Culture

Louis Calaferte, écrivain populaire et anarchiste chrétien

Écrivain issu du peuple, Louis Calaferte avait la volonté de dévoiler ce monde. Il a laissé derrière lui une œuvre riche, réaliste et splendide. Nous avons décidé de revenir sur la vie de cet anarchiste épris de mystique.

La lecture constitue-t-elle une échappatoire ou répond-elle à un besoin de connaissance ? Pour Louis Calaferte, il semblerait qu’elle ait constitué un hybride entre ces deux possibilités. Il explique que « l’échappatoire de la lecture était quelque chose qui permettait de croire, ou tout au moins d’essayer de croire qu’il y avait un autre univers, qu’il y avait un autre monde », avant de préciser que cela a rapidement été pour lui « la naissance du désir de connaître et la découverte […], parce que les livres c’était la découverte de l’existence […] d’un monde qui existait ailleurs et qui n’était pas celui de l’oppression, qui n’était pas celui de la violence »[i]. Des propos qui reflètent bien la nature de son œuvre, qui se borne à décrire la réalité pour mieux en réchapper.

Un écrivain du peuple

Né à Turin le 14 juillet 1928, Calaferte vit avec sa famille dans la périphérie de Lyon où, très jeune, il sera confronté à la misère. Dès ses 13 ans, il est contraint de travailler en usine, dans des conditions très dures, comme manœuvre et manutentionnaire. Il développe à cette époque un « goût effréné pour la lecture » et se passionne pour le théâtre. L’envie de devenir acteur le pousse à monter sur Paris début 1947, où il commence à écrire des pièces de théâtre. L’une d’elles est jouée en avant-première au théâtre d’Angers alors qu’il n’a que 20 ans, et lui vaudra une ovation du public.

« La totalité de ce que j’ai écrit, d’une manière ou d’une autre, est autobiographique. »

Joseph KesselCe n’est qu’après la rencontre avec le romancier Joseph Kessel que son destin bascule et que le succès lui ouvre les bras. En effet, c’est sous l’égide de celui qu’il considère comme son « père en littérature », qu’il publie chez Julliard en 1952 son premier roman, Requiem des innocents, qui narre la misère de son enfance. Calaferte explique à propos de cette œuvre d’une violence rare que « rien ici n’est inventé : nulle place n’a été laissée à l’imagination. La “zone” d’une grande ville, les cahutes misérables, le terrain vague où les gosses jouent à des jeux souvent abominables, les cris, les coups, les “saoulographies” sordides des parents, tout est vrai. Vrais, les maîtres d’école, et ceux qui ont cherché à donner à ces enfants un minimum de dignité humaine. »

La puissance subversive de l’œuvre de Calaferte apparaît déjà dans ce premier ouvrage de l’écrivain. Il nous entraîne « au bout du monde » dans un « lotissement d’Apocalypse » où règnent pauvreté et « délabrement moral ». Il ne s’agit pas seulement du récit de sa vie, mais également une chronique de sa classe sociale, de ses amis, qu’il qualifie de « petites bêtes malfaisantes » et avec lesquels il partage presque tout. « Nés au cœur de cette fournaise, nous étions, dès les premiers mois, dépositaires de ses excès et de sa constante fureur. Au surplus nous restions ignorants du monde extérieur et de ses mœurs », se remémore Calaferte. Une existence digne de l’enfer, parfois ponctuée d’« instants de paix fugitifs volés à la vie » et de rares « matins de frêle bonheur ». C’est là que naît sa rage contre la société, qui ne le quittera jamais. Bien que son auteur ait désavoué ce livre, ainsi que le suivant, Partage des vivants, vingt-cinq ans plus tard[ii], il restera toujours fidèle à ce style révolté mêlant beauté et dégout de ce monde.

« La littérature doit, soit enrichir l’esprit, soit le bouleverser. »

Subversif et antisystème

Pour Calaferte, « la littérature doit, soit enrichir l’esprit, soit le bouleverser ». La sienne réussit à faire systématiquement les deux et, en prime, à choquer. En 1956, il s’installe à Mornant près de Lyon, où il rédige son ouvrage phare, Septentrion, dont la rédaction dure cinq longues années. Plus tard, il expliquera qu’« au vrai, [sa] vie littéraire n’a commencé qu’avec Septentrion. » C’est dans cette œuvre qu’il commencera à aborder simultanément ses trois thèmes de prédilection : le sexe, la religion et la mort. Dans ce récit érotique – dont les premiers mots sont « au commencement était le sexe » –, il relate les galères d’un jeune écrivain qui travaille à l’usine, et ses rencontres avec les femmes.

