avec le postmodernisme et l’intersectionnalité, de venir substituer du faux à l’authentique en matière de lutte pour l’émancipation des classes populaires. Or, cette trajectoire n’est pas anodine. Elle prend bien racine comme vous le soulignez très justement dans un courant qu’il n’est pas abusif de qualifier de postmoderniste. Mais le premier problème auquel on se heurte quand on s’y intéresse, c’est d’abord le fait qu’une certaine gauche reliée de fait à ce courant, en récuse pourtant le caractère originaire et l’unité. Et de l’autre côté, une certaine droite ne cesse de dire tout et n’importe quoi à ce propos en usant de jeux de langage hasardeux comme celui de « marxisme culturel ». Je ne cesse d’ailleurs dans le livre de renvoyer dos à dos cette gauche et cette droite, en réalité toutes deux acquises au postmodernisme.

Maintenant, qu’en est-il plus explicitement : le postmodernisme est un constructivisme subjectiviste qui va se constituer en opposition frontale vis-à-vis du marxisme et de l’essor qu’il connaît dans les décennies de l’après-guerre. Jean-François Lyotard, que vous citez, joue d’ailleurs un rôle important dans son rejet théorique des grands et métarécits. Par-là, il refuse toute philosophie de l’histoire, tout universel concret et tout point de vue épistémologique qui tient la totalité pour fondement. C’est là une conception de la connaissance et du rapport au monde très anti-marxiste. L’histoire et la pensée dialectique vont être totalement mises de côté au seul profit d’une approche très nietzschéenne à l’origine, qu’est l’approche généalogiste. Si celle-ci semble à première vue comporter des éléments d’étude historique, ce n’est pas du tout au sens marxiste. Ce qui importe dans la méthode généalogiste, ce sont les conflits d’interprétations, les représentations, les manières de dires propres à une époque, la lutte pour les valeurs, etc. Autant de choses qu’il ne s’agirait pas de balayer d’un revers de la main, mais qui apparaissent pour autant comme trop partielles et ne se rattachent d’un point de vue marxiste qu’à ce qu’on peut qualifier de « superstructure », c’est-à-dire le reflet idéologique des conditions matérielles objectivables. C’est autant pour des raisons épistémologiques que politiques que le postmodernisme s’inscrit en faux à l’encontre du marxisme.

« Il s’agit bien, avec le postmodernisme et l’intersectionnalité, de venir substituer du faux à l’authentique en matière de lutte pour l’émancipation des classes populaires. »

Mais c’est encore aussi une stratégie mondaine – au sens clouscardien : il y a une lutte des places, dans le circuit théorique dont je fais état dans le livre, à propos des nouvelles figures de l’intellectuel qui suivront Sartre et Beauvoir. J’essaie donc à la fois de montrer l’unité théorique du postmodernisme et la raison pour laquelle cette unité au travers de différents auteurs fait sens, mais encore j’essaie de mettre en lumière la fonction idéologique d’un tel courant d’opposition aux luttes politiques concrètes. Toute la trajectoire des Lyotard, Foucault, Deleuze, Derrida, ne consiste qu’à attaquer la philosophie hégélienne et « l’infâme dialectique » dont parlait Deleuze pour mieux s’en prendre à Marx. Les tentatives de penser la différence et la répétition ne sont que des moyens abstraits de repenser dialectiquement le monde tout en se passant de l’apport hégéliano-marxiste. Or, ces attaques théoriques entraînent des répercussions pratiques inhérentes aux luttes politiques. C’est seulement après que le postmodernisme a montré qu’il ne pouvait pas y avoir de connaissance objective du monde social autre que dans la saisie des discours portés sur lui par des sujets que la théorie de l’intersectionnalité peut s’ériger, elle aussi, dans un combat exclusivement superstructural. En effet, les premiers affirment qu’on ne peut pas connaître le monde et que celui-ci se donne à nous de manière morcelée, à partir des bribes qui nous sont délivrées par les discours (sous différentes formes et au sens épistémologique) portés par des sujets présents ou passés. Ainsi, le champ d’action politique s’en voit d’autant réduit.

