Politique

Aude Lancelin : « La presse actuelle est soumise à un management par la terreur assumé »

Aude Lancelin est journaliste. Elle a successivement travaillé pour Le Nouvel Obs, Marianne, avant de retrouver le journal de Jean Daniel, aujourd’hui devenu L’Obs. Elle en a été licenciée. Elle raconte cette épreuve dans Le monde libre, qui a reçu le prix Renaudot. À l’occasion de la sortie de son livre, l’équipe du Comptoir tenait à la rencontrer pour en parler. Dans ce long entretien, plusieurs thèmes sont abordés : le passage d’un capitalisme paternaliste à un actionnariat vorace, un affaissement intellectuel sans précédent, des partis pris éditoriaux suicidaires, une gauche moribonde et un climat politique agité. Des attentats contre Charlie Hebdo à Nuit debout, il est aussi question de deux années éprouvantes où le pouvoir “socialiste” en place n’est pas avare en vilenies.

Le Comptoir : Pourquoi avoir voulu romancer cet essai, notamment en dissimulant les noms de certains des personnages, alors que vous aviez l’occasion de pointer directement certaines responsabilités ?

lancelinAude Lancelin : Les intellectuels sont nommés, les hommes politiques le sont aussi, et de même pour la plupart des journalistes. Si j’ai utilisé parfois quelques pseudonymes à vocation humoristique pour les patrons de L’Obs, mon ancien journal, ce n’est pas pour cacher les noms des vrais protagonistes : avec ou sans pseudo, ils sont clairement identifiables. D’ailleurs, ce n’est pas non plus pour des raisons juridiques, puisque la loi dit clairement qu’à partir du moment où une personne est reconnaissable, même si elle n’est pas nommément citée, elle a la possibilité d’attaquer en justice. C’était surtout une question de travail littéraire : si j’avais écrit “Laurent Joffrin” et “Matthieu Croissandeau” à la place de ces noms imaginaires, l’écriture n’aurait pas été la même.

Lorsque j’ai écrit Le monde libre, en sept semaines d’été, tout était encore brûlant : les trahisons, les misérables manœuvres des uns, le courage émouvant des autres. Il était donc nécessaire d’introduire un maximum de distance, et je sentais que ce procédé l’autorisait. Cela me permettait ainsi de traiter ces petits potentats un peu comme des Caractères de La Bruyère, d’en faire des types universels. À mes yeux, chacun d’eux dit en effet quelque chose de l’époque entière. Croissandeau symbolise ainsi l’envahissement du management dans la presse, avec ces nouveaux types de directeurs transparents, qui n’ont plus de véritable rapport avec le contenu, et ont surtout un lien sadien avec l’actionnariat, qui les tient entièrement. Joffrin, lui, personnifie autre chose. La trahison de la gauche sur une longue période. C’est quand même quelqu’un qui a alternativement plombé les deux grands journaux de la gauche française : Libération et L’Obs. Il faut lui reconnaître ce rôle historique. Mission accomplie : le pronostic vital de ces deux titres est désormais engagé.

C’est aussi une façon de faire comprendre que les Croissandeau et les Joffrin sont légion dans la presse…

pourriolOui, évidemment. Le risque qui pèse nécessairement sur ce genre d’entreprise littéraire, c’était celui que mon ami Ollivier Pourriol avait rencontré, après avoir été viré de Canal +, quand il a écrit son livre On/Off, en 2013. Lorsqu’il m’avait parlé de son projet en amont, j’avais eu peur pour lui : ce genre d’ouvrage, ça peut être un règlement de comptes, une autojustification pesante… Or, il s’en était admirablement tiré. Pour contourner, moi aussi, ce risque, il fallait non pas dépassionner le propos, mais l’universaliser autant que possible, le rendre audible dans des milieux très différents du mien, parce que j’ai l’impression que ce saccage managérial, cette prime au médiocre, cette extension du domaine de la servitude, ont cours dans de nombreuses autres professions que le journalisme.

Ce phénomène ne date évidemment pas d’aujourd’hui : les institutions récompensent avant tout ceux qui les servent. Mais si vous regardez l’excellent livre d’Alain Deneault, La médiocratie, on voit toutefois que, dans les entreprises contemporaines, le phénomène a en réalité changé de nature. Ce sociologue montre bien, justement, la jonction entre l’idéologie managériale et la promotion en soi du médiocre, la déculturation galopante au sein du monde de l’entreprise, et le fait que la sophistication intellectuelle y est devenue suspecte. Un processus est donc en cours dans beaucoup de corps de métiers, et dont on peut donc soupçonner qu’il trouve sa source dans l’extension du management néolibéral.

« J’ai l’impression que ce saccage managérial, cette prime au médiocre, cette extension du domaine de la servitude, ont cours dans de nombreuses autres professions que le journalisme. »

Comment expliquez-vous cette contradiction, perceptible dans votre livre, entre l’idée d’un journal naguère respectable qui subirait aujourd’hui un abaissement, et l’idée que le ver était dès l’origine dans le fruit ? Jean Daniel et Le Nouvel Observateur ont en effet toujours représenté une gauche libérale et anticommuniste (à la fois proche de Raymond Aron et de Michel Foucault), c’est-à-dire celle qui est au pouvoir actuellement. On ne peut s’empêcher de penser, en vous lisant, que rien n’était censé vous surprendre.

ozoufC’est un paradoxe que vous pointiez dans l’article publié sur votre site. Il est réel, mais je considère que mon travail aurait été totalement incomplet si j’en étais restée à la thèse des origines immaculées de L’Obs. Si je m’étais contentée de dire : c’était un journal fantastique, puis de grands méchants capitalistes sont venus, et tout a été gâché. L’Histoire sainte en somme, avec Jean Daniel en glorieux messie de la guerre d’Algérie, et Sartre, Foucault et les autres en rois mages. Car cette vision des choses est risible, bien sûr. Dès le lancement du Nouvel Observateur, en 1964, une personnalité proche du journal comme Mona Ozouf n’avait, du reste, pas manqué d’exprimer son vague à l’âme. À l’auteur d’un essai sur l’histoire de L’Obs, la journaliste Jacqueline Rémy, elle parlera même de « l’extrême tristesse » qu’elle, son mari, l’historien Jacques Ozouf, et leurs amis, avaient ressentie à la soirée de lancement du journal, en voyant que le Tout-Paris était présent, et que la radicalité et la rigueur du France observateur des origines étaient d’ores et déjà trahies au profit de la facilité, de la mondanité. « Nous étions catastrophés », ira-t-elle jusqu’à dire.

