Politique

Alain Caillé : « Il nous faut imaginer un monde post-croissantiste »

Sociologue et économiste, Alain Caillé a participé à la redécouverte des travaux de Marcel Mauss en France, notamment sur le don, grâce à la Revue du MAUSS (Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales) qu’il a fondée en 1981 et à laquelle ont participé de nombreux intellectuels, comme Serge Latouche, Paul Jorion, Jean-Claude Michéa, ou encore Marcel Gauchet. Le chef de file de l’anti-utilitarisme a publié en juin 2013 un « manifeste convivialiste »[i], avec une soixantaine d’autres chercheurs venant de divers pays. S’inspirant de la « convivialité » d’Ivan Illich[ii], il tente de fonder une nouvelle idéologie pouvant répondre aux grandes crises actuelles (morale, politique, économique et écologique).

Le Comptoir : Vous avez publié en 2013 un « manifeste convivialiste ». En quoi consiste exactement ce concept de « convivialisme » ?

Alain CailléAlain Caillé : Je commencerai par une boutade. Une amie, très militante dans ce que nous pouvons appeler la « société civique », me disait il y a six mois : « Alain, j’ai lu le manifeste, ce texte est formidable, parce qu’il ne dit rien. » Et elle a ajouté : « Ne disant rien, il dit beaucoup. » Et je trouve que c’est assez juste. C’est comme cela que je comprends le convivialisme. C’est ce que nous pouvions appeler à une époque un « signifiant zéro » ou un « signifiant vide », sur lequel nous pouvons projeter pas mal de choses. Dit comme cela, ça paraît vague. Mais pour en dire davantage – sans résumer tout le manifeste –, tout tient en trois idées centrales. La première, c’est qu’il se cherche partout dans le monde des alternatives à ce que j’appelle « le capitalisme rentier et spéculatif », ou si vous préférez « le néolibéralisme » – pour sa version idéologique. Il existe des dizaines de milliers d’initiatives concrètes, théoriques ou politiques. Mais, elles restent incapables de s’imposer mondialement, et la raison principale est qu’elles n’ont pas suffisamment conscience de ce qu’elles ont en commun. D’où la nécessité d’avoir un « isme » en quelque sorte à opposer notamment au néolibéralisme. La deuxième idée est que ce qui nous rend impuissants n’est pas tellement que nous manquons de propositions, de politiques économiques ou écologiques alternatives. Ce qui nous manque le plus, c’est fondamentalement une dimension de philosophie politique, de doctrine politique ou d’idéologie, au sens neutre du terme. Le problème est que toutes les grandes doctrines issues du XIXe siècle dont nous sommes les héritiers – principalement le socialisme et le libéralisme et puis ce que j’appellerais leurs variantes, anarchisme et communisme – ne sont plus à la hauteur de l’époque. Tout n’est pas à jeter, mais nous sentons bien qu’elles ne prennent plus. D’où ce besoin de fonder une nouvelle philosophie politique ou idéologie politique.

Ce manifeste est commandé par un sentiment d’urgence. Il a été signé par 64 auteurs alternatifs très connus, en tout cas dans le monde francophone, qui ne sont pas nécessairement toujours d’accord. Les signataires vont de l’altermondialisme – avec des signataires d’Attac ou des forums mondiaux – à, disons, un christianisme social de gauche – autour du pacte civique, avec des gens comme Jean-Baptiste de Foucauld et Patrick Viveret – il y a les fondateurs du magazine Alternatives Économiques, il y a des représentants de l’économie sociale et solidaire, etc. Il y a même Yann Moulier-Boutang, le directeur de la revue Multitudes. Sans oublier mon ami Serge Latouche. Donc, cela fait beaucoup de gens opposés sur des tas de sujets, mais qui ont décidé de mettre au second plan leurs divergences idéologiques. Ceci très certainement parce que tous éprouvent un sentiment d’urgence absolue face à toutes les crises mondiales qui s’approfondissent chaque année, qui sont à la fois des crises économiques, écologiques, sociales, politiques, etc. Sans oublier non plus les montées de criminalité, de réseaux mafieux.