Kimberlé Williams Crenshaw

Il n’est pas anodin alors de constater que la théorie de l’intersectionnalité, principalement développée par Kimberlé Crenshaw, s’inscrit dans la continuité des luttes pour les droits civiques. Il ne s’agit plus alors de transformer les rapports sociaux fondamentaux, bref de lutter contre un mode de production qui serait le capitalisme, mais de venir corriger la législation au sein de ce mode de production, qui pourrait être discriminant à l’égard de certaines minorités. Au lieu de s’en prendre aux racines du problème, c’est seulement aux effets idéologiques qu’on s’attaque vainement. L’exemple le plus courant étant de voir avec quelle ardeur certaines féministes se sont battues pour que nous puissions dire madame la député au lieu de madame le député. Une modification de façade qui ne coûte pas grand-chose au Capital, lui qui s’en accommode très bien. Il n’est d’ailleurs pas anodin de constater l’engouement de nombreuses grandes marques comme Nike pour l’intersectionnalité. Bref, le postmodernisme opère un virage épistémologique. Et c’est là sa ruse que de laisser croire qu’il ne s’agissait que d’épistémologie et pas de politique. Or, cette opération conduit en réalité à désarmer les classes populaires, et pire, à les faire s’entre-combattre pour échouer, là où les luttes d’émancipation populaire appuyées sur la théorie marxiste avaient depuis longtemps déjà obtenu de véritables conquêtes sociales, féministes, antiracistes, etc.

En quoi l’intersectionnalité est contre-révolutionnaire et anti-marxiste ?

Sur l’anti-marxisme j’ai pu esquisser je crois quelques éléments déjà. Sur l’aspect contre-révolutionnaire, il faut signaler tout d’abord que cette théorie dite de l’intersectionnalité entend proposer une grille de lecture qui reconnaît des intersections (sexe, race, classe, etc.) sans questionner préalablement la raison d’être de celles-ci. Or, si intersections il y a, elles ne proviennent pas du Ciel. Proposer une telle grille de lecture appliquée au mode de production capitaliste, c’est considérer de facto ce mode de production comme irréversible et immuable. Malgré toute la bonne volonté militante là encore, ce positionnement est contre-révolutionnaire déjà par cet aspect.

« Au lieu de s’en prendre aux racines du problème, c’est seulement aux effets idéologiques qu’on s’attaque vainement. »

Mais plus encore il m’apparaît que nous sommes pris en tenaille à l’heure actuelle entre d’un côté une gauche que j’ai plusieurs fois qualifié d’écolo-réactionnaire ces dernières années, et qui va chercher dans un retour à la terre, à la nature et dans l’être l’idée d’une substance contraire à tout le dépassement ontologique proposé par le lignage qui s’inscrit de Rousseau à Lénine. Puis de l’autre, une gauche fille du structuralisme, qui opère à partir de structures explicatives invariantes, et qui récuse là encore toute possibilité de transformation sociale et politique sous couvert d’un progressisme de façade. Ce dit progressisme, qui n’en n’est pas un, n’est que l’accomplissement du libéralisme politique par l’extension de la logique des dits Droits de l’homme déjà vivement critiquée par Marx. En effet, cette même gauche qui défend et convoite la parité femme-homme à l’Assemblée nationale sans questionner le positionnement de classe de celles et ceux qui la composent se présente ainsi comme excellemment conservatrice. L’anti-marxisme n’est donc que l’expression philosophique d’une application politique et pratique contre-révolutionnaire. Depuis soixante-dix ans, le subterfuge est le même, et Michel Clouscard n’avait pas manqué de le démontrer dès 1972.

Vous expliquez que l’intersectionnalité tend à morceler la classe prolétarienne en démultipliant les différences identitaires plutôt que de voir ce qu’il y a d’universel en nous. Est-ce que selon vous cette théorie dérivant du postmodernisme désagrège le collectif et conduit à la défaite du prolétariat ?

Editions Delga, 2022, 125 p.