Il était donc fondamental pour moi de rappeler que ce journal emblématique d’une certaine gauche des années 1970 avait, dès ses débuts, campé sur les apparences de l’engagement, sans jamais prendre de vrai risque. De rappeler que dans les milieux intellectuels parisiens, l’engagement anticolonialiste était à l’époque la norme. Idem pour les affaires de libération sexuelle. La place importante accordée aux débats d’idées d’une grande complexité était, elle aussi, la norme : c’était une époque où il était encore possible de confier 100 000 signes à un Derrida ou à un Levinas pour s’exprimer dans le journal. Aujourd’hui, au-delà de 15 000 signes d’entretien avec un intellectuel, on vous accuse d’être un taliban de la culture et de faire fuir les lecteurs.

Pour revenir au paradoxe que vous souligniez, je pense en réalité que les deux affirmations sont vraies : il y avait un problème avec cette gauche-là dès l’origine, mais il est tout aussi certain que nous vivons une période d’appauvrissement intellectuel inédit. Quand j’ai intégré ce milieu, au début des années 2000, on y trouvait encore des individualités extravagantes, certains journalistes étaient même de vrais aventuriers, et les parcours d’autodidactes n’étaient pas rares, ce qui est à mes yeux toujours bon signe. Il y avait encore peu d’anciens élèves d’écoles de journalisme entièrement formatés. C’était un milieu sur lequel il était possible de se raconter des histoires et, au tout début, moi aussi j’ai voulu me raconter des histoires. Très tôt cependant j’ai été déçue, et j’ai eu précocement droit à de nombreux rappels à l’ordre de la part des commissaires politiques sourcilleux qui œuvraient alors à L’Obs. Mais, même à cette époque là, il y avait encore une vraie exigence intellectuelle. Les commissaires politiques des années 2000 avaient autrefois lu Faulkner et Les Temps Modernes, ceux des années 2010 regardent The Voice sur TF1.

drahiAvec les rachats successifs des journaux opérés par le type d’actionnaires que je décris dans le livre – cela peut s’appliquer à bien d’autres tels que l’homme d’affaires Patrick Drahi –, tout cela semble révolu. Un tycoon issu des télécoms comme Xavier Niel, par exemple, peut s’étonner du ratio entre le nombre de journalistes à L’Obs et la quantité d’articles produits, et en déduire bien sûr qu’il faut pousser dehors ces gens qui, forcément, peignent la girafe. Je précise que, depuis le rachat du journal en 2014, plus de 80 postes ont été supprimés dans ce journal. Cela vaut largement le bilan Bolloré, même si le style diffère. Croyez-vous que la qualité de l’ensemble en sera rehaussée ? La logique selon laquelle un journaliste peut ne pas écrire pendant plusieurs semaines – en travaillant par ailleurs, en creusant un dossier, en rencontrant des sources – lui échappe complètement. Or, un journal ne se gère pas comme un centre d’appel Free, c’est aussi simple que ça. On ne peut les rationaliser d’une manière identique. D’ailleurs, voyez le résultat : partout où ils passent, les journaux trépassent. Ces actionnaires ne souhaitent pas perdre d’argent, mais espèrent-ils vraiment en gagner en investissant dans la presse ? Rien n’est moins sûr. Il s’agit uniquement pour eux d’enjeux de prestige et d’outils d’influence. Aussi abîmés soient-il, ces journaux leur sont parfois encore utiles dans certains trocs indicibles.

« Aujourd’hui, au-delà de 15 000 signes d’entretien avec un intellectuel, on vous accuse d’être un taliban de la culture et de faire fuir les lecteurs. »

Vous avez constaté une dégradation depuis le début des années 2000…

Oui, absolument. Il faut replacer les événements dans leur épaisseur temporelle. Les dérives étaient précocement là, mais cela ne doit pas faire oublier la différence entre un patron paternaliste à l’ancienne du type Claude Perdriel, qui se souciait vraiment du sort de ses salariés et avait du goût pour le journalisme, et ce qui passe aujourd’hui, la brutalité managériale importée de tout autres univers (voir l’enquête sur « Le système Free » publiée dans Politis le 19 mai 2016). Pour vous donner un exemple de la sauvagerie actuelle, il faut savoir que, à L’Obs, la directrice générale qui était censée assurer le plan social l’hiver dernier s’est mise en arrêt maladie de longue durée, tandis que le jeune DRH chargé de l’épauler a, lui, posé sa démission. Où va-t-on si même les licencieurs ne veulent plus licencier ? [Rires] Rassurez-vous, ils ont été remplacés au pied levé par de vrais pros du dégraissage. Disons, pour résumer, que ce à quoi on a assisté, c’est à la greffe de mœurs néolibérales violentes sur un écosystème journalistique vieillot et bohème. Une expérience assez monstrueuse si l’on y réfléchit bien. La tragédie actuelle de L’Obs en est un résultat.

Vous montrez très bien, et avec beaucoup d’humour, le triomphe de méthodes “managériales” qui rendent le métier presque insipide et peu stimulant intellectuellement. On perçoit d’ailleurs très bien le contraste entre vos exigences, votre rejet de la tiédeur, et ce que peut écrire votre directeur de la rédaction, par exemple. Mais au-delà des détails et des exemples, ne pensez-vous pas qu’il y a une incompatibilité fondamentale entre ce qui semble vous passionner (la vie des idées) et la rédaction d’un journal généraliste ?

Je ne le crois nullement. Du reste, l’ambition d’un newsmagazine haut de gamme ne peut être que d’injecter du sens et des idées partout dans le traitement de l’actualité. Si l’objectif des nouveaux patrons de presse était de faire de bons journaux, d’avoir des lecteurs passionnés, et donc, au passage, de gagner de l’argent, ils auraient du reste intérêt à laisser vivre des rubriques “idées” très fortes, compte tenu de l’époque intellectuellement violente que nous vivons et de la repolarisation à laquelle nous assistons. Y compris en laissant dire des choses dérangeantes, différentes, parfois extrêmes.

jean-danielEn 2015, les deux seuls titres qui ont progressé en ventes étaient Valeurs actuelles et Le Monde diplomatique, avec des lignes très tranchées donc. C’est assez instructif, vous ne trouvez pas ? À cet égard, le parti pris de moyenneté libéralo-mollassonne de L’Obs n’est pas seulement un suicide, c’est aussi un aveu : ils ne veulent pas d’un bon journal. Ils veulent un petit bac à sable pour le PS, où pourront continuer à prospérer artificiellement les BHL, Alain Touraine, Edgar Morin, et autres pseudo-penseurs qui n’ont, en réalité, aucune audience réelle. C’est terrible pour les gens qui travaillent dans ce journal, quand on y pense. C’est la certitude que rien de vivant ne pourra y renaître. Jean Daniel ne méconnaissait nullement, lui, l’importance capitale de la vie des idées dans un journal. C’est d’ailleurs exactement pour cela qu’il ne pouvait supporter que, pendant deux ans, j’ai la haute main sur ce domaine. [Rires] Pour lui, un journal, c’était avant tout deux choses : l’éditorial et les intellectuels qui ont le droit de s’exprimer dans ses colonnes. Le reste, c’est de l’habillage. Il n’avait pas totalement tort sur ce point.

