Société

Gates, Buffett, Niel, Bettencourt : ces milliardaires méritent-ils leur argent ?

Condorcet disait « l’existence des grandes fortunes est nuisible par elle-même ; qu’il est utile qu’elles se rapprochent de l’égalité ». Aujourd’hui, les propos de l’ancien Girondin sonnent bien creux, puisque la moindre proposition visant à limiter les rémunérations excessives ou à appliquer un revenu maximum fait hurler au scandale l’élite économique du pays. Il est ainsi coutume d’affirmer qu’en France, on “pénalise la réussite” ou qu’“on décourage les jeunes à devenir riches”. Ces propos, plutôt attendus de la part des propriétaires du capital, résonnent également dans la masse de Français convertis au libéralisme économique, qui croient dur comme fer aux prophéties du banquier Macron, encourageant « les jeunes Français à devenir milliardaires ». Dans l’idéologie contemporaine, l’argent est la récompense suprême du mérite et la réussite n’est que le fruit d’efforts individuels. La richesse est ainsi devenue le Graal de la reconnaissance sociale. Ce qui en dit long sur l’état de décomposition de nos sociétés et de la marchandisation de tous ses pans.

Le capitalisme contemporain a réussi à légitimer la compétition comme une valeur universelle et le montant du compte en banque comme moteur social. Qu’il s’agisse de l’entrepreneur ou du jeune de banlieue, la réussite s’apparente à la richesse matérielle. Le discours marchand gangrène toutes les strates de la société et emporte avec lui des conséquences désastreuses sur l’équilibre social et notre définition du commun. Ainsi, la « décence commune », expression chère à George Orwell, ne suffit plus pour définir un cadre à nos comportements. La malhonnêteté semble être devenue la norme. Par exemple, dans les hautes sphères financières, un dirigeant d’entreprise quittant sa firme exigera des millions en compensation de la non divulgation de l’activité de son ancienne boîte à ses concurrents. Il serait ainsi socialement accepté de rémunérer un comportement jugé “correct” pour la bonne conduite des affaires. En poussant cette logique à son paroxysme, on devrait bientôt rémunérer ceux qui trient leurs ordures ou qui pensent à éteindre la lumière en partant de chez eux.

"La décence ordinaire et la loi de l'État requièrent que vous laviez vos mains avant de quitter cette pièce pour reprendre le travail"

« La décence ordinaire et la loi de l’État requièrent que vous laviez vos mains avant de quitter cette pièce pour reprendre le travail. »

La réussite est pourtant une notion relative. De nos jours, il semble qu’on la juge principalement à l’aune des efforts, des innovations et de la prise de risques. Il est donc possible de justifier les écarts astronomiques de revenus par la grâce de l’utilité des inventions ou de l’amélioration supposée de la vie du commun des mortels. Les milliardaires sont-ils pour autant tous des “créateurs” ou des “inventeurs” ? Il est permis d’en douter. Pour s’en donner la preuve, voici un court état des lieux de quelques fortunes mondiales et françaises.

Les bénéficiaires de la révolution technologique méritent-ils leurs milliards ?

Le classement annuel des plus grandes fortunes de ce monde récompense souvent Bill Gates, le fondateur de Microsoft, dont le fameux système d’exploitation a permis de généraliser l’informatique dans les ménages et les entreprises. L’économiste Mariana Mazzucato a pourtant démontré, entres autres, que sa découverte s’appuie avant tout sur la recherche publique et le savoir-faire des scientifiques. Bill Gates n’est pas à l’origine des recherches sur les composants électroniques et n’a pas inventé le langage informatique. Il doit une grande partie de sa réussite au gouvernement américain et à ses contribuables, qui ont participé et financé (via les impôts) la recherche fondamentale sur les supercalculateurs, comme Eniac (Electronic Numerical Integrator Analyser and Computer). Microsoft n’est pas la seule entreprise ayant su bénéficier de la générosité publique. Le moteur de recherche de Google, par exemple, n’existerait pas sans l’algorithme que lui a offert la National Science Foundation. Ce sont ces mêmes programmes publics qui ont produit les avancées technologiques offrant à Steve Jobs la possibilité de créer son Macintosh. Il serait donc tout à fait logique que ces entreprises payent un montant d’impôt pour rembourser les efforts de la communauté qui a permis leurs fortunes privées. Pourtant, on continuera toujours à nous dire que l’impôt décourage le succès alors que ces sociétés sont les championnes du monde de l’optimisation fiscale et qu’elles sont les premières à avoir bénéficié des innovations issues de la recherche publique.

