Culture

Sophie Divry : « Un écrivain ne doit pas penser son livre en termes de prix »

Ancienne journaliste à « La Décroissance », Sophie Divry est l’auteure de plusieurs romans, dont « La condition pavillonnaire »(Notabilia, 2014) et « Trois fois la fin du monde » (Notabilia, 2018).  Le 3 novembre, elle publie avec les écrivains Aurélien Delsaux et Denis Michelis une tribune dans « Le Monde », signée par une quinzaine de jeunes auteurs prometteurs. Ils y dénoncent une littérature incapable de décrire l’époque présente et les prix d’automne qui symbolisent le règne de l’entre-soi et consacrent les grandes maisons d’édition. Ils plaident pour une nouvelle littérature. Nous l’avons rencontré afin d’en discuter.

Le Comptoir : Vous avez co-rédigé avec Aurélien Delsaux et Denis Michelis un manifeste, publié dans Le Monde le 3 novembre dernier, appelant les acteurs du monde littéraire à faire preuve d’audace et dépoussiérer l’offre actuelle. Avant de parler davantage de votre tribune, pouvez-vous nous brosser un portrait du milieu littéraire d’aujourd’hui ?

Sophie Divry / CC BY 3.0

Sophie Divry : Vaste question ! Il faudrait voir cela avec des universitaires comme Dominique Rabaté, ou Dominique Viart, La littérature française au présent, des libraires, et surtout des sociologues comme Bernard Lahire, La Condition Littéraire. Comme dans tout milieu, il y a des positions dominantes, ceux qui sont publiés chez les grands éditeurs, reconnus par la presse, vivant souvent à Paris, et les positions dominées, en général des plus jeunes, publiés chez des petits ou moyens éditeurs, moins médiatisés et parfois provinciaux. Il y a un pôle de conservation, qui tend à reproduire des formes préexistantes et répond à des demandes implicites ou explicites, et un pôle de recherche, qui a de multiples facettes, mais tend à s’interroger sur la littérature elle-même. Je pense que le milieu littéraire français, même s’il n’a, soyons lucides, que très peu d’importance aujourd’hui sur la scène mondiale littéraire, est dynamique et en évolution. Certes, les habitudes des lecteurs et des lectrices changent, l’offre est pléthorique alors que très peu de romans sortiront du lot. Cela dit, nous vivons dans une société très alphabétisée, où il est possible quasiment à tous de lire, et même à beaucoup d’écrire. Cela ne suffit pas à faire de la littérature, mais c’est tout de même un bon début. Chaque époque a ses propres difficultés. Il n’y a pas lieu d’être particulièrement décliniste.

Le manifeste fait état d’une offre littéraire en berne, pour ne pas dire en stagnation, entre auto-fiction voyeuriste à gros tirages et les romans historiques sur une histoire digérée et fantasmée. Pensez-vous que cette offre prémâchée et stéréotypée condamne les lecteurs les plus aguerris à la marginalité dans un monde littéraire dominé par des lecteurs plus sensibles au marketing et bichonnés par le marché du livre ?

Nous avons voulu dénoncer deux choses. D’un côté une forme dégradée de l’autofiction qui ne regarde que son nombril, et de l’autre un renouveau du roman historique, qui ne regarde que dans le rétroviseur.

Je reviendrai plus loin sur le roman historique. Concernant l’autofiction, genre né dans les années 1970, c’est très intéressant. À la base on a des auteurs comme Ernaux, par exemple, on a aussi Doubrovski, Forest, Guyotat qui trouvent un renouvellement de l’écriture de soi depuis Rousseau et Proust en inventant quelque chose d’audacieux et de nouveau. Et de souvent vu comme scandaleux. Aujourd’hui, tout le monde applaudit, mais il faut se rappeler des railleries grossières et machistes qu’a reçu Ernaux avec Passion simple, ou le scandale du Medicis qui aurait dû être attribué à Guyotat en 1970.  Mais en 2018, couronner ce dernier, ce n’est pas la même chose. C’est trop tard, d’une certaine manière. L’autofiction aujourd’hui a été avalée par l’appareil éditorial. Elle est devenue un filon. Des journalistes parisiens, des notables en tout genre ou des inconnus sincères écrivent sur leurs malheurs en croyant que cela suffit à faire de la littérature. On s’approche plus du reality-show, où prime la “thématique”, que d’un travail véritablement littéraire.

Par conséquent, beaucoup de lecteurs trouvent la littérature française trop “intimiste”, trop fermée sur son nombril, et vont lire des littératures étrangères ou des français qui singent la production étatsunienne la plus commerciale. Après, ça n’empêche pas que l’autofiction reste un genre qui a du sens et qui a produit beaucoup de beaux textes. Mais ce qui rassemble les signataires de la tribune, c’est d’affirmer la fiction comme force de création en tant que telle .

Le manifeste critique les prix littéraires qui “font” les ventes et les tendances de fond. Pensez-vous qu’aujourd’hui il est possible pour un auteur de percer dès les premiers romans avec des thèmes audacieux ou ne serait-ce possible qu’après avoir raflé un Goncourt et assis une certaine “bankabilité” ?

Un écrivain ne doit pas penser son livre en termes de “thématique”, ni en termes de prix, ni en pensant à l’après. Comme disait l’écrivain étatsunien Gilbert Sorrentino : « Une des meilleures choses à savoir en tant qu’artiste, est de ne pas s’occuper de ce qu’on attend de vous. » Il faut écrire ce qui est nécessaire, vital même, au moment où on l’écrit.