Vous posez, page 217, une question tout à fait pertinente : « Pourquoi ce style d’investisseurs avaient-ils annexé la presse dans sa quasi-entièreté si c’était pour ainsi la dévitaliser ? » Mais vous ne répondez pas vraiment à cette question et il faut attendre la page 226 pour avoir un début de réponse, qui peut laisser sur sa faim le lecteur non averti. Vous dites : « Assurément, ces gens étaient venus dans la presse non pour la sauver, mais pour l’achever, et la seule liberté qu’ils connaissaient, c’était celle de mener à bien leurs affaires. » C’est, à demi-mot, ce que pointait le journaliste Jean Stern dans son enquête d’octobre 2012, parue aux éditions la Fabrique, Les patrons de la presse nationale : tous mauvais. Pourquoi ne pas avoir davantage explicité les thèses de Jean Stern, par ailleurs peu reprises par les médias les plus connus (et on comprend pourquoi) ?

sternNon, ça n’a pas grand rapport en fait. Mon livre n’est pas un essai sur l’économie de la presse, contrairement à celui de cet excellent spécialiste des médias. Celui-ci est le premier à avoir pointé la question des ristournes fiscales colossales dont bénéficient les actionnaires qui investissent dans la presse. Pour quelqu’un comme Patrick Drahi, par exemple, propriétaire de L’Express et de Libération, c’est en effet capital pour interpréter son arrivée dans le secteur. Mais mon affaire à moi n’a jamais été d’élaborer un modèle de financement alternatif à la presse, même si la question m’intéresse bien sûr. Je crois du reste pouvoir dire que Jean Stern et moi partageons une vision très proche de ces nouveaux actionnaires qui ne sont pas là pour développer la presse, mais pour la neutraliser, et qui sont en réalité en train de la tuer. Depuis le rachat il y a deux ans, tout ce qui a été fait à L’Obs est catastrophique : tout va vers une attrition de l’activité. Je ne parle évidemment pas d’un plan secret pour détruire la presse française mais, de facto, c’est ce qu’ils font. Jean Stern est par ailleurs l’auteur d’un papier important sur mon affaire, où il explique en quoi ce licenciement décidé par les actionnaires d’un journal, est « une première dans l’histoire de la presse française depuis la Libération » (Mediapart, novembre 2016).

La plupart des journalistes en poste dans le groupe Le Monde ont évidemment intérêt à le nier. Une telle chose rend en effet toute posture déontologique inepte, et surtout : ils ont peur. Quand on parle de Xavier Niel avec ces gens, certains protestent : « La politique n’intéresse pas du tout Niel ! Au contraire, il méprise les hommes politiques ! » Pardon, mais un homme qui affirme dans le magazine Society être un pur libéral, qui parle de ses employés dans les centres d’appel comme de types qui cassent des cailloux, et dit que c’est bien triste, mais que ça n’est pas son problème, que ça ne l’« intéresse » pas… Si ça, ce n’est pas une vision politique du monde ! Certes, Xavier Niel a un rapport totalement instrumental aux hommes politiques et se pense, pas forcément à tort d’ailleurs, plus malin qu’eux. En attendant, L’Obs a fait six couvertures sur Emmanuel Macron en deux ans et demi, pendant que Arnaud Montebourg, par exemple, n’en a eu qu’une seule, à l’été 2014, et que, depuis, on lui donne la parole au compte-gouttes.

nielEffectivement, Xavier Niel ne décroche pas son téléphone pour dire à un employé comme Matthieu Croissandeau : « Allez, il faut encore préparer votre petit cartable pour aller interviewer Macron… » Quel besoin ? Chacun sait que la vision du monde dont Macron est le nom est celle-là même de Niel. À un moment donné, ce dernier a financé les ambitions du premier : ce n’est tellement pas confidentiel que même le 20 h de France 2 en a fait un sujet au début de l’année 2016 ! Aujourd’hui, Macron dissimule le nom de ses donateurs, les choses sont opaques, mais peu importe. Le directeur d’une rédaction sait très bien ce qu’on attend de lui. Dans ce domaine, l’autocensure des journalistes fonctionne à plein. Après un licenciement comme le mien, j’aime d’autant mieux vous dire qu’un mec qui aurait envie de l’ouvrir face à Xavier Niel y réfléchirait à deux fois… C’est le management par la terreur assumée.

Pour revenir à votre question, il ne faut pas non plus être totalement prisonnier des explications économiques. Si Patrick Drahi a investi dans la presse, ou si Bernard Arnault a racheté Les Échos, ce n’est pas seulement pour bénéficier de cadeaux fiscaux. Arnault, par exemple, tout en étant le premier annonceur de la presse française, détient le seul grand quotidien économique du pays. Le compagnon de sa fille, Xavier Niel, est copropriétaire de la plus importante holding de presse française, détentrice du journal “de référence” Le Monde. On n’est pas dans la fiscalité, là : on est dans la reconstitution d’une oligarchie extrêmement puissante et tentaculaire.

Dans ce livre, vous identifiez assez clairement un certain nombre d’adversaires politiques et de cibles sur le plan des idées (Bernard-Henri Lévy, Alain Finkielkraut, Pascal Bruckner …). Dans le cas d’Alain Finkielkraut, votre description de son intronisation à l’Académie française met parfaitement en scène le camp qui domine aujourd’hui (la présence du Premier ministre et d’autres “amis du journal” est révélatrice). Mais en repensant à votre passage par L’Obs, on se dit que vous avez été à la fois un obstacle à l’épanouissement de ce système (“l’affaire Todd” avec son Qui est Charlie ?) et parfois son accompagnatrice. Je pense à deux polémiques en particulier : votre défense de Kamel Daoud quand des chercheurs lui reprochaient une sorte d’orientalisme primaire et votre petite polémique avec Jacques Bouveresse (sur l’élection d’un nouveau professeur au Collège de France [Claudine Tiercelin]), où il vous a été reproché une prise de position claire contre tout un courant philosophique (la philosophie analytique). Avec le recul, n’avez-vous pas été victime du cadre dans lequel vous étiez ?

