Politique

Aurélien Bernier : « Le Parti socialiste est le premier responsable de la montée du Front national »

Penseur et militant de la gauche radicale et de la décroissance, Aurélien Bernier est en passe de devenir un habitué du Comptoir. Récemment, nous parlions avec lui de la nécessité de la démondialisation et de la décroissance. Aujourd’hui, l’auteur de « La démondialisation ou le chaos » (éditions Utopia) revient pour nous sur les élections présidentielles de 2017. L’occasion bien malheureuse de confirmer ses analyses mais aussi de comprendre l’évolution du FN à l’aune de la perte de cohérence de la gauche, pour tâcher de mieux la retrouver.

Le Comptoir : Quelles sont selon vous les principales erreurs que la gauche a commises dans sa lutte contre le FN ?

Aurélien Bernier : Lorsque j’ai écrit La gauche radicale et ses tabous en 2014, je cherchais à comprendre pourquoi trois questions majeures avaient été abandonnées par la gauche au Front national : la souveraineté, le protectionnisme contre le libre échange, la rupture avec l’Union européenne.

FN gauche 1Quand on se penche sur l’évolution des discours politiques, on observe que le Parti communiste français avait, jusqu’en 1997, un message clair sur ces grandes questions. L’Union européenne était présentée, à juste titre, comme une union supranationale de la classe dirigeante conçue pour imposer aux peuples des mesures ultralibérales. Le PCF refusait la monnaie unique et défendait, à la place, une monnaie commune. Il dénonçait le dumping et les délocalisations provoquées par le libre échange. Enfin, il n’avait pas honte de se battre pour la souveraineté nationale en expliquant qu’il existait une vision nationaliste de la souveraineté – celle du Front national – et une vision progressiste.

Tout cela a brutalement changé au printemps 1997, quand le PCF est entré dans la “gauche plurielle” du gouvernement de Lionel Jospin. Le Parti socialiste ne pouvait pas accepter dans cette majorité un discours aussi radical que celui du PCF. Il a donc exigé de Robert Hue, alors secrétaire national du PCF, qu’il atténue ses positions. Or, malheureusement, les communistes ont cédé à cet ultimatum. Citations à l’appui, je montre comment le PCF est passé, en quelques jours, d’un refus de l’euro à une critique des conditions de passage à l’euro. Quelques mois plus tard, à l’Assemblée nationale, Robert Hue se déclarait “euro-constructif”. Il s’alignait finalement sur l’idée qu’il était possible et souhaitable de réformer l’Union européenne “de l’intérieur” et, plus globalement de changer la mondialisation “de l’intérieur”. C’est à dire sans rupture radicale avec la classe dirigeante. À partir de cet instant, le Front national avait le champ libre sur l’antimondialisme, le protectionnisme, la souveraineté…

« Le PCF est passé, en quelques jours, d’un refus de l’euro à une critique des conditions de passage à l’euro. »

Sylvain Crépon dénonce l’antifascisme obsessionnel d’une certaine gauche qui l’aurait conduit à ne pas comprendre et donc à ne pas combattre efficacement un Front national qui a évolué. Quel est votre avis sur l’évolution du Front national ?

Je suis de cet avis. Qu’on le veuille ou non, le Front national de Marine Le Pen n’a pas les attributs d’un parti fasciste. Et cela n’empêche en rien de le combattre, car il a suffisamment de défauts : nationaliste, libéral, productiviste, autoritaire, conservateur en matière d’ordre social… L’attaquer avec un discours antifasciste traditionnel ne lui fait pas perdre une seule voix et, au contraire, décrédibilise ses détracteurs.

Ce qui m’insupporte, c’est de voir des mouvements d’opposition de gauche au Front national expliquer à grands renforts de mauvaise foi et de fausses évidences que la sortie de l’euro serait une catastrophe, et cela uniquement parce que Marine Le Pen propose de sortir de l’euro. Même chose pour le protectionnisme. Or, sur ces sujets, le Front national a raison, et il ne faut pas avoir peur de le dire. Il a raison car il a tout simplement pillé des intellectuels de gauche radicale ! Dans son livre de 2012 (Pour que vive la France) et dans le chapitre qui traite de la mondialisation, Marine Le Pen cite plusieurs fois Le Monde diplomatique et son directeur, Serge Halimi. Elle déclare s’inspirer de Frédéric Lordon. Cette manœuvre de récupération est incroyable, mais si elle nous empêche d’envisager un protectionnisme de gauche ou une sortie de l’Union européenne par la gauche, nous sommes foutus.