Oui, très clairement. Là encore, cette théorie se présente comme un continuum du mouvement ouvrier alors qu’elle opère une destruction totale de ses fondements pratiques et théoriques. La force du concept de « prolétariat » tel qu’il a pu être formulé par Marx tient au fait qu’il rejette à la fois un universalisme abstrait et dans le même temps un subjectivisme individualiste. Ce concept renvoie ainsi à une réalité d’intérêts communs universalisables. Il est scientifiquement possible d’établir la réalité de classe des individus à partir de leur rapport au processus de production et de consommation. Tandis qu’il demeure vain d’utiliser des catégories d’ordres biologiques, même lorsqu’on les fait dépendre d’un rapport social premier, pour expliciter et saisir des problématiques politiques et sociales. Par exemple, à la question de savoir de ce que les femmes pensent de l’augmentation actuelle du prix de l’essence, nous voyons bien que la réponse n’a aucun sens. En effet, cela peut avoir un impact direct, ou pas du tout, dans le quotidien des femmes en question, et leur rapport à une telle problématique quotidienne et sociale peut donc diverger totalement. Selon qu’une telle est salariée au SMIC et qu’elle se voit contrainte de faire de son trajet en voiture pour rejoindre son travail, tandis que l’autre est dispensée des questionnements économiques et profite des avantages des grands centre urbains, l’enjeu est totalement différent. On pourrait me rétorquer qu’il s’agit là d’un paralogisme puisque c’est une question sociale qui d’emblée ne s’adresse pas directement aux seules femmes. C’est entendu mais cela montre déjà en partie l’inefficience de telles catégories.

Mais, dans un cas plus spécifique aux femmes comme l’avortement, les revendications sont là aussi d’abord des revendications de classe : il est en effet plus aisé d’être dans la morale abstraite et subjective lorsqu’on est une femme de la bourgeoisie qui dispose au choix des moyens pour obtenir un avortement auprès d’un médecin en toute illégalité ou bien de garder l’enfant dans des conditions matérielles viables. En revanche, dans les classes populaires, ces deux options sont souvent impossibles. Dans le même temps les féministes ont longtemps accusé « les hommes » de ne pas participer suffisamment activement aux problématiques liées à la contraception par exemple. Or tout cela, on le voit, est très abstrait et ne signifie donc pas grand-chose. En effet, en dernière instance, selon les conditions matérielles objectives d’un foyer, l’accueil ou non d’un enfant ne pose pas les mêmes types de problèmes, selon aussi qu’on est en mesure ou non de déléguer totalement ou en partie ses responsabilités en matière d’éducation par le recours à d’autres femmes exploitées, etc.

Il en va de même d’ailleurs avec le racisme qui s’enracine profondément dans une lutte politique interne au Capital qui cherche à conduire sans cesse la guerre civile entre les pauvres. Le racisme est un instrument au service du Capital et non une problématique entre blancs et noirs exclusivement. Et nous tenons compte encore une fois de l’approche de ces catégories comme constituées socialement comme le soulignait déjà Frantz Fanon. Nous ne faisons pas l’erreur de penser que les théoriciens antiracistes proches de l’intersectionnalité voient dans ces catégories des rapports strictement biologiques. Là où le bât blesse toutefois c’est que bien trop de militants se trompent et essentialisent ces catégories pour n’être que les acteurs d’un racisme inversé. Pourtant, les premiers mouvements antiracistes et marxistes ne s’y trompaient pas et Angela Davis elle-même avant de connaître des mutations théoriques que nous jugeons absurdes et malheureuses signalait très justement que « de plus en plus les Noirs voient le racisme et toute l’oppression dirigée contre les Noirs comme une partie d’un système plus grand, comme une partie du capitalisme et alors il est nécessaire pour détruire les racines du racisme de renverser tout le système. Il y a beaucoup de Noirs qui, maintenant, se considèrent comme marxistes ».

Angela Davis

Toutes ces luttes horizontales au contraire contribuent à maintenir l’état actuel des choses en abolissant le rapport de lutte verticale contre le Capital. Il est entendu désormais que cela serait un discours archaïque, mais j’attends plus que des anathèmes et des slogans pour en être convaincu. Rappelons encore que ce qui est archaïque n’est pas seulement passé ou ancien mais bien aussi ce qui relève de la sphère du pouvoir, c’est-à-dire des forces politiques, religieuses qui agissent dans les sociétés. Comme le soulignait très justement Regis Debray dès les années 1980, bien des choses que nous pensions derrière nous se présentent actuellement devant nous.