Je ne comprends pas la nature de votre critique. Je demeure fière d’avoir pu prendre la défense de l’écrivain Kamel Daoud, dans un papier que personne ne m’a demandé de faire, et qui m’a valu beaucoup d’incompréhension de la part de certaines bonnes consciences de gauche. Ce long article a d’ailleurs été publié uniquement sur le web, sans la moindre mise en valeur par L’Obs. Il se trouve que, loin des caricatures par lesquelles on a voulu m’abattre professionnellement, je n’appartiens pas du tout à cette gauche qui, de façon pavlovienne, pousse des cris d’orfraie à chaque fois qu’on émet une critique sur l’islam. Tout en me battant depuis quinze ans contre l’islamophobie – de Finkielkraut à Zemmour, je pense en avoir affronté sans relâche les principaux représentants –, il me semble indispensable de mener une critique de fond de la civilisation patriarcale musulmane, et de ce qu’elle implique en termes d’oppression pour les femmes. C’est compliqué parce que, quand on se bat sur ces deux fronts en même temps, on a tout le monde contre soi. Peu importe, il faut refuser toute forme d’intimidation intellectuelle, d’où qu’elle vienne. Personnellement, je peux comprendre pourquoi les intellectuels qui vivent de l’autre côté de la Méditerranée privilégient la lutte contre l’islamisme, dont ils subissent dans leur quotidien les conséquences odieuses, et ont tendance par contrecoup à sous-estimer parfois dangereusement les discriminations vécues par les musulmans dans les pays européens. C’est un malentendu de fond entre ceux qui sont restés là-bas, et ceux qui font leur vie ici, mais il faut essayer de le lever dès que l’occasion se présente.

« Je n’appartiens pas du tout à cette gauche qui, de façon pavlovienne, pousse des cris d’orfraie à chaque fois qu’on émet une critique sur l’islam. »

bouveresseQuant à la pseudo-“polémique” avec Bouveresse, je comprends encore moins votre soupçon. Je n’avais fait qu’enquêter, en 2011, autour d’une querelle importante qui oppose depuis des années les philosophes continentaux aux philosophes analytiques, auxquels Bouveresse accorde hélas sa préférence. Quels que soient les mérites, il est impossible de nier que Bouveresse avait tout fait, pour des raisons strictement et tristement mandarinales, pour que son élève Claudine Tiercelin lui succède au Collège de France. Partant de cette affaire, j’avais fait un papier de fond sur la situation de la philosophie en France. J’en maintiens chaque ligne : il est un peu navrant que, dans un grand pays de tradition philosophique comme le nôtre, la métaphysique soit représentée aujourd’hui au Collège de France par l’école analytique. Un courant peu stimulant intellectuellement, et qui écrase déjà tout mondialement. Notez au passage que, quelques années auparavant, j’avais vivement défendu le livre de Bouveresse sur l’immense polémiste Karl Kraus dans un article-fleuve intitulé : « L’horreur journalistique ». Vous croyez que c’était pour me faire bien voir de mes confrères, ça aussi ?

Quand on reste longtemps dans un journal comme L’Obs, le risque est d’une autre nature. C’est la perte de temps et d’énergie dans les guerres intestines auxquelles il faut sans cesse faire face. Autant de temps et d’énergie qui auraient pu être mieux dépensés. Il est certain que j’aurais pu exercer ce métier dans de bien meilleures conditions dans des médias alternatifs. Mais il faut rappeler qu’au début des années 2000, ces médias n’existaient tout simplement pas. C’est en 2004 qu’on assiste vraiment à l’explosion d’Internet en France. Les journalistes sont alors, pour la première fois, confrontés à des lecteurs qui commentent leurs papiers en temps réel. Certains en étaient durablement traumatisés, c’était d’un comique achevé. Avant, les seules alternatives critiques véritables étaient les réseaux bourdieusiens du Monde diplomatique, ce qui les rendait détestables auprès des autres journalistes. Lorsqu’en 2001 j’ai écrit une recension favorable de La sociologie est un sport de combat, le film de Pierre Carles sur Bourdieu, j’ai été convoquée par Laurent Joffrin. Celui-ci m’a alors expliqué très sérieusement que, certes il n’existait pas de “liste noire”, mais que néanmoins, un tel point de vue était rigoureusement incompatible avec la ligne du journal. Ah oui vraiment, et pourquoi cela ?

Fort heureusement, ce métier m’a aussi apporté beaucoup d’autres choses. Des rencontres avec des personnalités exceptionnelles, notamment. Si j’étais restée à enseigner la philosophie au lycée, je n’aurais jamais connu Baudrillard, Badiou, Muray, Michéa, Meyronnis… Des gens qui ont énormément compté dans ma vie, à des titres divers. Mais au-delà de cette chance inestimable, les contraintes d’une rédaction et d’une hiérarchie, c’est éreintant.

Vous êtes entrée à L’Obs en 2000. Pourquoi avoir choisi ce journal ?

Quand je suis entrée dans ce journal, le milieu de la presse était déjà complètement sinistré. Avoir un CDI dans la presse était déjà une sorte de miracle. L’Obs était encore une autorité en ce temps-là. Travailler pour ce journal était une situation acceptable, qui permettait de disposer des moyens d’un grand journal, d’accéder à des gens intéressants, de travailler dans des conditions décentes. En réalité, les gens auraient tué pour finir leur carrière dans cette espèce d’Académie française du journalisme… Les anciens de Libé grattaient quasiment tous à la porte ! Dans les faits, ce n’était déjà pas Byzance, mais cela restait honorable, ce n’était pas non plus Valeurs actuelles. J’avais fait un stage à L’Express, au service politique, avec Christophe Barbier, et là clairement, je savais que ça n’allait pas être possible.

caviglioliMais, à L’Obs des années 2000, il y avait encore des personnages d’envergure, comme François Caviglioli par exemple, à qui je dédie Le monde libre, qui était un peu le “Prince des journalistes”, comme on dit le “Prince des voleurs”, et à qui allait toute mon admiration. C’était un personnage très fantasque, qui avait vécu l’époque héroïque du journal Combat, qui avait été à de nombreuses reprises condamné pour offenses au chef de l’État, qui avait travaillé pour Paris Match en tant que grand reporter, en Asie du Sud-Est et ailleurs, à une époque où la presse publiait encore de somptueux reportages. Il était très spirituel. Il y avait encore de grands caractères en ces années-là. Des femmes aussi, comme Chantal de Rudder, fougueuse et hilarante, la première à avoir fait des reportages d’immersion chez les militants du Front national. Le panache n’était pas encore réprimé à cette époque. Mais peu à peu, on a pu observer un écrasement de ce type de personnages. Leur raréfaction croissante en tout cas. Très franchement, le monde de la presse mainstream n’a plus aucun intérêt désormais. Les gens y “gagnent leur vie”, c’est tout. Filet d’eau tiède convenu, réunions interminables et délires managériaux : comment être encore fier de ce métier ? Encore une fois, cette normalisation rejoint des courants de fond : on ne l’observe pas que dans la presse, mais dans l’ensemble du monde de l’entreprise, et même à l’université. Est-ce la mise sous tension de tous qui arase ainsi toute vie sur son passage ? C’est possible, je livre ces faits à l’interprétation des lecteurs.