« Le problème est que toutes les grandes doctrines issues du XIXe siècle dont nous sommes les héritiers – principalement le socialisme et le libéralisme et puis ce que j’appellerais leurs variantes, anarchisme et communisme –ne sont plus à la hauteur de l’époque. »

Qu’est-ce qui les réunit maintenant en positif ? Et là, nous allons rejoindre en partie les thèmes de la décroissance. Il y a une certitude : nous ne pouvons plus faire reposer l’adhésion des gens aux valeurs démocratiques sur la croissance du PIB. Pour le dire autrement, ce qui a permis de faire sortir des dérives totalitaires du XXe siècle après la Seconde guerre mondiale, ça a été des taux de croissance très forts, de l’ordre de 5 % en France. Et cela, nous ne le retrouverons pas. Et quoi que nous pensions de la croissance – de ses vertus intrinsèques – ou de la décroissance, ce qui est certain, c’est que nous ne retrouverons pas dans les pays riches des taux de croissance significatifs. Hors de la spéculation immobilière et financière, la croissance du PIB est atone. Et de toute façon, tout le monde sait bien que ces forts taux de croissance ne sont pas généralisables à l’échelle mondiale sans provoquer des catastrophes écologiques. Le défi est donc très simple à énoncer : il nous faut imaginer un monde “post-croissantiste”, sans forcément parler de décroissance, et essayer de reformuler des valeurs démocratiques dans un monde qui ne reposera plus sur une croissance significative du PIB.

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Le convivialisme ressemble beaucoup au socialisme associationniste, qui est en rupture avec les traditions marxistes et social-démocrates que vous avez défendu durant des années, au point de lui consacrer un numéro entier dans la Revue du MAUSS[iii]. Pourquoi cette rupture ?

Ce n’est pas une question de rupture. Je pense que le convivialisme se situe au-delà du clivage gauche-droite, mais se situe dans le sillage de la gauche. Je pourrais dire également qu’il se situe dans la tradition du socialisme associationiste. Mais je crois que nous ne pouvons plus utiliser ces signifiants-là. En quoi se situent-ils dans cette tradition ? Si nous formulons les choses de manière très schématique, nous pourrions dire que le libéralisme mise politiquement et socialement sur le marché et pense que la société doit s’organiser à partir de lui. Le socialisme croit que la société doit s’organiser à partir de l’État. Ensuite, il peut y avoir des variantes et des degrés divers. Je suppose que tous les auteurs qui ont participé à ce manifeste s’accorderont à dire qu’il ne s’agit pas de supprimer l’État ou le marché, mais qu’il faut changer la hiérarchie et donner la première place à la “société civique”. Celle-ci est tout simplement la société socialiste associationniste. Mais ces signifiants sont usés. Le mot “socialisme” l’est, tout comme le mot “associationnisme” auquel je tiens. Je m’aperçois de plus en plus que chez les jeunes, le mot “association” est quasiment révulsif, parce qu’il évoque les grosses bureaucraties.

« Mais, ma conviction personnelle est que nous ne réussirons à renverser le capitalisme rentier et spéculatif, qui est d’une puissance vertigineuse, que si nous parvenons à mobiliser dans cette lutte-là la quasi-totalité de la population, les 99 % en quelque sorte, et donc une grande partie des gens qui votent à droite. »

Dans votre envie de dépasser les frontières idéologiques, vous souhaitez donc également dépasser le traditionnel clivage gauche-droite ?

Oui, je pense qu’il faut le dépasser. Il a organisé le débat politique pendant un siècle ou deux. Mais il n’est plus structurant actuellement, pour des raisons qu’il faudrait essayer d’approfondir. Au fond, l’opposition gauche-droite, se résume par exemple dans les termes de Norberto Bobbio, à l’opposition entre les partisans de davantage d’égalité et moins d’égalité à un moment donné. On est là fondamentalement sur le terrain de la redistribution du PIB et des revenus. Mais la question est désormais d’organiser une société post-croissantiste, donc la question centrale ne se situera plus seulement – même si je ne dis pas qu’elle disparaît – autour des revenus monétaires, mais autour de l’organisation d’une société de « prospérité sans croissance », pour reprendre les termes de Tim Jackson. Il faudra également repenser les problèmes d’équilibre vis-à-vis de la nature et de formulation morale, peut-être de « common decency » pour parler comme Jean-Claude Michéa. Le clivage gauche-droite ne répond convenablement à aucune de ces questions. Je pense que tous les gens signataires du manifeste appartiennent à la tradition de la gauche. Mais, ma conviction personnelle est que nous ne réussirons à renverser le capitalisme rentier et spéculatif, qui est d’une puissance vertigineuse, que si nous parvenons à mobiliser dans cette lutte-là la quasi-totalité de la population, les 99 % en quelque sorte, et donc une grande partie des gens qui votent à droite.

Vous avez commencé à expliquer que votre convivialisme est un concept souple, et c’est vrai. Il l’est au point que des figures antagonistes comme Jean-Claude Michéa et Luc Boltanski ont tous les deux signé votre manifeste. Dans son dernier livre Décroissance ou décadence, Vincent Cheynet, du journal La Décroissance, écrit à propos de votre concept, que c’est un mot « à fabriquer du consensus, donc du maternage »[iv]. Le convivialisme n’est-il pas trop imprécis pour permettre une vraie rupture avec le système actuel ?