« Le racisme est un instrument au service du Capital et non une problématique entre blancs et noirs exclusivement. »

Selon vous, l’intersectionnalité mène à des luttes au sein du mode de production capitaliste qu’elle juge comme acquise. Par conséquent, les luttes conduisent à des « changements de point de vue » sans véritable « transformation sociale ». Le capitalisme n’a qu’à s’adapter aux nouveaux changements sans être perturbé. Pouvez-vous revenir là-dessus ?

Oui, tout à fait. Comme j’ai pu l’esquisser jusqu’ici, le postmodernisme conduit au remplacement d’une phraséologie par une autre. C’est le reproche théorique que Marx et Engels formulaient déjà à l’encontre des jeunes hégéliens. C’est ainsi qu’on a pu voir depuis plusieurs années de nombreuses grandes enseignes capitalistes devenir de plus en plus « inclusives » : McDonald’s et Coca-Cola sont devenus éco-responsables et vegan à grand coup de greenwahsing, Nike ou Gilette construisent la totalité de leurs campagnes publicitaires autour des questions posées par l’intersectionnalité, etc.

Dans les années 1970, Henri Lefebvre a montré que le rôle objectif du structuralisme avait été d’évincer l’histoire de la recherche en sciences humaines pour ainsi ne plus se concentrer que sur des objets sans sujets. C’était là un moyen – oubliant volontairement l’histoire et recherchant uniquement des invariants structuraux – de détourner la réflexion politique et philosophique des transformations pratiques. Aujourd’hui, le sujet refait surface mais sous une modalité qui évince le rapport social et le rapport à l’autre au seul profit d’un subjectivisme exacerbé. Nous en voulons pour preuve les autobiographies succinctes présentes sur de nombreux réseaux sociaux. On ne cesse de dénombrer les multiples qualificatifs qui défont l’identité des individus plus qu’ils ne la constituent : queer, éco-responsable, végan, et j’en passe. C’est là un réel déni de ce qu’est l’identité et de la manière dont elle se constitue toujours comme un processus d’identification inscrit dans un rapport social : il faut relire Vendredi ou les limbes du pacifiques de Michel Tournier, où il illustre parfaitement la perte de repères et d’identité de Robinson lorsqu’il se déshumanise parce que seul sur son île.

C’est donc sur ce terreau précisément que peut s’établir la jonction idéologique parfaite entre le subjectivisme, l’intersectionnalité comme mouvance et le capitalisme. Cela ne coûte rien au Capital que d’instaurer la parité, que d’instaurer des quotas de discrimination dite positive, que d’employer une écriture prétendument inclusive (chose qui mériterait de longs débats tant cette proposition est à l’exact inverse de la réalité), que d’organiser un communautarisme là où il n’y a plus aucune solidarité de classe, etc. C’est en réalité un moyen pour le Capital d’apparaître comme progressiste tout en renforçant l’exploitation. Qu’on songe par exemple à l’exploitation que requiert la marque de vêtements de Beyoncé, promue dans le même temps comme la marque d’un avant-gardisme et d’une réalisation féministe. Nous pourrions continuer comme ça en disant que le capitalisme s’est toujours très bien porté entre les mains de Mme Thatcher, grande amie de Pinochet, de Mme Merkel, de Christine Lagarde ou de Condoleezza Rice, ou bien encore de Kamala Harris, connue pour ses politiques extrêmement autoritaires à l’encontre, entre autres, des Mexicains. Là encore, la liste n’est pas exhaustive.

La gauche marxiste doit-elle logiquement occulter les formes d’oppression (racisme, patriarcat, etc.) et se concentrer uniquement sur l’exploitation capitaliste ?

Karl Marx (1818-1883)

C’est une bonne question et je vous remercie de la poser. Il y a toutefois un sous-entendu : celui d’après lequel se concentrer sur l’exploitation capitaliste reviendrait à ne pas tenir compte des problématiques liées aux autres luttes. Or, ce que nous disons, au contraire, c’est qu’une problématique comme le racisme, nous l’avons évoqué, dérive nécessairement de l’exploitation capitaliste ou plus précisément du procès de production et de la lutte permanente des tenants du Capital contre la baisse tendancielle du taux de profit. C’est à cause de ce processus qu’il est nécessaire de détruire du travail vivant, de baisser les salaires, d’organiser une concurrence exacerbée entre les travailleurs, et le racisme, par exemple, occupe alors un rôle déterminant dans le maintien au pouvoir de la classe dirigeante. Et c’est bien parce que cette classe possède le pouvoir sur le travail qu’elle peut se jouer des classes populaires et les faire s’entretuer.