De 2000 à 2011, vous êtes à L’Obs. En août 2011, vous rejoignez Marianne en tant que directrice adjointe de la rédaction. En 2014, vous retournez à L’Obs, où vous occupez également ce poste. Tout au long de votre essai, vous n’êtes pas avare en critiques ni à l’égard de L’Obs, évidemment, ni non plus à l’égard de Marianne, que vous accusez notamment d’être « une même social-démocratie complice et résignée, au faux nez patriote et souverainiste cette fois ». Vous n’êtes donc, à aucun moment, dupe. Alors, pourquoi avoir choisi d’attendre le moment de votre éviction pour décrire au grand public la réalité des choses ? Et, question sous-jacente, si la direction avait cédé aux pressions de vos ex-collègues (une pétition signée par plus de 800 personnes demandait votre maintien), ou si vous aviez été “recasée” comme Pascal Riché, qu’auriez-vous fait ?

Le journal Marianne a déjà répondu à mon livre par deux petits articles anonymes – c’est bien dans son style. Le premier, non signé donc, est simplement ignoble : il explique, de façon purement diffamatoire, que dans le passage dédié à Charlie Hebdo, j’affirme que les journalistes assassinés avaient écrit des cochonneries idéologiques et que, par conséquent, ils méritaient leur sort. Jamais vous ne trouverez dans mon livre une telle idée, ni a fortiori une telle phrase. Le second, toujours anonyme, a été écrit après que j’ai eu reçu le prix Renaudot : il insinue que si j’ai été primée, c’est parce que Le Point voulait se faire L’Obs, ce qui est la reconstruction du réel par des demi-habiles, des ploucs envieux qui fantasment sur le milieu germanopratin mais ne connaissent rien à son fonctionnement véritable. Je ne sache pas que J.-M. G. Le Clézio, dont le soutien a été décisif au sein du jury, soit un soldat du Point. Bref, laissons Marianne écrire anonymement ce qu’il veut, c’est dans une certaine tradition française après tout, même si ce n’est pas la plus reluisante.

Pour revenir à mon licenciement, puisque vous me posez la question, il est certain que je me suis battue avec mes camarades du journal pour sauver mon emploi. Vous le savez bien, on n’est pas dans la même situation pour chercher un travail lorsqu’on est en CDI quelque part, ou lorsqu’on est dans la nature. À part ça, c’est une évidence, Le monde libre est un livre qu’il est impossible d’écrire lorsqu’on est en poste. J’ai toujours eu des rappels à la ligne au sein du journal alors si par-dessus le marché, j’avais dévoilé leurs embarrassants secrets et dressé leur acte de décès… [Rires] Je comprendrais que l’on puisse me reprocher aujourd’hui de cracher dans la soupe si je ne m’étais jamais battue en interne, si je n’avais pas mené de combats connus de tous au sein du journal, si j’avais cautionné les errances idéologiques que certains voulaient glorifier dans les pages, de l’Uberisation généralisée de la société à la “déchéance de nationalité”.

fourestMais ça n’a pas été le cas, et cela, même mes ennemis le reconnaissent. Jusqu’au bout, j’ai cru qu’il était possible de renverser les choses. Jusqu’au bout, j’ai essayé de fédérer des gens sur une ligne claire, susceptible à mes yeux de réformer la gauche, et de la faire à nouveau gagner dans les esprits. Que ce soit au sein du journal, − Dieu merci, il y avait encore quelques individus révoltés par la dérive libérale-autoritaire du PS −, ou au dehors bien sûr. Des personnes qui avaient une autre ambition pour le dernier grand hebdomadaire de la gauche française, que le cirage de pompes de Manuel Valls, Caroline Fourest et Élisabeth Badinter.

Beaucoup de gens peuvent du reste confirmer que j’ai été sordidement placardisée au début des années 2010, après “l’affaire Botul” qui avait tant coûté symboliquement à BHL, et que c’est pour cela que je suis partie à Marianne. Je n’avais plus le droit de toucher à rien de ce qui compte. Même pour un portrait de Luc Ferry, on préférait payer un pigiste extérieur plutôt que de faire appel à moi. J’étais en train de couler à pic, je faisais du rubriquage de sciences humaines sur des formats équivalents à ceux d’un timbre-poste. C’était insensé, et tous les gens assimilés comme moi à la gauche radicale au sein du journal vivaient peu ou prou le même calvaire. Donc oui, c’est vrai, il eût été impossible de faire ce livre sans être brutalement éjectée du système, et je l’assume complètement. Le seul bénéfice de ce licenciement inique sur le fond et ignoble dans son exécution, c’est justement d’avoir libéré cette parole. Vous imaginez bien que j’en ai profité au maximum. Au moment même de la procédure, en juin 2016, les avocats m’ont dit : « Il va falloir négocier avec ces gens, sinon vous allez vous engager dans une procédure interminable et aléatoire. Évidemment, ça veut dire que vous aurez une liberté de parole restreinte. » Et ça pour moi, c’était une idée insupportable. L’essentiel était de retrouver une liberté de parole intacte et je voulais en assumer toutes les conséquences jusqu’au bout. Jamais je ne négocierai avec des mecs capables de ça. Ça tombe bien, je n’ai de toute façon plus la moindre envie de travailler pour des journaux pareils, détruits, d’inquiétants bateaux fantômes dont nul ne sait où ils vont.

Ce genre d’affaire vous transforme, on ne traverse pas une telle chose avec pour projet de recommencer à subir un régime de semi-liberté… Aussi n’ai-je nul regret d’avoir brûlé mes vaisseaux dans la presse mainstream, où je renvoie moins que jamais l’image du gratte-papier docile attendu. Venant d’une femme, c’est encore plus intolérable dans un milieu dont la réalité est encore très misogyne, et où nous sommes si peu nombreuses à accéder à des postes de pouvoir. À la fin d’un papier misérable sur mon livre, Pierre Assouline, ex-baron du Monde actuellement employé par Claude Perdriel, va jusqu’à écrire noir sur blanc une sorte de fatwa : « Le prochain employeur d’Aude Lancelin serait bien avisé de lire cette exécution s’il veut savoir ce qui l’attend. » A-t-on jamais vu souhaiter de ne jamais retrouver d’emploi à quelqu’un qu’on ne connaît pas ? Tout est dit sur les intentions à mon égard de ce petit monde qui se serre les coudes dans le mensonge. Ainsi que je l’écris dans le livre, ce licenciement a été pensé comme une proscription.

