Culture

Abel Quentin : « Imputer l’hystérisation du débat à la seule gauche « éveillée » serait une facilité »

Abel Quentin est avocat et écrivain. Son second roman, « Le voyant d’Etampes », met en scène Jean Roscoff, universitaire à la retraite écrivant un livre sur un poète noir américain des années 1960, militant communiste qui a fuit le maccarthysme pour trouver refuge à Saint-Germain-des-Prés avant de terminer son existence reclus à Etampes, en poète quasi-mystique. Publié dans une petite maison d’édition, son ouvrage déclenche des polémiques violentes : Roscoff est accusé d’appropriation culturelle et il subit les foudres du « militantisme woke ». « Le voyant d’Etampes » a été récompensé par le prix de Flore 2021.

Le Comptoir : Votre premier roman, Sœur, décrivait la radicalisation djihadiste d’une adolescente. Vous aviez un premier projet de roman inspiré de l’histoire de Maxime Brunerie, ce jeune militant d’extrême droite auteur d’une tentative d’assassinat sur le président Jacques Chirac en 2002. Le voyant d’Etampes s’intéresse au militantisme « woke ». La radicalité politique est un thème qui vous inspire ?

Abel Quentin : La radicalité politique permet d’aborder le sujet en crise. Mais dans Le Voyant d’Etampes, il n’est pas question du seul engagement radical des jeunes militants éveillés. Il y a aussi celui, plus mainstream, de la génération SOS Racisme. Pour moi, raconter l’engagement politique impliquait de raconter les contradictions cachées derrière l’engagement. La capacité de l’humain à se mentir à lui-même, à produire un récit valorisant de ses choix est une source d’émerveillement inépuisable. Le décalage entre ce récit et les « mobiles » inconscients ou moins avouables est plus important lorsque l’engagement procure des avantages symboliques : ce qui était le cas de l’engagement à gauche lorsque celle-ci était culturellement hégémonique. C’est peut-être en train de changer. Doucement, mais tout de même.

Le voyant d’Etampes est souvent présenté dans la presse comme un roman « anti-woke ». Etes-vous d’accord avec cette présentation ?

Editions de l’Observatoire, 384 p., 2021

Mon narrateur, Jean Roscoff, est la cible d’une chasse aux sorcières conduite par le camp des « éveillés ». Paradoxalement, ce courant de pensée qui a l’ambition d’aborder la question des discriminations dans toute leur complexité élude la complexité. Prenez le concept d’intersectionnalité : selon les militants éveillés, il permet de mettre à jour (mieux que le ferait l’antiracisme universaliste à la papa) la somme des discriminations que peut subir un seul individu. Le problème, c’est que l’intersectionnalité élude tous les aspects de la personnalité qui ne relèvent pas d’une appartenance à une communauté. Par exemple, Roscoff est un alcoolique, largement dominé par les femmes qui l’entourent, et incapable d’utiliser les réseaux sociaux sur lesquels il est attaqué. Il est dépressif, effrayé par la vieillesse et paniqué par la vitesse du monde. À l’évidence, la grille d’analyse intersectionnelle (selon laquelle il incarne la figure de l’oppresseur) manque quelque chose de ce personnage. D’où le sentiment d’injustice et d’incompréhension de Roscoff, quand il est attaqué.

« Jean Roscoff est broyé par un monde où le bruit est assourdissant, où les cerveaux dévastés par la profusion d’images ne sont plus guère réceptifs qu’aux slogans hurlés. » 

Mais présenter Roscoff comme une victime des seuls militants décoloniaux est réducteur. C’est encore une façon de faire l’autruche, et de ne pas voir que le « règne de la polémique et de l’insulte », pour reprendre une expression de Camus, est une entreprise collective. Tout le monde y participe. Après la Seconde Guerre mondiale, Camus dénonçait une guerre de tranchée intellectuelle où s’affrontaient deux camps organisés, sur fond de guerre froide. Aujourd’hui, « le règne de la polémique et de l’insulte » ressemble davantage à une guérilla, une guerre de tous contre tous. Elle est le produit d’une société atomisée, sans référentiel commun – le fameux archipel français décrit par Jérôme Fourquet. Dans ce contexte, imputer l’hystérisation du débat à la seule gauche « éveillée » serait une facilité. D’abord parce que la gauche n’est plus aussi culturellement hégémonique qu’avant. Ensuite, parce que la violence, la cruauté et la bêtise qui s’expriment sur les réseaux sociaux sont alimentées par tous. Jean Roscoff est terrifié par le sectarisme de ses persécuteurs, mais il se sent également oppressé par la sollicitude de ses soutiens de circonstance (eux aussi vociférant et péremptoires, eux aussi ultra-actifs sur Twitter). Jean Roscoff est broyé par un monde où le bruit est assourdissant, où les cerveaux dévastés par la profusion d’images ne sont plus guère réceptifs qu’aux slogans hurlés.