Or, c’est seulement par une reprise du pouvoir sur le travail qu’il semble possible d’endiguer de tels phénomènes. Dans le livre, je prends aussi l’exemple du harcèlement au travail. Je montre que les travailleuses, qui en sont le plus souvent les victimes, gagneraient davantage si l’on portait la revendication d’une reprise en main de la production et d’un salaire à la qualification attachée à la personne, par rapport à la seule reconnaissance en droit du harcèlement au travail qui ne modifie rien aux conditions matérielles d’existence. Certaines problématiques qui nous sont présentées comme des problèmes d’ordres psychologiques ou moraux trouvent pourtant bien leur résolution – en grande partie –, dans la reprise en main démocratique et populaire sur l’outil de travail et la sphère économique et sociale. C’est donc encore une fois l’inverse : le marxisme inclut depuis toujours la lutte pour l’émancipation collective de tous tandis que les nouvelles théories héritées du postmodernisme sapent totalement ce travail au profit d’une dislocation de la classe ouvrière. N’oublions pas, au passage, que cela a encore été un leurre que de considérer qu’il n’y avait plus de classe ouvrière du seul fait que celle-ci s’est métamorphosée et s’est intellectualisée. En réalité, elle n’a cessé de s’élargir.

On reproche aux marxistes leur réductionnisme de classe. La théorie marxiste ne se concentrerait alors que sur les questions économiques en oubliant les questions sociétales. Est-ce vrai ?

Dans le livre, je précise bien que si toutes nos idées, comme l’ensemble des phénomènes politiques, débutent au sein des conditions matérielles et notamment économiques particulières, toutes et tous n’en dérivent pas nécessairement par la suite. Nous autres, marxistes orthodoxes du point de vue de la méthode (et la précision a toute son importance, puisqu’il s’agit par là même d’un refus de tout marxisme-léninisme dogmatique tel qu’il a pu se constituer dans l’histoire), considérons que le point d’ancrage de toute étude sociale se doit d’être les rapports sociaux et les phénomènes proprement sociaux qui en dérivent. Or, l’approche intersectionnelle, notamment, pêche une fois encore par une approche tout à fait subjectiviste et bien plus semblable aux approches individualistes qui tendent d’abord à considérer l’individu dans le fait social. C’est ainsi que les classes peuvent être, à tort, perçues comme des entités immatérielles. Or, l’individu, s’il est bien une réalité sociale, n’est pas et ne peut pas être que cela. Tandis que dans les rapports qui opposent, par exemple, le prolétariat à la bourgeoisie en tant que classe (et non en tant qu’individus – nous ne sommes pas des populistes, tels que Lénine a pu les critiquer), nous avons affaire à un rapport qui n’est que social. C’est donc justement parce que ces rapports sont des rapports sociaux par définition qu’ils nous apparaissent comme le fondement privilégié de toute étude du monde social. C’est là un premier point qui me semble revêtir une importance certaine.

Friedrich Engels (1820-1895)