Pages 208-209, vous faites remonter la responsabilité de votre renvoi aux plus hautes sphères, vers la « tête d’épingle de l’État », selon les informations d’un « journaliste d’investigation ». Vous mettez donc, très clairement, François Hollande en cause. Quelles preuves avez-vous de ces allégations ? Si elles sont avérées, cela signifie-t-il que vous n’avez plus aucune chance de travailler pour des journaux non indépendants ?

lordonJe vous signale que François Hollande est hors jeu désormais, ce qui est tout de même une bonne nouvelle. Concernant ces faits, l’aspect évidemment le plus grave de cette affaire, j’ai en effet rencontré plusieurs journalistes d’investigation, qui tous détiennent des informations concordantes à ce sujet. Avant même le démarrage de la procédure de licenciement, un directeur de cabinet évoquait déjà le fait que messieurs Hollande et Niel s’étaient vus pour « arranger les choses à L’Obs« . Je n’étais nullement sur ce genre d’hypothèse au départ. J’ai été profondément choquée la première fois qu’on m’en a parlé, lorsqu’on m’a dit que François Hollande et Xavier Niel s’étaient permis d’évoquer, y compris devant des tiers, ma relation privée avec Frédéric Lordon. Tout ça me paraissait insensé. Et pourtant, à l’époque où mon sort a été décidé, nous étions effectivement en plein Nuit debout, et ça faisait déjà des mois qu’on me mettait en garde : « Attention, on parle anormalement de toi dans les milieux du PS. Perdriel et Hollande sont déchaînés. » Mais je le répète : tout ça me paraissait abstrait. Franchement, je pensais qu’on était encore dans un pays démocratique, pas en Allemagne de l’Est.

Dans le livre de confidences faites à Gérard Davet et Fabrice Lhomme, Un président ne devrait pas dire ça, Hollande évoque d’ailleurs Nuit debout d’une façon très intéressante, et à vrai dire rétrospectivement menaçante pour moi. Il explique, très hypocritement d’ailleurs, que ce mouvement, ces assemblées démocratiques, cette effervescence populaire, tout ça lui a plu. Mais il y a, selon lui, une frange détestable dans ce mouvement, des gens qui veulent s’en prendre au système entier, qui n’ont aucun projet d’avenir prétend-il, mais veulent simplement renverser le pouvoir, le sien en l’occurrence, à l’image de Frédéric Lordon, qui se trouve donc être mon compagnon. Hollande a d’une certaine façon bien identifié le problème. Il a compris que le danger ne venait pas des commissions antispécistes ou du potager installé sur la place de la République, mais que c’était ceux qui parlaient de grève générale, qui voulaient connecter le mouvement avec la CGT, bref, ceux qui voulaient mettre des « grains de sable partout pour bloquer le système », qui menaçaient le PS et, accessoirement, sa réélection.

Ce qui est affolant dans cette histoire, et vous le dites dans le livre, c’est le parallèle assez grotesque qu’il a fait entre Nuit debout et les manifestations du 11 janvier 2015. Il a donné l’impression de dire que ces dernières étaient autrement plus importantes et qu’elles exprimaient un soutien à son égard (et à son gouvernement)…

Absolument. On n’a pas assez analysé cette compétition symbolique atroce que le pouvoir a instauré entre Nuit debout et les manifestions post-attentats de 2015. Comme si ces dernières exprimaient un quelconque soutien au pouvoir, ce qui relève d’une récupération indécente. J’observe que messieurs Finkielkraut et Bruckner ont fait exactement la même chose. L’idée qu’on cesse enfin de trembler devant l’islam radical pour se recentrer sur la politique, sur ce qui peut réellement nous unir au-delà de la peur, leur déchirait visiblement le cœur. Cette compétition est irresponsable et odieuse. Le 11 janvier et Nuit debout ne devraient en aucun cas être opposés. Je dirais même que l’un pouvait venir guérir les blessures de l’autre. Mais ceux qui veulent exploiter l’atmosphère mortifère dans laquelle nous vivons depuis le début de l’année 2015 ne l’entendent pas de cette oreille. Les meilleures ventes en librairie de la fin d’année 2016 sont sans ambiguïté à cet égard : Buisson, Zemmour, Villiers, ainsi que trois ou quatre témoignages en rapport avec le Bataclan. Tout cela produit une atmosphère difficilement respirable qui annonce une campagne électorale à hauts risques. Car le pays est moralement bien plus dégradé qu’en 2002. Tout est donc en place pour le pire.

Le livre d’Emmanuel Todd (Qui est Charlie ?) a été une sorte de début de la fin pour vous…

toddC’est vrai. On me reproche encore aujourd’hui d’avoir donné la parole à Emmanuel Todd sur Charlie Hebdo, de ne pas lui avoir cassé la gueule au cours de l’entretien, de ne pas avoir organisé un guet-apens où un quelconque Philippe Val serait venu par derrière lui régler son compte. Pour moi, Todd est un intellectuel important, a fortiori sur ces questions-là, aussi j’assume complètement cette Une choc que nous avions faite, « Le 11 janvier a été une imposture », et bien sûr le grand entretien qui la portait. Non seulement le procès de “mauvais Français” qui est fait à Todd est une honte, mais je dirais tout au contraire que seuls les gens comme lui peuvent aujourd’hui prémunir ce pays contre une guerre civile. Ceux qui ont compris que l’affrontement avec les musulmans était la certitude d’un désastre pour la France.

On ne peut pas ne pas vous poser une autre question sur le prix Renaudot. Certains y ont clairement vu une opération montée par Le Point contre un journal concurrent. Au-delà de ces querelles, les personnalités qui composaient le jury (Besson, Beigbeder, Giesbert…) ne sont-ils pas ironiquement aussi d’excellents représentants de cette pensée tiède que vous dénoncez ? Et avez-vous songé à le refuser ?

Non, je n’ai évidemment jamais pensé à le refuser. Elle serait là, la vraie tartufferie. J’ai été suffisamment malmenée, vous ne trouvez pas ? Alors maintenant, qu’une fraction du milieu littéraire veuille me défendre, c’est plutôt une bonne nouvelle, je trouve. Il se trouve en effet que de nombreux membres du milieu intellectuel, littéraire et journalistique ont été très choqués par ce qu’on m’a infligé. Beaucoup l’ont pris comme un message adressé à chacun d’entre eux aussi. Le signe d’un changement d’époque. Disons qu’un système de solidarité ancien s’est réveillé face à la violence de ces brutes managériales d’un nouveau type. Le président du prix, Patrick Besson, a été personnellement touché par le livre car, lui aussi, a eu à subir en son temps des descentes musclées de la part de la police intellectuelle du “monde libre”, et lui aussi a connu l’ostracisation et les blessures qu’elle engendre. Ce livre, il l’a lu comme un éloge de la presse telle qu’il l’avait aimée, telle qu’elle n’est plus, telle qu’elle reviendrait peut-être, mais seulement si nous nous battons. S’il fallait chercher un scandale, ce serait plutôt dans l’acharnement des dirigeants de L’Obs contre moi, par-delà mon licenciement, qui aurait pourtant dû rassasier leur rancune. Qu’un quasi centenaire comme Jean Daniel s’abaisse à me déverser un torrent de boue sur la tête le jour de l’attribution du prix est assez misérable. Mais tout cela est sans importance au fond. Ce prix est pour moi à la fois une revanche et une protection. Un message qu’une partie de l’institution a envoyé à une autre partie de l’institution.