Si on commence à espérer des prix, on s’insère dans une machine à fabriquer du malheur. Les prix les plus connus comme le Renaudot, le Goncourt, sont tenus par des jurés inamovibles, sans contrôle, composés à 75% d’hommes (100% pour l’Interallié), pris dans des carcans anciens, qui n’ont, au fond, pas grande valeur en soi et s’approchent davantage d’un système de loterie où les hommes et les grands éditeurs ont plus de chance que les autres, voilà tout. Après, pour le lecteur ordinaire à qui on s’adresse, les prix hélas restent déterminants, et dans une tribune qui cherche à appeler à une autre forme de romans, on ne pouvait pas ignorer cette question. Il fallait donc proposer quelques solutions et y espérer plus d’ouverture. Mais je n’y crois pas trop. Les intérêts en jeu et les forces d’inertie sont trop lourds pour que le système des prix change indépendamment d’un bouleversement politique plus général.

Le manifeste fait aussi la critique de l’évolution du roman qui tend à devenir un scénario, du moins “un bouquin pour le ciné”. Le roman doit-il muer ou entrons-nous dans une ère de résistance culturelle pour les romanciers qui désirent écrire… des romans ?

La différence entre le cinéma et la littérature, c’est l’espèce de plaisir esthétique, pas la narration. Un film de fiction se sert le plus souvent d’une narration, le roman aussi. Moi ça ne me pose pas problème de raconter une histoire. Contrairement à Sarraute, je pense que le lecteur est capable de suivre plusieurs lièvres à la fois. Et Michel Butor disait avec raison que « le roman est une des formes du récit ». C’est dans le style que tout se joue, que la littérature se fait. C’est-à-dire dans la syntaxe, le monde imaginaire que vous devez vous-mêmes créer mentalement, la construction, la phrase, l’émotion, dans le plaisir purement littéraire que vous y trouvez : c’est cela (entre autres) qui justifie que ça vaille la peine d’ouvrir un roman plutôt que de regarder un écran. Par la suite, des réalisateurs peuvent être inspirés par votre roman, et un autre travail commence, dans une autre forme d’art. Quant à ceux qui écrivent juste pour appâter des cessions de droits audiovisuels, ça ne vaut même pas la peine qu’on en parle.

Capture d’écran de la tribune / Le Monde

« Aujourd’hui la France craque de tous côtés, se fait dépecer par ceux qui sont censés la protéger, la mort violente peut nous prendre au coin de la rue. L’Europe se disloque, la Méditerranée est devenue un cimetière. Des jeunes risquent leur vie pour défendre un bout de forêt. Le chaos monte, des puissances s’effondrent. Certaines charment, d’autres font peur. Nous ne comprenons pas tout. Mais c’est dans cette époque et dans ce pays-ci, qu’arrivés à l’âge adulte, nous écrivons des romans. Nous voulons écrire ce qui n’a pas encore été écrit, ce qui attend d’être compris, mis en mots. Il y a urgence. Comment a-t-il été possible, se demanderont les lecteurs du futur, que les écrivains des années 2010 aient pu à ce point détourner les yeux d’une époque qui réclamait pourtant si urgemment leur travail ? »

C’est un point crucial du manifeste. Comment se fait-il que dans une époque aussi désespérante qu’inspirante les romans français se déconnectent autant de leur temps et de ses enjeux ? Pensez-vous qu’il s’agit d’une volonté du public ? D’une tentative d’endormissement organisée par les maisons d’édition dominantes sur le marché ?

Aurélien Delsaux, co-signataire de la tribune // Crédits : VPL Photographie

Je ne pense pas que ce soit volontaire et encore moins organisé… Nul besoin d’imaginer un grand complot pour que les choses se déroulent comme elles se déroulent. Non, c’est juste que c’est difficile de s’emparer de ce qui nous désempare. C’est plus facile de faire des histoires avec de l’histoire déjà-faite. Comme remettre en scène les années 1940 ou des faits divers sanglants, ou encore des histoires de people du XXe siècle. Ou, si vous êtes fortiche, les trois à la fois ! Même mal écrit, c’est du tout-cuit. Le Bien et le Mal sont faciles à voir. Le Mal ancien séduit, c’est évident, alors que le Mal présent, on préfère ne pas trop s’y attarder. Pour esquiver, il suffit de replonger dans le passé. C’est tentant et rentable. Les articles de presse s’écrivent tout seuls, ça se raconte de soi-même, se vend, et ça fait un business, une mode, donc ça attire (et gâche) des talents.

Le roman contemporain aurait intérêt à être vraiment roman, et vraiment contemporain. Mais il ne s’agit pas de témoigner de l’époque platement, de se faire porte-parole de quoique ce soit, ni de chercher à faire des romans réalistes sur les gilets jaunes ou les attentats. Ce serait mal nous comprendre. Non, ce dont il s’agit est à la fois plus simple et plus délicat. Il s’agit de faire confiance à son imagination, à sa sensibilité, et à écrire vraiment si on le désire, de la fiction qui ne cherche pas à s’insérer dans des modes dont notre génération aurait plutôt intérêt à se défaire. Il s’agit de se faire confiance en tant qu’artiste, si on considère qu’un écrivain est un artiste, et de s’exprimer par la voie de son art, en l’occurrence la littérature, ce que le monde fait en nous, et qu’il ne peut faire qu’à nous, et que maintenant.

Si vous prenez par exemple des livres comme Madame Diogène, par Delsaux (Albin Michel), K.O., par Mathis (Buchet-Chastel), La Chance que tu as, par Michelis (Stock), Nous les Vagues, par Navarro (Quartett), Safe, de Taïeb (L’Ogre), Station-Service, par Demangel (Tohu-Bohu), Charognards, par Vanderhaeghe (Quidam), ou le fascinant La Ville fond, par Leclerc (L’Ogre), vous le verrez, vous le sentirez, ce monde, et cette littérature.

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