« Sur [la sortie de l’euro], le Front national a raison, et il ne faut pas avoir peur de le dire. Il a raison car il a tout simplement pillé des intellectuels de gauche radicale ! »

Cette évolution du Front national a été très habile, et elle lui a permis de devenir majoritaire dans la classe ouvrière. Mais il y a un vice fondamental dans sa position : Marine Le Pen prétend dépasser les questions de classes sociales en voulant unir le patronat et le salariat français grâce au patriotisme. Cela revient à figer l’ordre social, ce qui est totalement conservateur et à l’opposé d’une vision de gauche. Cela sert la classe dirigeante française, et pas la classe dominée. Pas besoin d’invoquer Hitler ou Mussolini pour montrer cela et pour combattre cette extrême droite.

Le FN a réussi à passer le second tour de l’élection présidentielle de 2017, mais avec moins de points que ce que l’on pensait. Quel est selon vous l’acteur de gauche ayant été le plus intelligent face au FN lors de la présidentielle, et pourquoi ?

Jean-Luc Mélenchon a été brillant. Il s’en est fallu de peu pour qu’il accède au second tour à la place de Marine Le Pen. Mais l’analyse que je fais sur le fond programmatique de la campagne France insoumise est mitigée.

Néanmoins, on peut dire qu’une page est tournée sur la question de la souveraineté : une partie de la gauche n’est plus honteuse et assume à nouveau la reconquête de cette souveraineté confisquée par l’Union européenne ou, via le libre échange, par les multinationales. La France insoumise réclame du protectionnisme et reprend à son compte le drapeau français comme le faisait le PCF avant la fin des années 2000.

Dans les déceptions, la question européenne a encore une fois été mise de côté. Et quand elle ne l’était pas, nous étions dans un grand flou artistique. Plusieurs fois, Jean-Luc Mélenchon a affirmé : « L’Union européenne, on la change ou on la quitte. » En même temps, Jacques Généreux déclarait vouloir « sauver l’Union européenne » et Liêm Hoang-Ngoc qualifiait le programme de la France insoumise « d’euro-compatible ». On ne peut pas faire ainsi le grand écart et gagner sur les deux tableaux : l’électorat socialiste, qu’il faudrait rassurer sur l’Europe, et la classe ouvrière, qui a parfaitement compris que l’Europe sociale ou l’euro étaient des attrape-nigauds.

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La gauche est-elle l’unique responsable de la montée du FN ?

Non, bien sûr. La droite a une très grande responsabilité. D’une part, depuis des années, elle tente d’amener les débats politiques sur les thèmes de l’immigration et de l’insécurité. D’autre part, elle a totalement renié le gaullisme tout en continuant à s’en réclamer. Quasiment toute la droite est aujourd’hui acquise à l’européisme, à la mondialisation.

Mais c’est leur problème. Je suis de gauche, et je ne milite pas pour réhabiliter certaines conceptions gaullistes au sein de la droite. Je milite pour un projet de gauche radicale cohérent, qui soit une véritable alternative à la mondialisation, ce qui impose de se donner les moyens de sortir de la concurrence internationale. Donc j’écris sur ce que devrait faire, à mon sens, la gauche et j’essaie de formuler une critique argumentée et constructive.

Il faut également dire que, dans cette catégorie “gauche” qui n’a plus aucune cohérence idéologique, le Parti socialiste est de loin le premier responsable de la montée du Front national. Ce sont bien les trahisons de 1983 (François Mitterrand et Jacques Delors), de 1997 (Lionel Jospin et Dominique Strauss-Kahn) et de 2012 (François Hollande, Manuel Valls et Emmanuel Macron) qui ont fait perdre à la gauche une part déterminante de l’électorat ouvrier et salarié. Ensuite, c’est bien l’alliance avec le Parti socialiste qui explique l’effondrement électoral du PCF en 1984 et en 2002. Donc la “vraie” droite et la sociale-démocratie sont les premiers coupables. Mais cela ne doit pas empêcher de voir nos propres erreurs, qu’il s’agisse du revirement programmatique des communistes à la fin des années 1990 ou des hésitations européennes de la France insoumise aujourd’hui.

« C’est à la gauche radicale d’élaborer un programme crédible, qui doit reposer sur trois piliers : la rupture avec l’ordre économique, la sortie du productivisme, et la mise en place de nouvelles relations internationales hors du cadre concurrentiel. »

Pensez-vous que le FN continuera à monter dans les années qui viennent ?

Je l’ignore, car leur score du 7 mai 2017 est mauvais compte-tenu de ce que représente Emmanuel Macron, sorte de caricature de l’européisme et du libre-échangisme. La stratégie adoptée par Marine Le Pen et Florian Philippot est attaquée au sein du parti, et certains veulent rayer la sortie de l’euro du programme frontiste. Mais je crains également que cinq ans d’Emmanuel Macron soient le meilleur moyen de renforcer le Front national ou le mouvement qui lui succédera.