Vous vous réclamez d’une certaine proximité avec Jean-Claude Michéa, tout en restant proche de la gauche radicale, de Lordon à Badiou. Que retenez-vous de la lecture du philosophe montpelliérain et adhérez-vous à la critique qu’il fait de la gauche dans son ensemble ?

Jean-Claude MichéaPour moi, la pensée de Michéa a été extrêmement importante au début des années 2000. Impasse Adam Smith est un livre intellectuellement précurseur à bien des égards. Tout ce que font aujourd’hui les Jean-Pierre Le Goff n’est que notes en bas de page de la pensée de Michéa. Ce dernier, disciple d’Orwell et de Pasolini dont il est un passeur merveilleux, a montré, par une démonstration à la fois philosophique et historique précise, comment la gauche a sciemment sacrifié le peuple, et opté pour des combats de substitution depuis trente ans. Je pense toutefois qu’il fait aujourd’hui l’objet d’un immense malentendu. Il a été récupéré par les milieux de droite, et cela devient très compliqué de le citer parmi la gauche intellectuelle, où il est l’objet d’inlassables calomnies. Au mieux, on l’y considère comme un rouge-brun, ce qui n’est pas très flatteur. Je regrette qu’il ne se défende pas assez par rapport à ça. Il est vrai qu’il vit très retiré, dans le Sud, et que certains déplacements de pièces dans le champ intellectuel lui ont échappé. Depuis les années 2000, le paysage entier a glissé vers la droite identitaire. On ne peut donc pas intervenir sans en tenir compte, comme si Jack Lang et Harlem Désir menaient encore la danse. Politiquement, sa situation demeure toutefois très intéressante et originale. Tout comme Michéa, je considère que le capital est l’ennemi, et tout comme lui, ça ne fait pas de moi une communiste. Je pense en effet que, dès la racine, le communisme part de travers : ses postulats sur l’être humain sont faux. D’ailleurs, cet été, tout en écrivant Le monde libre, je lisais Les Hauteurs béantes d’Alexandre Zinoviev, qui est un pamphlet terrible sur le socialisme réel, la société communiste, un brûlot à l’humour ravageur, signé par un homme à qui on a tout enlevé pour avoir écrit ce livre.

Pour en revenir à Michéa, il commet des erreurs de stratégie médiatique, mais c’est à mon sens un effet de son éloignement, à la fois géographique et intellectuel. Il a tort, par exemple, de continuer à intervenir chez Finkielkraut, ou chez Causeur, car ce ne sont plus des lieux de débat fréquentables. Je n’ai pas réussi à me faire entendre de lui sur ce point… Si vous arrivez un jour à lui faire comprendre que, dans la situation politique présente, Finkielkraut est en soi beaucoup plus dangereux qu’Anne Hidalgo, et que le maoïsme n’a aucune chance de prendre le pouvoir en France… Mais sur le fond, bien sûr, ce n’est pas parce que la réaction est le danger “numéro un” qu’il faut s’abstenir de critiquer les années rouges si la chose vous semble indispensable. Il est légitime de maintenir les deux fronts ouverts, mais parfois, on a le sentiment que Michéa ne mesure pas suffisamment la gravité ce qui est en train de se passer. C’est un regret que j’ai.

« Tout comme Michéa, je considère que le capital est l’ennemi, et tout comme lui, ça ne fait pas de moi une communiste. »

Peut-être que la gauche ne s’est pas intéressée à lui… Notamment avec les critiques qu’ont faites de lui Lordon, Boltanski ou Halimi.

C’est un des dangers du champ médiatique. À force de se faire tirer dessus par la gauche, certains intellectuels hétérodoxes finissent par ne plus parler qu’à la droite, parce qu’ils ont l’impression qu’il n’y a que là qu’ils sont compris, ce qui est extrêmement dangereux. Pour ma part, je ne comprends pas qu’on puisse parler à Causeur, véritable plateforme intellectuelle de l’islamophobie contemporaine, qui publie même un raciste échevelé comme Renaud Camus, et de la même façon, je suis estomaquée quand je vois Jacques Julliard interviewé à la une d’Éléments. Ce n’est pas possible de s’exprimer dans les colonnes d’Alain de Benoist, cela revient à orchestrer son blanchiment. Je précise qu’Éléments m’avait demandé un entretien pour Le monde libre, que j’ai refusé bien sûr. D’ailleurs, c’est drôle, au début, lorsqu’ils proposent l’entretien, ils sont très aimables et sinueusement flatteurs. Et à partir du moment où vous déclinez, au motif vous ne parlez pas à la droite néo-paganiste, là, ils deviennent presque insultants, ce qui m’a confirmé dans l’idée que rien n’est possible avec ces gens. En exhibant des fétiches de la gauche dans leurs colonnes, ils savent très bien ce qu’ils font. C’est dommage qu’il n’y ait pas toujours en face la même intelligence stratégique.

Ludivine Bénard & Adlene Mohammedi

Nos Desserts :

14 réponses »

  1. Aude Lancelin a conservé un mode de pensée totalitaire. Eléments est une bonne revue qui préconise le débat, c’est cela la démocratie. Dans le dernier numéro un entretien avec Bernard Langlois, encore un qui s’est fait « manipuler »? Ne pas débattre c’est provoquer la violence.

  2. Heureux d’ avoir lu jusqu’ au bout ce texte excellent et dont on ne remarque pas la longueur. Je crois par contre qu’ « Eléments » (que j’ avoue ne pas avoir lu !) est infiniment plus honnête que « l’ Obs », « Marianne », « Le Monde » et « Charlie Hebdo ». Il me semble par ailleurs que si Aude Lancelin appliquait son esprit acéré à ce que fut au 20 éme siècle le communisme, notamment en Allemagne de l’ Est, elle serait moins sévère à son égard. Merci pour ce moment.

  3. Dans un entretien fort maladroit, mené par Ludivine Bénard et Adlene Mohammedi pour le site Le Comptoir, l’ancienne directrice adjointe du Nouvel Observateur Aude Lancelin a tenu à clore son intervention sur les médias en mettant en cause la revue Éléments. Elle y déclare : « Éléments m’avait demandé un entretien pour Le monde libre, que j’ai refusé bien sûr. D’ailleurs, c’est drôle, au début, lorsqu’ils proposent l’entretien, ils sont très aimables et sinueusement flatteurs. Et à partir du moment où vous déclinez, au motif que vous ne parlez pas à la droite néo-paganiste, là, ils deviennent presque insultants, ce qui m’a confirmé dans l’idée que rien n’est possible avec ces gens. »

    Naturellement, aucun collaborateur d’Éléments n’a insulté Aude Lancelin ni même… presqu’insulté ! Pour le dire tout net, nous avons été stupéfait de cette accusation un peu bêtasse. Les lecteurs honnêtes peuvent consulter les échanges de courriels que nous publions bien volontiers (en fin d’article) pour que chacun se fasse une opinion (1). Invariablement, les collaborateurs d’Éléments adoptent la même courtoisie avant, pendant et après les entretiens de personnalités, que ces dernières acceptent, refusent ou s’agacent. De même, Éléments n’a jamais été « sinueusement flatteur », mais sincèrement intéressé par un document sur les coulisses du journalisme à la française, qui reste passionnant malgré le coup de Jarnac à notre endroit par son auteur !

