Société

Le salafisme de l’Arabie saoudite à la France : itinéraire d’un enfant gâté

Au cours de la seconde moitié du XXe siècle, la lecture salafiste littéraliste de l’islam, qui s’articule principalement autour d’un rejet de ce qui n’est pas “islamique” et d’une imitation des premiers musulmans, exerce une influence considérable sur le monde musulman. Néanmoins, l’uniformisation des masses musulmanes par le salafisme promue par le “clergé saoudien” rencontre des résistances dans les pays composant ce vaste espace, qui ont des histoires, des cultures ou encore des écoles juridiques musulmanes issues de traditions différentes. C’est une toute autre histoire pour les pays occidentaux touchés par le déclin et traversant des crises identitaires. Au début des années 2000, cet islam hors-sol rencontre une jeunesse française déracinée et en quête de reconnaissance.

Dans un précédent article consacré au salafisme comme « maladie infantile de la modernité », nous avons exploré les origines de ce qu’on appelle communément le salafisme. Ici, nous nous pencherons sur l’arrivée de ce phénomène dans l’Hexagone avant d’explorer dans un dernier article les conséquences de cette orthopraxie de la rupture.

Petite typologie du salafisme

  • Salafisme scientiste/littéraliste
    Il s’agit d’une lecture littéraliste de l’islam dont l’objectif est d’imiter les premiers musulmans, qu’une parole attribuée au prophète Muhammad consacre comme ceux qui ont le mieux pratiqué l’islam. Cette compréhension fait de l’imitation du prophète la clé d’entrée au paradis. L’accent est mis sur tout texte mettant en avant les critères qui permettent de différencier les musulmans authentiques des égarés et des non-musulmans. Le port de la barbe, le fait de porter le pantalon au-dessus des chevilles ou encore le brossage des dents avec le bâton d’arak sont ainsi recommandés. Les salafis littéralistes refusent toute réflexion visant à trouver des médiations entre le texte et le contexte. Ils estiment en effet que l’islam est un produit fini, à appliquer tel quel à toute époque. Enfin, ils refusent de s’impliquer dans toute question politique et géopolitique, et rejettent la critique des gouverneurs.
  • Salafisme politique
    Les salafis à tendance politique ou participative font de l’engagement politique le meilleur moyen de revivifier ou défendre les valeurs d’un islam épuré de fausses pratiques. Si les idées des Frères musulmans ont participé à l’émergence de cet engagement, certains littéralistes ont fait évoluer la doctrine par la prise en compte des objectifs de justice sociale et à la lumière des situations politiques. Au Koweït, par exemple, le savant Abderrahman Abdelkhalaq est un des premiers à lancer un parti dès les années 1980.
  • Salafisme jihadiste
    S’ils partagent la lecture littéraliste et le même dogmatisme avec les salafis littéralistes et politiques, les jihadistes vont encore plus loin que les salafis politiques en récusant la participation politique, au motif que l’organisation politique qui n’applique pas la charia (qu’ils considèrent comme la loi de Dieu, bien qu’il en existe d’autres lectures) est mécréante. Ils font de la lutte armée une obligation.

Mondialisation du salafisme

Le salafisme qui prospère en France est sa version scientiste ou littéraliste. La mouture wahhabite originelle produite au XVIIIe siècle dans la région du Najd (dans la péninsule arabique) a connu plusieurs évolutions depuis sa création.

Le wahhabisme est né de la volonté de retour aux textes prônée par le savant Muhammad ibn Abd al-Wahhab et a été permise par le pacte de Najd de 1745, avec l’émir Muhammad al Sa’oud, qui y voyait un bon moyen de maitriser les populations conquises. Ce mouvement religieux  pénètre dans le monde arabo-musulman au début du XXe siècle notamment grâce des penseurs de la nahda – mouvement de renaissance identitaire et religieux dans le monde musulman –, tels que Muhammad Rashid Rida. L’intellectuel syrien puisera des éléments de la doctrine wahhabite pour définir clairement ce que doit être la croyance des musulmans sur le plan du dogme. Son salafisme est quelque peu différent de celui des wahhabites et des scientistes-littéralistes qui suivront : il cherche davantage à s’inspirer qu’à imiter les premières générations de musulmans. Quoiqu’il en soit, sa volonté de tracer clairement les contours de l’identité musulmane et de s’éloigner de toute pratique folklorique et atténuée de l’islam participe à redéfinir l’identité des musulmans et nourrit le réveil arabe alors en plein effervescence. « Les réformistes en quête d’hégémonie dans le champ religieux entendent promouvoir la redécouverte d’une tradition plus authentique et émettent d’innombrables critiques à l’encontre de tout ce qu’ils qualifient de superstitions ou d’innovations blâmables. […] Après la conquête du Hedjaz (1924-1926), il [Rashid Rida] s’oriente vers le wahhabisme : fasciné par la réussite d’Ibn Saoud et fort de son soutien, il devient un de ses fervents partisans, en même temps qu’il attaque de plus en plus des pratiques accusées d’être contraires au principe d’unicité divine. » (Augustin Jomier, dans Islams Politiques, ouvrage rédigé sous la direction de Sabrina Mervin et Nabil Mouline)

Avec la découverte du pétrole quelques décennies plus tard et le pacte avec les Américains, l’alliance historique des théologiens et de la monarchie saoudienne accouche d’une institutionnalisation du champ religieux en Arabie saoudite et permet la diffusion à grande échelle du littéralisme salafiste.