Maintenant, je rappelle cette citation, certainement trop connue pour être bien connue, de Engels dans une Lettre à Borigus du 25 janvier 1894 où il écrit déjà que « le développement politique, juridique, philosophique, religieux, littéraire, artistique, etc., repose sur le développement économique. Ils réagissent tous les uns sur les autres et sur la base économique. Il n’est pas vrai que la situation économique est la seule cause active et que tout le reste n’est qu’un effet passif. Mais il y a une action réciproque sur la base de la nécessité économique qui finit toujours par l’emporter en dernière instance. » Il n’y a donc aucun réductionnisme de classe ou économique dans l’usage qui peut être fait du matérialisme dialectique et historique. Tout au plus, et c’est là un acquis théorique, la sphère économique et les classes représentent-elles des déterminations (et non des déterminismes) qui permettent de mieux appréhender et comprendre les rapports interindividuels également comme des rapports de classe. Et d’ailleurs, toute la tradition marxiste dont je me revendique, de Rousseau (en tant que précurseur) à Lénine bien sûr, mais surtout ensuite de Lukács à Clouscard en passant par Lucien Goldmann, n’a fait que penser l’articulation entre le développement social et la psyché, entre l’infrastructure et la superstructure si l’on veut reprendre des termes communément admis bien qu’assez injustes. Les seuls à opérer un réductionnisme bien réel, et à rejeter toute détermination, ce sont les auteurs postmodernistes, qui réduisent la sphère sociale à connaître au seul agencement de discours. De même que les militants qui accusent à tort, et surtout par très grande ignorance, le marxisme d’occulter les autres luttes quand eux-mêmes les premiers ne cessent de reléguer les déterminations de classes au dernier plan, quand il ne s’agit pas tout simplement de les évacuer définitivement. Tandis qu’à rebours et dans Le Capital déjà, Marx écrit bien que « le travail sous peau blanche ne peut s’émanciper là où le travail sous peau noire est stigmatisé et flétri ».

Cette question du réductionnisme de classe dans les développements produits par le matérialisme dialectique et historique et ses auteurs tout au long du siècle dernier est la preuve au mieux d’une grande inculture, au pire d’une malhonnêteté caractérisée. Là encore c’est toute la supercherie en œuvre dont je faisais état : certains prétendent substituer le faux à l’authentique en construisant de toute pièce un imaginaire autour d’un corpus qu’ils cherchent volontairement à ignorer. Si en effet « la philosophie est la lutte des classes poursuivie dans la théorie » comme le disait Louis Althusser, alors nous avons là un terrain d’étude extrêmement pertinent pour comprendre les rapports de classes qui se jouent à l’intérieur même des querelles théoriques et qui en disent bien davantage sur leurs auteurs que sur ce qu’ils peuvent laisser entendre.

« Les classes populaires, les producteurs, ne sont pas des victimes mais au contraire les artisans du monde dont nous devrions tous pouvoir disposer. »

Vous reprochez à l’intersectionnalité de mettre les minorités en position de victimes. En les ramenant à leur classe sociale, vous portez un regard différent, optimiste et plus révolutionnaire de ces individus que les universitaires prétendent défendre. Pouvez-vous développer votre idée ?

Sur ce terrain, là encore, je ne fais que m’inscrire dans la continuité du corpus dont je me réclame. Les tenants de l’intersectionnalité et les prétendus défenseurs d’un progressisme qui n’est qu’un pourrissement de l’histoire contre les conquêtes sociales réelles ont le beau rôle : celui de prendre la défense des victimes. Or, c’est en positionnant les classes populaires comme des victimes que nous nous rendons impuissants. C’est à se demander, encore une fois, quel rôle objectif tout cela peut bien avoir. La force du marxisme a été de produire une théorie pouvant se mettre au service d’une pratique politique. Cette théorisation rend possible la transformation historique par la reconnaissance de sujets collectifs en lutte. Les travailleurs, salariés, employés, ouvriers, mais aussi par certains aspects les petits patrons et les indépendants sont les forces vives de la production. Il aura fallu la crise du Covid-19 pour qu’enfin certains daignent s’en rendre compte. Les classes populaires, les producteurs, ne sont pas des victimes mais au contraire les artisans du monde dont nous devrions tous pouvoir disposer. C’est ainsi qu’ils doivent s’affirmer contre les classes dominantes parasitaires.

La victimisation permanente anesthésie totalement le discours de lutte et conduit plutôt à quémander des droits aux tenants du pouvoir. Il est temps au contraire d’en finir avec la mendicité et l’écoute des intellectuels hors-sol pour qu’il puisse de nouveau y avoir une identité de classe qui opère contre le social-chauvinisme d’un côté et contre la victimisation de l’autre. C’est seulement de cette manière qu’il est possible d’entrevoir et de renouer avec l’héritage légué par le mouvement ouvrier, qui plus est en France, pour construire une voie française vers le socialisme et le communisme, qui n’ont rien d’archaïques, bien au contraire.