« Les inventions les plus utiles à l’humanité sont celles qui ont le moins rapporté à leur créateur. »

L’innovation ne suffit pas à créer la richesse, elle doit être accompagnée d’une politique commerciale agressive. C’est exactement ce que Windows a mis en place pour se retrouver en situation de quasi-monopole. Sans concurrence, les entreprises monopolistiques sont en mesure de fixer un prix de vente très élevé pour s’assurer une marge conséquente et le service perd en qualité. Bill Gates a ainsi pu cumuler des milliards de dollars sur le dos des consommateurs en obligeant les constructeurs d’ordinateurs à utiliser son système d’exploitation. On pourrait d’ailleurs gager que les inventions les plus utiles à l’humanité sont celles qui ont le moins rapporté à leur créateur. L’appât du gain n’a pas toujours été le seul leitmotiv des plus grands inventeurs de l’humanité : on peut douter, par exemple, que Louis Pasteur recherchait le fortune lorsqu’il a créé les premiers vaccins. À l’inverse, et suivant la logique libérale, l’inventeur de l’irrigation ou de l’élevage aurait dû être la personne la plus riche de l’histoire de l’humanité. Il n’en est rien, évidemment et c’est probablement pourquoi la fable du self made man qui serait parti de rien et aurait réussi sa vie en accumulant des milliards ne s’applique, en vérité, ni à Bill Gates ni à aucun milliardaire.

Finance et prédateurs

En deuxième position du classement des plus grandes fortunes, on trouve Carlos Slim, le célèbre homme d’affaires mexicain dont la fortune est estimée à 77,1 milliards de dollars. Il a été l’homme le plus riche du monde pendant quatre années d’affilée, jusqu’en 2014. Il détient América Móvil, le plus important opérateur de télécommunication du continent américain, sans avoir rien inventé. Sa fortune provient de l’application du principe fondamental en finance, selon lequel l’argent non dépensé peut être thésaurisé et investi pour faire fructifier son capital de départ. Son plus grand mérite ? Être un requin des affaires qui a accumulé du capital pour racheter des entreprises en faillite. Une stratégie du pire, contraire à la logique d’investissement classique consistant à investir dans des secteurs en expansion. Mais son plus grand fait d’armes a été de profiter des difficultés financières du Mexique pour racheter, pour une bouchée de pain, l’entreprise publique de télécommunications Telmex, en 1990. Il a ainsi pu bénéficier de la position de monopole de cette entreprise pour étendre sa fortune et son emprise sur l’économie mexicaine.

« Les fonds d’investissements et les fonds de pensions américains (chargés de gérer l’épargne retraite des Américains) sont les principaux responsables des plus grands déséquilibres économiques contemporains. »

À la troisième marche du podium trône Warren Buffett. L’homme d’affaire, célèbre pour sa citation sur la lutte des classes – « Tout va très bien pour les riches dans ce pays, nous n’avons jamais été aussi prospères. C’est une guerre de classes, et c’est ma classe qui est en train de gagner«  –, a fait fortune en créant Berkshire Hathaway, une entreprise de textile devenue un fonds d’investissement. Les fonds d’investissement, vous connaissez ? Il s’agit de ces entreprises qui investissent du capital dans des projets d’entreprises. Jusqu’ici, il n’y a rien de très nocif, sauf que ces fonds ont des comptes à rendre à leurs clients et la concurrence qui s’opère entre eux amènent des exigences de rendement à court terme complètement folles. Ces « zinzins », comme les définissait l’économiste d’Attac Dominique Plihon, ont pris le contrôle d’une bonne partie des titres financiers mondiaux (actions, titres de dette, etc.), avec comme conséquence d’augmenter la norme de rendement sur les marchés financiers. Les conséquences sur l’économie et l’emploi sont désastreuses. Aujourd’hui, les fonds d’investissement ont le pouvoir de prendre le contrôle d’une entreprise quelconque et de placer une équipe dirigeante à sa tête afin de maximiser la valeur de l’action. Une manière simple d’augmenter le cours d’une action est d’envoyer un signal “positif” aux actionnaires, notamment en déployant des plans sociaux, en délocalisant la main-d’œuvre ou en supprimant des investissements de long terme, qui ne seraient pas immédiatement rentables. De nombreux économistes critiquent le poids des fonds d’investissement dans la finance, car ils viennent parasiter la gestion des entreprises en faisant fi des attentes sociales et économiques à long terme. Les fonds d’investissement et les fonds de pension américains (chargés de gérer l’épargne retraite des Américains) sont ainsi les principaux responsables des plus grands déséquilibres économiques contemporains. Warren Buffett, malgré ses beaux discours marxisants, n’est définitivement pas prêt à remettre fondamentalement en cause le système qui a fait sa fortune.