Quoi qu’il en soit, nous ne devons compter que sur nous-mêmes. C’est à la gauche radicale d’élaborer un programme crédible, qui doit reposer sur trois piliers : la rupture avec l’ordre économique (la démondialisation), la sortie du productivisme (la décroissance) et la mise en place de nouvelles relations internationales hors du cadre concurrentiel (la coopération). Soit nous parvenons à poser ces débats et à réaliser un vrai travail programmatique en ce sens dès le lendemain des élections législatives françaises, soit nous aurons du mal à contrer la progression des idées nationalistes.

Nos Desserts :

4 réponses »

  1. Tout à fait d’accord avec Aurelien Bernier sur l’analyse globale qu’il fait. Toutefois j’ai quelques points de divergences, sur la question européenne et sur l’immigration.

    Selon moi, le positionnement « L’Europe on la change ou la quitte » est tout à fait approprié car il faut prendre en compte la propagande énorme mis en place par les médias qui annoncent l’apocalypse en cas de sortie de l’euro. De très larges pans de la population sont sensibles à cette propagande et se serait un suicide électorale de se prononcer sans ambiguïté pour une sortie. Il est nécessaire de garder un certain flou sur cette question même si il faudra évidemment sortir de l’euro une fois arrivé aux affaires.
    De plus, ceux qui s’intéressent de près à cette question savent que l’UE, fait par et pour les élites allemandes, est irréformable. Ceux la savent donc que la proposition de FI est donc en réalité « L’Europe, on la quitte »

    Aussi, pour récupérer le vote ouvrier, je pense qu’il faut se prononcer clairement pour une baisse de l’immigration et n’en avoir aucune honte, à la manière du PCF qui à l’époque était dur contre l’immigration mais défendait par ailleurs les algériens, et autres, contre le racisme cru dont ils étaient victimes. Il est absolument nécessaire de dissocier racisme et baisse de l’immigration. On peut même présenter la baisse de l’immigration comme une façon de faire baisser les tensions racistes. Les intellectuels de gauche doivent se saisir de cette question, c’est un point pour moi absolument fondamental sans lequel nous ne pourrons pas gagner.

  2. Je pense qu’il faut aller plus loin dans le raisonnement sur les actuels clivages : le clivage gauche/droite est obsolète, d’ailleurs il n’évoque plus grand chose à nos concitoyens. La gauche, pour nombre d’entre eux, c’est la nouvelle droite. Il faut replacer le clivage là où il est réellement : classes dominantes vs. classes dominées, autrement dit aussi les commanditaires et bénéficiaires de la mondialisation néolibérale contre nous autres qui trimons dur pour leur assurer leur dividendes ! C’est là que le véritable clivage se situe.

    La mondialisation néolibérale repose sur 3 piliers : le libre-échange, la dérégulation financière, les institutions et traités supranationaux qui organisent et verrouillent les 2 premiers piliers. En conséquence, sortir du libre-échange (par des mesures protectionnistes), mettre fin à la dérégulation financière, et quitter les institutions supranationales et les traités du même acabit, voilà ce qu’il convient de faire pour sortir enfin du capitalisme et de son system mortifère pour les êtres vivants et notre planète.

    C’est ce que propose le PARDEM (Parti de la Démondialisation), qui a élaboré un véritable programme de démondialisation existe déjà. Voir sur leur site : www . pardem . org – bonne lecture !

  3. Arrivent parfois jusqu’à moi, des bribes d’espoir quand sont abordées enfin les questions essentielles et que semblent renaître réflexions et lutte idéologiques. Toutefois, ma mémoire de vieux-con a retenu que la valse-hésitation du PCF à propos de l’Europe, avait balbutié ses premiers pas du temps de G. Marchais qui, certes, condamnait cette Europe, son élargissement, sa domination sur les peuples,…mais ne soutenait pas une position radicale pour une « sortie »,…prix à payer déjà (peut-être même intellectuel…) pour une « union de la gauche » assurant la présence d’élus communistes. Si on pouvait, pour certains, en douter, les positions actuelles de Hue (ce qui n’indique pas vraiment la gauche –humour de charretier) peuvent faire comprendre qu’il n’a pas dû trop se faire violence pour entrer dans la danse européenne. Et les dirigeants des restes du P »C » actuel en sont encore à proposer une option défendue il y a peu par Mélenchon: « refonder l’Europe », « pour une Europe sociale ». Je peux ajouter l’analyse clairvoyante de Lutte Ouvrière (appelant à voter pour le parlement européen, ce que je n’ai jamais fait) que « les travailleurs français ne se défendront pas plus mal dans l’Europe que dans la France »… Nos gauches ne sont pas très adroites…dans la compréhension du monde…
    Méc-créant.
    (Blog: Immondialisation: peuples en solde! »)

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