Antoine Silveri

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6 réponses »

  1. Plus que les théories intersectionnelles, ce qui sape le travail d’émancipation c’st la colonisation de l’imaginaire sociale par l’idéologie consumériste capitaliste.

  2. Il est dommage quand même de n’avoir encore une fois que peux d’exemples concrets de ce que l’auteur critique. J’ai du mal à concevoir le but d’une telle généralisation sans apporter d’éléments concrets donnant du poids à sa critique. Enfin bon c’est déjà ce qui me gênais dans son avant dernier livre.

  3. Je ne comprends pas comme l’auteur peut inclure Deleuze dans un post-modernisme défini par le subjectivisme, dans la mesure où la philosophie deleuzienne opère un décentrement vis-à-vis du Sujet, replacé dans des agencements collectifs (ce qui n’est pas sans liens avec le structuralisme des années 60, bien que Deleuze cherche à dépasser le structuralisme). Il y a de ce point de vue un « para-marxisme » de Deleuze et Guattari, comme l’a bien vu Jean-Jacques Lecercle ( https://www.contretemps.eu/deleuze-guattari-marxisme/ ). Attribuer à Deleuze une hostilité envers Marx, lequel comptait intitulé son dernier livre « La grandeur de Marx », n’est pas pertinent.

    La dépendance entre l’approche intersectionnelle et le post-modernisme me semble affirmé plutôt que véritablement démontrée.

    Surtout, il y a bien, quoiqu’en dise Chaigneau, un véritable réductionnisme dans sa position. Certes, il ne s’agit pas d’une étroitesse du sens moral, qui consisterait à considérer l’oppression de classe problématique, tandis que les autres seraient acceptables. Mais il y a un réductionnisme sociologique dans le fait de soutenir que les autres formes d’oppression sociale ne seraient QUE des dérivés de la domination bourgeoise. On peut très bien avoir une domination patriarcale sans capitalisme (par exemple: les sociétés féodales), ou une domination raciale précapitaliste (par exemple, la condition des esclaves noirs dans le sud des USA avant la guerre de Sécession. Chaigneau, qui cite Angela Davis, a-t-il réellement lu cette dernière lorsqu’elle retrace -dans son ouvrage de 1981 « Femmes, race et classe »- le sort abject des femmes noires esclavagisées dans une société ANTÉRIEURE à l’entrée dans la modernité capitaliste ? Comment peut-on faire preuve d’une telle naïveté sociologique, en réduisant toutes les aliénations sociales à une cause unique ?

    • exemple ,concret on peut demander la parité homme femme dans une entreprise sans changé le salaire des femmes ,plus de femmes cadres mais payées toujours moins que les autres . Tu peux aussi faire entrée dans ton entreprise plus de gens de couleursou issus de l’immigration en faire la pub et les traités tout de même comme des chiens (cf free)

  4. Tombant par hasard sur ce texte d’un auteur que je ne connais pas, je dois dire qu’il a tout compris. On peut s’envoyer à la figure toutes sortes de références inutiles, qui Deleuze, qui Foucault, qui Bourdieu ou Guattari, la réalité des choses est unique: il n’y a qu’un invariant dans nos sociétés, la lutte des classes, et rien d’autre. Tout le reste est « pipeau ». une classe de dominants, appelée « bourgeoisie », qui a pris le pouvoir après la Révolution à la place de la noblesse et du clergé, fait tout depuis 2 siècles pour ne rien lâcher au reste de la population, qu’elle méprise ouvertement, et ce, qu’elle soit de la vraie droite ou de la fausse gauche. Et quand cela « sent le brûlé », la répression est impitoyable (semaine sanglante de Mai 1871) ou, plus récemment par exemple, les yeux crevés des Gilets Jaunes.
    Flaubert, un bon bourgeois lui-même, a donné la meilleure définition du bourgeois :  » Est bourgeois celui qui pense bassement ».
    Tout était dit et concernait autant le milliardaire de Neuilly que le même, intello du 6ième arrondissement qui votait PS. Pas la moindre once de différence entre les deux ! L’argent est leur seule boussole. Comme disait F. Dorin : » le coeur à gauche, le portefeuille à droite ».
    Tout cela pour dire que la lutte des classe transcende largement le sexe, la couleur de peau ou la religion !
    F.EMERY

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