    Pourquoi avions-nous pris contact avec Aude Lancelin ? Il se trouve que l’excellent journaliste Saïd Mahrane avait évoqué, dans Le Point, les mânes de Jean Cau, de Guy Hocquenghem et de la Nouvelle Droite pour saluer la sortie du livre de sa consœur. À Éléments, nous avouons quelques faiblesses : certains noms agissent sur nous comme des décharges électriques. Cau et Hocquenghem en font partie. Ils nous ont conduits au livre d’Aude Lancelin. Il n’y a pas à regretter nos engouements. Ils nous permettent de mettre au jour les mauvaises manières.

    C’est ainsi que pour se dédouaner, Aude Lancelin reprend l’antienne surannée de certains journalistes, qui n’ont jamais fait l’effort de nous lire, selon laquelle les intellectuels ou les écrivains que nous interrogeons sont au mieux de doux illuminés qui ne se rendent pas compte de ce qu’ils font, et au pire des victimes que nous piégeons, tant il est vrai que nous avançons masqués pour collectionner « des fétiches de la gauche » dans nos colonnes. « Ils [Éléments] savent très bien ce qu’ils font, croit savoir Aude Lancelin. C’est dommage qu’il n’y ait pas toujours en face la même intelligence stratégique. »

    De quoi cette accusation est-elle le nom ? Au delà du désarroi d’une journaliste qui a du mal à se défaire des reflexes conditionnés inculqués par ses anciens employeurs, il convient de préciser qu’Éléments n’a jamais fait de chasse aux « fétiches de gauche ». Pour rappel, Éléments a toujours été un magazine du temps long. Mais qu’importe ! La sidération d’Aude Lancelin ne s’arrête pas à ce genre de chose. Prenons l’exemple de Jacques Julliard qui l’inquiète tant. « Je suis estomaquée, dit-elle, quand je vois Jacques Julliard interviewé à la une d’Éléments. Ce n’est pas possible de s’exprimer dans les colonnes d’Alain de Benoist, cela revient à orchestrer son blanchiment. »

    [ la journaliste affirme avoir lu Les Hauteurs béantes d’Alexandre Zinoviev, dont Éléments s’honore d’avoir publié un grand entretien dans les années 2000 alors que l’écrivain russe était interdit dans les colonnes du Nouvel Observateur pour déviationisme rouge-brun ! ]

    C’est à notre tour d’être « estomaquée » par l’aplomb d’Aude Lancelin. N’a-t-elle pas dirigée les rubriques « Idées » de deux grands hebdomadaires parisiens (Le Nouvel Observateur et Marianne) pendant plus d’une décennie où elle a côtoyé quotidiennement Jacques Julliard, qui n’a jamais caché l’attention qu’il portait aux travaux d’Alain de Benoist ? N’a-t-elle jamais ouvert la revue Mil neuf cent, anciennement Cahiers Georges Sorel, que dirige le même Jacques Julliard et dans laquelle Alain de Benoist a collaboré bien avant que Julliard n’intervienne dans les colonnes d’Éléments ?

    D’un certain point de vue, la situation intellectuelle est bien plus grave que l’imagine Aude Lancelin ! Et pour prendre le cas de Jacques Julliard, bien malin celui qui peut dire qui a été le premier à exhiber un fétiche de droite (Alain de Benoist) dans une revue de gauche (Mil neuf cent) ou un fétiche de gauche (Jacques Julliard) dans une revue de droite (Éléments) ? À coup sûr et l’un et l’autre, qui sont des esprits libres, s’en soucient comme d’une guigne.

    Trop occupé à survivre au sein de la haute hiérarchie des grands médias parisiens, Aude Lancelin n’a pas vu, n’a pas voulu voir et, malheureusement, ne voit toujours pas la nouvelle culture qui s’élabore sur les marges, dans les petites revues dont on ne parle pas dans les revues de presse, dans les clubs de pensée dissidents qui ne sont pas subventionnés et sur les sites de « réinformation » qui éclosent sur Internet. Cette nouvelle culture échappe pour une large part au clivage droite-gauche. Et c’est tant mieux !

    Il ne faut pas désespérer d’Aude Lancelin : elle est sur la bonne voie. En publiant Le monde libre, elle a effectué un premier pas en dehors du système médiatique – et c’était la raison pour laquelle nous l’avions conviée à un dialogue dans Éléments. Il faut lui laisser du temps pour comprendre que son monde a basculé définitivement. Pour écrire son livre, Le monde libre, la journaliste affirme avoir lu Les Hauteurs béantes d’Alexandre Zinoviev, dont Éléments s’honore d’avoir publié un grand entretien dans les années 2000 alors que l’écrivain russe était interdit dans les colonnes du Nouvel Observateur pour déviationisme rouge-brun ! Telle est prise qui croyait prendre !

    Mais après Zinoviev, c’est Marcel Proust qu’Aude Lancelin devrait lire. La journaliste parisienne doit en effet quitter au plus vite sa panoplie de maîtresse de maison bourgeoise qui distribue les bons et les mauvais points, telle madame Verdurin qui s’inquiète de la moralité des invités de son salon et se vexe à chacune de leur incartade. À cet égard, les leçons de stratégie de communication qu’elle assène à Jean-Claude Michéa et ses reproches en provincialisme ont quelque chose de gênant pour le lecteur.

    – Non, ma chère, ce n’est plus possible d’inviter Michéa dans notre salon, c’est « un rouge-brun, ce qui n’est pas très flatteur », et puis « cela devient très compliqué de le citer parmi la gauche intellectuelle ».

    Pascal Eysseric

  4. Ping : En Vrac
  5. Après lecture de son article sur Claudine Tiercelin on peut clairement dire qu’en ce qui concerne la philosophie analytique Aude Lancelin ne sait absolument pas de quoi elle parle. En a-t-elle seulement lu une ligne ? J’en doute…

  6. Voir également https://www.vice.com/fr/article/interview-aude-lancelin-le-monde-libre
    Deux expressions me viennent à l’esprit en lisant la prose grotesque, propagandiste et délirante de la Lancelin : Parti révolutionnaire institutionnel (http://fr.liberpedia.org/Parti_R%C3%A9volutionnaire_Institutionnel ) et bien sûr, je l’ai déjà dit mais ça vaut la peine de le répéter, Folie française (http://fr.liberpedia.org/Folie_fran%C3%A7aise ).

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