Le roman se nourrit de ces polémiques très actuelles, mais il nous plonge aussi à l’époque de la gauche antiraciste des années 1980 et à celle des tensions qui agitaient la gauche française d’après-guerre à travers les figures de Sartre et de Camus. Comment situez-vous le militantisme « woke » dans cette histoire de la gauche ?

Aimé Césaire (1913-2008)

Le militantisme « woke », comme on le sait, vient des Etats-Unis, ou plutôt nous revient des Etats-Unis s’il on considère qu’il tire ses sources dans la french theory de Foucault et Derrida. Mais il y a toujours eu une tension entre antiracisme racialiste et antiracisme universaliste dans notre pays. À l’époque de la marche des beurs en 1983, il y avait de vraies dissensions entre la ligne « racialiste » de Farida Belghoul et celle, universaliste, de Julien Dray. J’ajouterais que cette tension est déjà présente en France dès les années 50, quoique de façon discrète, avec Césaire et Fanon. Chez Césaire, il y a une volonté de « ré-enracinement », pour reprendre un terme qu’il a prononcé plus tard, lors de son discours sur le colonialisme, en 1987. Certes, il entend articuler ce ré-enracinement et l’universel. Mais il y a dans la littérature de Césaire, et dans ses textes politiques, un profond désir d’identité. Ce qui a conduit Sartre à écrire, dans sa préface à l’anthologie de la Nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, que la négritude est un moment de « racisme antiraciste ». Il y a, chez Césaire, la conviction que la communauté opprimée doit réapprendre qui elle est, et pour ce faire cultiver son identité. Il y a aussi chez lui une méfiance contre l’ « universalisme décharné » 1 . En cela, il s’oppose à Fanon.

Fondamentalement, Fanon se méfie du « racisme antiraciste ». Il est lui aussi est révolté, radical, pro-FLN, etc. Mais il se méfie du moment de négativité dans la lutte antiraciste. Fanon est devenu une référence pour les Blacks Panthers, et pourtant certains passages de Peau Noire, Masques Blancs feraient sans doute bondir certains militants éveillés qui, aujourd’hui, se réclament de lui. Par exemple : « N’ai-je donc pas sur cette terre autre chose à faire qu’à venger les Noirs du XVIIe siècle ? (…) Je n’ai le droit ni le devoir d’exiger réparation pour mes ancêtres domestiqués. » Ou encore : « Vais-je essayer par tous les moyens de faire naître la Culpabilité dans les âmes ? » Encore : « Je ne veux pas être la victime de la ruse d’un monde noir. » D’un coté, vous avez Fanon qui martèle que « la densité de l’Histoire ne détermine aucun de [ses] actes ». De l’autre, vous avez Césaire qui affirme : « Je crois à la valeur de tout ce qui est enfoui dans la mémoire collective de nos peuples et même dans l’inconscient collectif. Je ne crois pas que l’on arrive au monde le cerveau vide comme on y arrive les mains vides. » Donc, cette tension a toujours travaillé la gauche, mais disons que la ligne identitaire a longtemps été marginale. Aujourd’hui, elle a acquis une visibilité nouvelle.

Vous citez Camus, qui déjà cherchait à échapper au « siècle de la polémique et de l’insulte » et à ce « monde de silhouettes« . Le constat n’a pas pris une ride, tandis que l’éloge de la nuance paraît presque désuet à l’heure des réseaux sociaux et de la polarisation actuelle du débat politique.

Il a dit aussi, en 1948 : « Celui que j’insulte, je ne connais pas la couleur de ses yeux ». Le monde où évolue Roscoff – le nôtre – est un monde où l’adversaire est un ennemi. Dans ce monde terrorisé par les meutes numériques, dans ce monde binaire et cruel, il y a un recul de la civilité, de la sportivité même. La civilité, c’est ce moment (précieux, fragile) où Elisabeth Levy et Clémentine Autain échangent une plaisanterie sur un plateau.