La France et ses milliardaires

En France aussi, nous ne sommes pas avare en fortune “méritée”. La preuve la plus flagrante se situe certainement en la personne de Liliane Bettencourt, dont le seul mérite dans la vie est d’être la fille unique du fondateur de L’Oréal, Eugène Scheller. Sa fortune est estimée à 26 milliards d’euros avec, comme seul fait d’armes, d’avoir hérité sans jamais avoir travaillé. Le taux d’imposition sur sa fortune est ridicule au vu du patrimoine familial. Elle paierait ainsi 14% d’impôt sur le revenu, soit le même taux qu’un célibataire déclarant 40 000 euros de revenus par an. Le numéro 1 français est Bernard Arnault, rendu encore plus célèbre par le film de François Ruffin Merci Patron, et dont la fortune s’est constituée simplement sur l’application de la méthode Slim [i].

« Xavier Niel s’érige en bienfaiteur des classes populaires en cassant les prix de ses abonnements comme les salaires de ses employés. »

couv1-600x782Il serait difficile d’oublier dans cette liste notre Robin des Bois à la française, Xavier Niel. Le fondateur de Free est souvent élevé au rang de modèle français du self made man. Pourtant, son succès repose sur des méthodes de gestion d’une rare violence. Sa dernière interview dans Society laisse d’ailleurs un goût amer dans la bouche, tant il s’exonère de toute responsabilité au sujet du mal-être au travail ou de la faiblesse des rémunérations des employés de plateforme. La palme du cynisme est atteinte quand il s’étonne des tonnes de paperasse à remplir pour embaucher un salarié, dont il ne sait pas « à quoi ça sert ». Grand amateur de Vincent Bolloré [ii], qu’il apprécie pour son côté « killer », il surenchérit en estimant que « vous ne pouvez pas être en galère en France. Vous avez toujours le RSA. » Il continue en se gargarisant de l’uberisation de l’économie, arguant fièrement qu’un travailleur peut gagner 1 500 euros par mois en travaillant douze heures par jour. Résultat : « Il est vachement content le gars. » Chez Xavier Niel, c’est boulot, boulot et encore boulot : « Rien de plus agréable pour un chef d’entreprise que de se promener dans les couloirs à 23 h et de voir tout le monde débordé. » C’est vrai que ce ne serait pas raisonnable d’avoir une vie sociale épanouie, de passer du temps avec sa famille et ses amis. Cela nuirait forcément aux profits de l’entreprise.

Le faiseur de miracles se voit parfois grand moraliste. Pourtant, celui qui s’érige en bienfaiteur des classes populaires en cassant les prix de ses abonnements comme les salaires de ses employés, oublie qu’un monde guidé par le seul désir d’entreprendre et de casser des monopoles ne peut être une fin en soi. La « main invisible » n’a jamais permis aux égoïsmes de chacun de créer l’harmonie sociale, mis à part dans les délires prophétiques de Milton Friedman et consorts de l’école de Chicago, grands défenseurs de la liberté économique et amis du dictateur Pinochet.

La science économique face à ses contradictions

L’explosion des revenus des milliardaires n’est que l’arbre de la réussite qui cache la forêt des inégalités sociales et économiques. Les économistes libéraux partent du postulat que le salaire doit rémunérer la productivité marginale d’un individu. Par définition, un salarié qualifié et expérimenté doit toucher davantage qu’un salarié peu qualifié qui effectue, par exemple, des tâches manuelles et répétitives. En suivant cette logique, le dirigeant d’une multinationale produirait, grâce à son cerveau, l’équivalent de la force de travail de 100 ou 200 hommes ! Cette théorie ne semble cependant pas complètement expliquer les écarts actuels de rémunérations allant de 1 à 100 au sein d’une même entreprise. En effet, le tournant néolibéral des années 1980 a marqué la revanche du rentier et du financier et a amené, avec eux, des inégalités croissantes. Il a donc été nécessaire de trouver de nouvelles explications “rationnelles”.

São Paulo, Brésil

São Paulo, Brésil

En 1981, la théorie des tournois de Lazear et Rosen, par exemple, développe l’idée que la compétition hiérarchique entre les cadres comporte un risque calculé en coûts et avantages, lequel augmente à mesure qu’on grimpe dans la hiérarchie. La théorie dite des “superstars” y ajoute les effets issus de la mondialisation. Cette dernière aurait tendance à justifier les écarts de revenu car la compétition et les enjeux pour les firmes sont plus importants. Ce phénomène, couplé aux possibilités qu’ouvrent des communications maintenant globales, aurait engendré une élévation générale des rémunérations. Les entreprises sont donc incitées à employer les “meilleurs”, ce qui pousserait constamment les salaires à la hausse. Cette compétition toujours plus forte et l’aspiration vers le haut transformeraient la structure salariale en faveur du « gagnant qui rafle toute la mise » (« winner-take-all ») selon Frank et Cook. On reste assez circonspect face à ces justifications économiques qui n’ont rien à dire sur le plan moral, ni sur celui de l’efficacité économique.