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D. Salman al Awdah, emprisonné par le royaume saoudien au moment de la guerre du Golfe

Les premiers Frères musulmans, sous la houlette d’Hassan al-Banna, se distinguent des salafistes par leur réformisme (tout en empruntant quelques concepts à la doctrine wahhabite). Au début des années 1950, des cadres et intellectuels de la confrérie fuiront la répression de Nasser et trouveront refuge en Arabie saoudite. Le royaume a alors besoin d’enseignants pour alphabétiser sa population. Rapidement, l’enseignement public sera noyauté par les Frères. Stéphane Lacroix, spécialiste du monde arabe, confirme : « Le système d’éducation est à ce point contrôlé par les Frères musulmans qu’il faudrait vingt ans pour le changer totalement. »  L’influence des Frères sera un paramètre déterminant dans l’émergence d’un salafisme politisé et militant, ce qui n’a pas vraiment été du goût du royaume saoudien. Le point d’orgue sera la contestation par de nombreux imams et prédicateurs de la présence de troupes militaires américaines dans la péninsule arabique au début des années 1990 lors de la guerre du Golfe. Ils seront incarcérés pendant plusieurs années. Aujourd’hui encore, le pouvoir saoudien n’hésite pas à enfermer tout savant prenant des positions politiques. En 2013 quand dix-huit imams ont été condamnés pour avoir tenu des sermons en faveur des Frères musulmans en Égypte et en Syrie.

Face à ce salafisme politisé, la monarchie saoudienne s’est toujours appuyée sur plusieurs savants ayant acquis une grande notoriété dans le monde musulman. Ibn Baz, Utheymin et Al Albani sont les trois grandes figures du salafisme officiel. Durant près d’un demi-siècle (entre les années 1950 et la fin des années 1990), ils enseigneront au monde musulman en général et aux futurs théologiens en particulier une lecture de l’islam reposant sur la revivification du modèle prophétique. Insistant sur les aspects extérieurs, ils ont pour but de diffuser un modèle de société issu de l’Arabie du VIIe siècle (y compris ses spécificités culturelles propres à la péninsule arabique) souvent fantasmée. Déconnectés des problématiques que rencontrent les musulmans en Occident, ils proposent une lecture religieuse où il suffirait d’imiter les gestes des musulmans du VIIe siècle pour que la communauté des croyants reçoive l’appui de Dieu et retrouve sa gloire d’antan. Ce type de discours simpliste et incarné par une sorte de Vatican islamique (disposant de moyens financiers puissants pour propager leurs idées) trouvera résonance dans un monde arabe en pleine décolonisation et à la recherche d’une identité islamique. L’universitaire tunisien Hamadi Redissi n’hésite d’ailleurs pas à sous-titrer son ouvrage Le pacte du Najd : « ou comment l’islam sectaire est devenu l’islam ». En effet, l’islam saoudien va s’imposer comme référent et exercer une influence considérable dans le monde musulman.

Salafisme 2.0

Dans les années 1980 et 1990, le discours salafi était relativement marginalisé en France. Ce sont surtout les musulmans venant du Maghreb, notamment à cause de l’immigration liée au travail, qui tiennent les mosquées et le discours islamique. La montée en puissance de l’Union des organisations islamiques en France (association dans la lignée des Frères musulmans) dans les années 1990, leur prétention à lire les textes à la lumière du contexte et de développer un islam plus politique et intellectuel, font barrage aux aspirations des quelques prédicateurs salafistes de l’Hexagone qui peinent à obtenir les soutiens du royaume saoudien qu’ils admirent. Contrairement aux idées reçues, l’Arabie saoudite a financé très peu de mosquées en France. Dans les colonnes du Point, Bernard Godard, ancien Haut fonctionnaire du ministère de l’Intérieur et des Cultes explique : « Contrairement aux idées reçues, l’argent du Golfe n’est jamais accompagné d’une contrainte doctrinale. C’est même l’inverse. Les Saoudiens ne cherchent pas à exporter le wahhabisme et ils n’ont aucune confiance dans le salafisme que l’on croise en France. Les salafistes se comportent comme des coucous : ils font leur nid dans une mosquée existante qu’ils reprennent en main. La plupart des mosquées identifiées comme telles (Longjumeau, Noisy, ou Stains) sont en fait des communautés qui ont été prises en main par des salafistes locaux. La seule exception connue est celle de la mosquée de Marseille, tenue par un leader salafiste saoudien. De jeunes prédicateurs français salafistes comme l’imam de Brest se rendent régulièrement en Arabie saoudite. Ils ne recueillent aucun fonds officiel et essayent de bricoler des financements parmi leurs réseaux de relations. »

Comment le salafisme scientiste a-t-il bien pu pénétrer dans l’Hexagone ? Et comment expliquer l’engouement qu’il suscite depuis le début des années 2000 ?