« Derrière l’esprit de sérieux, il y a aussi une ultra-susceptibilité très infantile. »

L’humour est très présent dans votre roman, notamment à travers le personnage de Roscoff. Jeanne en revanche, la petite amie de sa fille, très engagée dans le mouvement « woke », semble dotée d’un redoutable esprit de sérieux. L’esprit de sérieux, voilà l’ennemi ?

L’esprit de sérieux, c’est terrible. Il y a quelque chose de très tatillon, de très puritain dans la génération des millenials qui veulent la peau de Roscoff. J’ai beaucoup écouté le podcast de Rokaya Diallo, Kiffe ta race, pendant l’écriture du livre. On y ricane beaucoup, mais on n’y rit jamais vraiment. Même lorsque Jean-Pascal Zadi, le réalisateur de l’excellent Tout simplement noir, est invité sur le podcast, il cesse d’être drôle, comme s’il était contaminé par l’ambiance. L’humour (celui que j’aime en tout cas) nait parfois de l’inconfort : le moment où l’on se demande si c’est du lard ou du cochon. Ecoutez Rokaya Diallo et ses camarades de lutte : ils veulent savoir tout de suite à qui ils ont affaire, ils sont très soupçonneux. Ils veulent savoir où se situe leur interlocuteur avant d’engager un dialogue avec lui. Dans Kiffe ta race, chaque invité doit se « situer racialement » au début de l’interview : personnellement, je trouve ça assez déprimant.

Derrière l’esprit de sérieux, il y a aussi une ultra-susceptibilité très infantile. Au fond, les jeunes militants « éveillés » voudraient n’être jamais « agressés » par une idée divergente. Ce désir de protection peut conduire à des trucs extrêmes : par exemple, la création de safe space, aux Etats-Unis.

Jean Roscoff est professeur à la retraite, il est désabusé, divorcé et alcoolique. C’est une sorte d’anti-héros houellebecquien, un personnage aussi agaçant qu’attachant. Qu’est-ce qui vous plait chez lui ?

J’aime bien mon personnage. Comme il boit comme un trou, il a des accès de vérité. Et puis il a perdu son arrogance. Il était probablement imbuvable à 20 ans, à 65 ans, il est devenu quand même assez sympathique. Malgré tous ses nombreux défauts, il n’est pas un con au sens où il n’est pas confit dans ses certitudes. Il peut encore bouger : pas beaucoup, mais un peu. C’est un homme capable d’introspection : il ne cesse de répéter sa fierté d’avoir participé à la marche des beurs et d’avoir battu le pavé avec les fondateurs d’SOS Racisme, mais dans le même temps il se rend compte que c’était aussi une sorte de grand-messe, de rite initiatique où se jouaient beaucoup d’autres choses que la lutte antiracisme. Coucher avec des filles ou bénéficier d’un confort intellectuel, par exemple.

« La fiction est devenue suspecte. »

La question de l’écriture n’est pas abordée explicitement mais elle semble, en creux, déterminante : Willow se met à écrire de la poésie et finira par composer d’étranges poèmes aux accents médiévaux. Roscoff se remet à l’écriture sur le tard, obsédé à la fois par l’œuvre de Willow et sa propre réhabilitation en tant qu’universitaire. Pour l’un comme pour l’autre, l’acte d’écrire aura de graves conséquences. Y a-t-il une malédiction de l’écriture ?

Disons que pour Roscoff, l’écriture n’aura pas été l’occasion de la renaissance qu’il escomptait. Je ne sais pas si on peut parler, de façon générale, de malédiction de l’écriture.

Mais il est clair qu’aux Etats-Unis, les marges de manœuvre du romancier sont réduites, sa liberté menacée par un climat délétère, sur fond de cancel culture. La fiction est devenue suspecte. D’une certaine façon, il est sain qu’elle le soit un peu. Ça veut dire qu’elle continue à interpeller. Mais lorsque les gens ne comprennent plus la démarche de l’écrivain qui raconte d’autres vies que la sienne, il y a danger. L’écrivaine Zadie Smith a écrit un texte à ce sujet dans la New York Review of Books il y a deux ans, « En défense de la fiction ». Elle rappelle ce qui est, d’après elle, la névrose du romancier : une propension maladive à s’imaginer dans la peau d’autrui. La fiction est une affaire de pillage, d’invasion, d’indélicatesse parfois. Elle s’accommode mal des assignations à résidence.

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