« L’existence de taux d’imposition très élevés n’a jamais amené les riches à arrêter de travailler ou investir. »

L’économiste Thomas Piketty propose une autre lecture pour expliquer les écarts de revenu, qui n’a rien à voir avec celle des auteurs libéraux. Pour ce dernier, l’augmentation des inégalités et des très hauts revenus s’expliquerait par les réductions successives de l’impôt sur le revenu et sur le patrimoine. Ainsi, depuis les années 1970, la fiscalité ne jouerait plus son rôle correctif. Au début des années 1980, les auteurs néo-libéraux pensaient qu’en donnant des marges de manœuvre supplémentaires aux très hauts revenus, ils allaient déverser une partie de ces revenus dans l’économie réelle, en investissant dans la création d’entreprise et l’activité (la théorie du ruissellement). Malheureusement, aucune étude n’a démontré les effets économiques attendus. L’économiste montre également qu’au lieu d’avoir stimulé la croissance, la baisse des taux supérieurs de l’impôt sur le revenu a surtout favorisé la création d’une rente, alimentant les marchés financiers (obligations et actions) et générant des bulles immobilières. La quasi-suppression de la progressivité de l’impôt a ainsi renforcé la captation de cette rente par une minorité. De plus, si l’on en croit une autre étude de deux économistes américains (D.H. Romer et C.D. Romer), de tels changements dans la législation fiscale ont eu peu d’effets sur le comportement des riches. L’article conclut que l’existence de taux d’imposition très élevés n’a jamais amené les riches à arrêter de travailler ou investir.

Et la richesse fût

Les salaires ne sont qu’une partie de l’explication, car l’explosion des inégalités provient en grande partie des écarts de patrimoine, qui sont cinquante fois plus élevés que les inégalités de revenus. D’après l’Insee, les 1 % des super riches possèdent plus de la moitié de patrimoine des Français. Dans le même temps, 50 % des ménages français les moins dotés en patrimoine en détiennent seulement 7 %. Ce patrimoine est constitué principalement d’immobilier ou d’actifs financiers dont le lien avec le mérite est discutable.

argent-planteDans le secteur immobilier, en l’espace de vingt ans, les prix ont presque triplé dans l’ensemble du territoire. Pour en profiter, il suffit d’acheter un bien immobilier dans une période vertueuse, où les opportunités de placement sont légion et les prix faibles, puis de s’asseoir confortablement dans son fauteuil, d’attendre quelques années pour revendre ce bien au triple du prix d’achat, alors que l’inflation de l’économie est faible. Une aubaine pour les propriétaires, mais une tare pour les locataires qui peinent à se loger à des prix décents, alors que les salaires stagnent et amputent toujours plus de pouvoir d’achat au profit des multi-propriétaires. À une inégalité de patrimoine s’ajoute donc une inégalité générationnelle que seuls des impôts sur la rente comme l’ISF (impôt sur la fortune) ou sur les héritages (d’après l’Insee, être héritier multiplie le patrimoine par quatre) sont capables de résorber.

Dans le cas des actifs financiers, la formation de certaines fortunes est fondée sur un processus spéculatif visant à faire des paris sur l’avenir d’une valeur boursière. La fortune obtenue repose sur une analyse correcte de la psychologie de marché mais avec un caractère subjectif qu’aucune autre activité économique ne possède. Le Brexit, qui a fait perdre près de perdre près de 115 milliards de dollars aux 400 plus grandes fortunes mondiales, démontre bien qu’une bonne partie de la richesse mondiale est virtuelle et qu’elle profite à la minorité de ceux qui ont un revenu suffisamment important pour en placer une partie sur les marchés financiers. Une “broutille” équivalente à presque l’ensemble des dépenses annuelles d’éducation en France. Les revenus astronomiques du secteur financier n’ont, en plus, aucune utilité sociale puisqu’ils reposent uniquement sur un peu d’anticipation et une vente à la hausse d’un produit financier représenté par une simple ligne scripturale de crédit. L’art de spéculer repose-t-il alors sur un “effort” ou un “mérite” particulier ? Il se peut même que parfois, il s’appuie sur un cynisme et un immoralisme totalement assumés.