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La poussée d’Internet au début des années 2000 propulse le message littéraliste. Une multitude de sites et blogs prolifère et propose un islam clé en main, facile à assimiler et à maîtriser. Le discours est simple et efficace. Le site Al Baïda, qui s’est imposé comme la référence au début des années 2000, expose toute l’argumentation devant mener le musulman à entrer dans ce que les initiés appellent le minhaj (la voie). Un hadith (parole attribuée au prophète de l’islam) annonce, en page d’accueil : « Je vous ai laissé sur une voie claire de nuit comme de jour, ne s’en égare que celui qui est voué à la perdition. » La voie salafi prétend être celle qui va sauver les musulmans de l’égarement et du feu de l’enfer. Sur le site, les promoteurs du salafisme sélectionnent quelques versets et quelques hadiths pour justifier l’adhésion au minhaj. Ce bricolage théologique balaye 1400 ans d’histoire et de recherches scripturaires de doctes musulmans. Le hadith du groupe sauvé est un pilier de la rhétorique salafi : « Ma communauté se séparera en 73 factions/groupes. Toutes sont au feu, sauf une d’entre elles : ce que moi-même (le prophète) et mes compagnons suivons ». Cette parole attribuée au prophète est complétée par une autre indiquant : « Les meilleurs de ma communauté sont ma génération, celle qui vient après et celle qui vient après. » Les salafistes prétendent être ceux qui suivent cette voie sauvée. L’aspirant au minhaj peut alors se former en trois clics et quelques conférences audios. Internet permet de délivrer des kits pour se fabriquer en peu de temps une grille de lecture d’un islam authentique, pur et permettant de devenir quelqu’un ! Et c’est justement cette promesse qui répond à un besoin de reconnaissance propre à notre époque.

Un islam déraciné

Adhérer au minhaj salafi implique de faire table rase du passé. Il s’agit avant tout de reconnaître son égarement et de rejeter tout ce qui peut mener au shirk (le fait de donner des égaux à Dieu). Selon les salafistes, si la communauté musulmane est si faible, c’est parce que leur ‘aqida (croyance) n’est pas correcte, et plus particulièrement leur compréhension du tawhid (unicité de Dieu). De plus, la majorité des musulmans commettent des bid’as (innovations) en inventant des choses qui n’ont été prescrites ni par Dieu, ni par le prophète de l’islam. L’analyse du monde pour les salafistes, tient en ces quelques mots.

salafiste.jpgÀ partir de ce maigre constat, le salafisme prétend construire un musulman fidèle aux origines de l’islam, parfait clone des premières générations. Évidemment, ce discours trouve un écho favorable chez les musulmans possédant une faible connaissance de l’histoire de l’islam et des sciences islamiques. Il est encore plus audible auprès d’une population identitairement fragile, voire même en crise. La découverte du minhaj équivaut à un born-again (sentiment de renaissance) et le croyant développe alors le sentiment d’être parmi les élus. Il perçoit la vérité quand les autres sont dans les ténèbres. Cette sensation peut aussi être le fruit d’un conditionnement aux théories complotistes post-2001 en vogue sur YouTube, faisant des musulmans les cibles d’une conspiration sioniste et franc-maçonne. Ainsi, le fait d’être minoritaire dans le minhaj et d’être critiqué et diabolisé par les autres tendances de l’islam comme par les non-musulmans ne fait que conforter le néosalafiste dans son entreprise.

La croissance du salafisme en France depuis le début des années 2000 s’explique entre autres par le fait que de nombreux jeunes français sont désœuvrés et peinent à trouver leur place dans une société qui les considère peu et qui est consumée par la dynamique libérale. Après que le capitalisme ait progressivement dissout les repères et noyé les individus dans les eaux glacées du calcul égoïste (Marx), de nombreux jeunes nourris à la promesse du paradis sur terre cherchent une place dans une France où l’État se révèle incapable de produire du lien social. Devant l’injonction à être performants consommateurs, les personnes en difficulté sociale, professionnelle et économique trouvent refuge dans les communautés. En effet, le processus d’atomisation de la société en « monades, dont chacune a un principe de vie particulier et une fin particulière » (Engels) se heurte à la nécessité humaine de vivre avec les autres. Aussi, le retour aux communautés est une réaction à l’expansion du libéralisme. Le salafisme est une tentative de recomposition d’une communauté utopique. Cependant, cet islam hors-sol attire, surtout en Occident, des individus déracinés et accouchent de micro-communautés artificielles et superficielles, semblables aux tribus de Maffesoli.

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