Calaferte

Louis Calaferte

La publication de cet ouvrage correspond également au début de ses ennuis. En effet, dès 1963, le livre est censuré pour “pornographie” et retiré des ventes. Il faudra attendre vingt ans pour que Gérard Bourgadier le réédite chez Denoël. Septentrion n’en sera pas moins lu Leo_Tolstoy_seatedmais seul Robert Kanters, directeur littéraire aux éditions Denoël, osera rédiger un article à son sujet.

Malgré ces déboires, Calaferte publie des dizaines d’ouvrages : poésies, carnets, pièces de théâtre, œuvres romanesques, essais. Largement fournie, sa bibliographie présente néanmoins quelques constantes. Déjà évoqué, on y retrouve constamment le fameux triptyque sexe, religion et mort. Méprisant trop l’intelligentsia parisienne, il restera également souvent ignoré de ses pairs. Aux mondanités de la capitale, l’écrivain préfèrera vivre reclus avec sa femme à la campagne. Et puis, bien qu’il déclare : « les idéologies m’importent peu. Je suis du côté de la dignité de l’homme », il n’hésite pas non plus à prôner un anarchisme chrétien, dans la lignée de Léon Tolstoï[iii]. Une filiation intellectuelle particulièrement évidente dans ses deux essais majeurs : Droit de cité (1992) et L’homme vivant (1994), mais également dans ses carnets.

« Ce qui compte aujourd’hui, c’est la faim dans le monde, la non-culturisation des masses, la pollution de la nature par l’abus chimique, la démographie anarchique, les menaces de l’arsenal nucléaire. »

Une œuvre mêlant anarchisme et mystique

Droit de cité constitue, en premier lieu, un cri de colère. Le constat qu’il y fait de notre société est très sombre. « Des millions d’hommes meurent de faim, l’injustice, l’obscurantisme sont partout ; on arrête, on emprisonne, on déporte, on torture, on répand le sang, on diffuse le mensonge corrupteur, on entretient l’analphabétisme, on étouffe les idées généreuses, on anéantit les consciences – pendant ce temps-là, nos célébrités littéraires font de la littérature confortable, c’est-à-dire du pur fumier, se prostituant au public de toutes les façons, notamment par l’intermédiaire de cette entreprise de décérébration qu’est notre actuelle télévision. Entre gens de bonne compagnie, on brode sur les idées usées – mais ce qui compte aujourd’hui, c’est la faim dans le monde, la non-culturisation des masses, la pollution de la nature par l’abus chimique, la démographie anarchique, les menaces de l’arsenal nucléaire. Le reste, madame, on s’en fout !  » Les célébrités de la littérature ne sont évidemment pas les seules à en prendre pour leur grade, la « technologie », « les grands bourgeois conservateurs », « l’État », « l’Église catholique » ou encore « la caste financière » sont tour à tour dénoncés. Il pense toutefois que l’action politique connaît ses limites et que seul un renouveau spirituel peut permettre de « tendre à la plus exaspérante liberté ».

« Vivre dans le feu de la déraison de Dieu. »

C’est dans L’Homme vivant que le thème de la spiritualité est le mieux exploité. Il y défend un retour au religieux, entendu comme « tout ce qui se passe de métaphysique dans l’âme d’un l’homme » et « tout ce qui est amour d’autrui ». Avec des nuances cependant, puisque le religieux est par ailleurs « tout ce qui n’est pas prêtrise » et « tout ce qui n’a pas affaire à l’officiel fonctionnarisme des clergés ». S’il encourage à « vivre dans le feu de la déraison de Dieu », ce n’est pas au bénéfice des « religions désormais bâtardes – qui ont rompu avec toute métaphysique », au profit de l’argent et du pouvoir –, mais pour retrouver un équilibre intérieur.

Des mots qui sonnent comme un testament pour Calaferte, qui est décédé l’année de publication de L’Homme vivant, le 2 mai 1994. Il nous laisse une œuvre riche, qui mériterait d’être redécouverte afin que chacun puisse arracher « les révoltants dessous organiques de la beauté ».

Nos Desserts :

Notes :

[i] Entretien repris par le rappeur Lucio Bukowski dans l’introduction de son EP L’Homme vivant, intitulé Fragments de la vie oppressive.

[ii] Dans Le spectateur immobile (1978-1979), il écrit : « S’il y a deux livres de moi que j’abomine, ce sont les deux premiers, que je verrais disparaître avec plaisir. »

[iii] « Lorsque je me déclare anarchiste chrétien, c’est, bien entendu, à Tolstoï que j’ai emprunté la définition. Terme contenant le sens aigu de la dignité individuelle, de la justice, de l’indignation justifiée – jusqu’à la révolte – mais également la mansuétude générale, la volonté de paix et d’amour. Il ne s’agit en aucun cas d’égalisation collective, dangereusement utopique, mais bien d’identification. La responsabilité est prise en compte, mais point sous sa forme culpabilisante, en définitive stérile (celle du catholicisme) en vue d’une complète expansion du moi. » Louis Calaferte, Droit de cité, Manya, 1992.

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