C’est ainsi le cas des CDS (credit default swap) sur les dettes publiques. Comme n’importe quel acteur économique, l’État emprunte de l’argent sur les marchés financiers. Certains prêteurs choisissent de s’assurer contre un éventuel défaut de paiement d’un pays. Les CDS sont là pour jouer un rôle d’assurance, mais ils peuvent aussi faire l’objet de spéculation pour que leurs propriétaires empochent des plus-values. Ainsi, en pariant sur la faillite de la Grèce en 2011, de nombreux investisseurs ont pu revendre à prix élevés leurs CDS en déstabilisant totalement le pays. Le cynisme des marchés financiers a atteint son paroxysme à travers l’affaire du marché des life settlements [iii]. Il s’agit d’une pratique consistant à racheter une police d’assurance-vie à son souscripteur en pariant sur le décès de celui-ci. Au cœur de l’épidémie de Sida, dans les années 1980, des milliers d’individus séropositifs ont ainsi cédé leurs polices à ces fonds créés pour l’occasion afin de toucher une partie des primes de décès. Nous avons donc ici deux manières de faire fortune par les marchés financiers : parier sur la fin d’un État ou sur la morbidité. Du grand art que seule la fable de la réussite par l’agent est capable de nous faire avaler.

L’individualisme contre l’effort collectif

De l’aveu salutaire de l’économiste repenti du néo-libéralisme et prix Nobel d’économie, Paul Krugman, « si vous voulez comprendre ce qui s’est passé concernant la distribution des revenus au XXIe siècle, vous devez arrêter de parler de compétences et commencer à parler beaucoup plus de profits et de qui possède le capital. Mea culpa : je m’en suis rendu compte que récemment. Mais ceci est vraiment essentiel ! »

En vérité, mises à part quelques exceptions qui confirment la règle, les plus riches ont fait fortune soit en héritant, soit en s’accaparant une rente de monopole nocif aux consommateurs et aux autres entrepreneurs. Le capital est toujours une histoire de concentration qui, une fois pris en tenaille par une minorité, se reproduit dans un long processus dynastique. Le paradigme libéral que défend un Emmanuel Macron et une bonne partie de la classe politique française, vise à faire que chacun demeure responsable de l’usage de ces facultés (et bénéfices). C’est ce qu’exprime le philosophe Jean-Claude Michéa dans L’empire du moindre mal : « Dans ce jeu de Monopoly qu’est la compétition économique libérale, les individus sont finalement fondés à s’attribuer tout le mérite de leurs succès […]. Et à l’inverse, ils ne doivent s’en prendre qu’à eux mêmes de tous leurs malheurs et de tous leurs échecs. » Le libéralisme économique préfère encourager la responsabilité (et la réussite) individuelle plutôt que notre salut collectif. Voici le véritable poison du mythe de la réussite.

Nos Desserts :

[i] L’ouvrage d’Olivier Toscer relate la manière dont certains hommes d’affaires français (Arnault, Pinault ou encore Tapie) ont su saisir les bonnes occasions dans le rachat d’industries en péril au cours de la désindustrialisation française des années 1980. L’ouvrage renseigne sur les accointances d’une partie de l’élite politique française avec ces hommes d’affaires, qui ont ainsi obtenu le rachat de vieilles usines pour un franc symbolique. Il ne leur suffisait alors qu’à redresser l’entreprise en procédant à des plans de licenciement massifs financés par le contribuable français afin d’empocher une plus-value lors de la revente.

[ii] La gestion de Vincent Bolloré du groupe Canal+ lui a permis de faire valoir ses intérêts personnels. Ainsi, en sus de placer ses proches à des postes clefs pour un verrouillage total de la chaîne, il a également signé un contrat privilégié avec Havas, le groupe publicitaire dont son fils, Yannick Bolloré, a pris la tête en janvier 2014. On peut évidemment souligner la réussite du fils bien né, qui repose sur sa “pugnacité” ou son “mérite”, alors que son père la doit à l’héritage du patrimoine industriel familial.

[iii] Voir le livre de Antoine Bello, Roman américain.

2 réponses »

  1. Faut-il souligner qu’amasser des sommes considérables, au point de devenir milliardaire, ne peut se faire qu’en pressant au delà de toute mesure, toute décence, les sources de plus-values, qu’en achetant les complaisances du législateur, des faiseurs d’opinions, qu’en terrorisant les militants syndicaux et qu’en optimisant fiscalement les revenus. Bref, les milliardaires sont des voleurs x 1000, des corrupteurs, des mafieux légaux mais tout aussi malfaisants.

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