Marcel_Mauss

L’anthropologue et socialiste français Marcel Mauss

Nous pouvons effectivement en discuter. Juste une précision, Michéa et Boltanski n’ont pas participé à la rédaction du manifeste, mais apparaissent parmi les “premiers signataires” d’un soutien au manifeste. Mais cela renvoie effectivement à cette idée de signifiant zéro et au fait que ce concept est à la fois assez précis et à la fois assez imprécis pour jouer un rôle politique. C’est à la fois sa qualité et son défaut. Nous pouvons essayer de gommer les défauts, mais pour le moment, restons-en là. Est-ce que c’est pour autant que ce manifeste est insignifiant et ne fabrique que du maternage ? Moi, je ne le pense pas. J’ai demandé à Bruno Latour s’il souhaitait le signer. Il m’a dit que c’était un texte trop consensuel qui ne désigne pas d’ennemis. Je pense que c’est faux : il désigne un ennemi très précis qui est justement ce capitalisme rentier et spéculatif et avec des propositions relativement précises, comme instaurer à la fois un revenu minimum inconditionnellement et un revenu maximum. Ce dernier est quand même une machine de guerre contre l’explosion des inégalités. J’ai demandé à Latour s’il en était partisan et il n’a pas répondu sur ce point. Et là, c’est quelque chose qui engage véritablement. Alors après, on peut être partisan de cette lutte contre l’explosion des inégalités pour des raisons très différentes. Ça peut être celles de Boltanski, ça peut être celles de Michéa. Mais si on pense que c’est le combat primordial, alors il faut rassembler de manière effectivement très large et ne pas s’enfermer dans les positions sectaires, comme Cheynet.

« En tout cas, disons que les idées telles que formulées dans le manifeste parlent à tout le monde et tout le monde s’y reconnaît et c’est ce qui me paraît essentiel. »

Vous bénéficiez certes d’une certaine reconnaissance académique, mais peu médiatique. Dans un monde où le rôle de l’intellectuel s’est déprécié, n’avez-vous pas peur que le convivialisme reste un mouvement d’intellectuels sans aucune prise populaire et donc sans aucune capacité à transformer le monde ?

C’est un peu vrai, mais pas tout à fait. Car si ça ne restait qu’un mouvement d’intellectuels, effectivement ça serait voué à l’échec. Je crois que ce n’est pas tout à fait cela, car tous les intellectuels qui ont signé le texte sont en réalité engagés dans des mouvements sociaux divers, comme Attac, Alternatives Économiques ou l’économie sociale et solidaire. Donc ce ne sont pas que des intellectuels qui tombent du ciel avec quelques grandes idées générales. Ils essaient d’exprimer des choses qui ont été formulées ailleurs et dans des pratiques militantes. Par ailleurs, ce que je vois avec plaisir, c’est que le mot de “convivialisme” commence vraiment à se diffuser dans ces milieux de la société civique associationniste. J’ai participé il y a un mois à peu près [entretien réalisé le 27 décembre 2014, NDLR] à une réunion d’une quarantaine d’animateurs de réseaux qui se recoupent sous l’égide assez floue de quelque chose qui s’appelle : « les états généraux du pouvoir citoyen ».

pierre-rabhIl y avait là des gens qui représentaient le Collectif Roosevelt, le Pacte civique, les Colibris de Pierre Rabhi, et bien d’autres mouvements, y compris de jeunes geeks. Tous, au fond, se reconnaissaient sous le signifiant convivialiste. Il n’y a pas de reconnaissance officielle, car il n’y a pas de structure qui regroupe toutes ces personnes. Chacun tient à son autonomie et à son indépendance. Mais en tout cas, disons que les idées telles que formulées dans le manifeste parlent à tout le monde et tout le monde s’y reconnaît et c’est ce qui me paraît essentiel. Après, il y a des concepts qu’il faudra quand même préciser, pour sortir de certains points un peu trop fourre-tout.

Nos Desserts :

Notes :

[i] Alain Caillé, Manifeste convivialiste, Le Bord de l’eau,‎ 2013.

[ii] Ivan Illich, La convivialité, Seuil, 1973.

[iii] Lire à ce propos : Revue du MAUSS, numéro 16, « L’autre socialisme. Entre utilitarisme et totalitarisme », La Découverte, 2nd semestre 2000.

[iv] Vincent Cheynet, Décroissance ou décadence, Le Pas de côté, 2014.

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