Culture

Images de la fin du monde, partie 3 : modernité de la Révélation

En ces temps de catastrophisme éclairé ou non, la question de la fin du monde semble être dans tous les esprits. Cette question n’a de cesse de revenir hanter la scène de la culture européenne depuis les écrits apocalyptiques bibliques jusqu’à nos jours. Mais cette question se déploie de manière privilégiée à travers des images – au pluriel – où tantôt s’opposent et tantôt se rejoignent les conceptions de la Fin, de ses causes et de ses conséquences. Les libres méditations qui suivent s’attachent à interroger quelques-unes de ces représentations. Troisième et dernière partie : modernité de la Révélation.

On ne peut digresser autour des représentations que notre culture forge autour du syntagme de « la fin du monde » sans invoquer la figure de l’utopie.

Utopie et eschatologie ont à voir intimement, l’une ouvrant à la terre l’horizon que l’autre promettait aux cieux.

L’eschatologie religieuse précède historiquement l’utopie politique, et demeure peut-être au cœur de ce qui anime toute utopie. Du messianisme au politique, de l’eschatologique à l’utopique : c’est toute une histoire de l’idéalisme à travers lequel s’interprète l’ordre des choses politiques et quotidiennes, et existentielles. La guerre, la paix, la discorde, l’harmonie, la tyrannie, la justice – ce qu’un texte eschatologique (tel celui de Jean) met en jeu, au même titre que la Politique d’Aristote.

La nouveauté de l’utopie, sous la plume d’un More, c’est de penser un idéal du monde humain strictement immanent, indépendant du ciel. Où est le ciel ? Sans doute sourde-t-il en sous-bassement, la Providence et autre. Mais More n’est pas le premier à s’être aperçu que les symboles religieux recouvraient des réalités politiques et bien terrestres.

J’ai vu cela à Sienne, durant l’été 2016.

Les fresques de Lorenzetti sur les murs du Palais de Sienne exprimaient déjà au XIVe siècle un ensemble de significations politiques dans des mises en scène fortement influencées par les modèles picturaux de l’eschatologie religieuse traditionnelle, tout en les sécularisant. Ce ne sont pas tant des biens du ciel que du bien commun terrestre dont il est question.

Ambrogio Lorenzetti, Allégorie et effets du Bon et du Mauvais Gouvernement (1338)

L’artiste peint sur ces murs un avertissement adressé à ses contemporains. La guerre fait rage, l’économie menace d’être minée par les faillites bancaires. En somme, demeure la menace d’un effondrement de cet univers paisible et prospère qui caractérise la vie à Sienne depuis le XIIIe siècle. Ainsi la question de la fin du monde devient politique sous le pinceau de Lorenzetti, et le concept d’utopie, s’il ne se déploie pas au niveau exhaustif d’un More ou d’un Cabet, se tient déjà plus qu’en latence, préfiguré et déjà opératoire dans la représentation du bon pouvoir politique. Trois principes garantissent le bien-fondé de l’exercice du pouvoir : la justice, représentée par la balance, la concorde, assurant le lien social, et la paix, la vertu la plus rare et la plus désirable. Sous l’égide de ces trois grandes dames, la population vaque à ses activités, goûtant au bonheur et à l’insouciance. Danses et promenades à cheval rythment une vie quotidienne paisible et heureuse. Pour ce qui est des lieux, si un premier coup d’œil peut laisser à croire que la ville domine le paysage, c’est en réalité la campagne qui impose ses grands espaces à l’ensemble, et indique un fond matriciel de la nature, duquel la ville se détache et dépend et revient en dernière instance.

Collines et vallées, haies et chemins de traverse, treilles et lignes de cèpes, pergolas, étangs bordés de joncs… Lorenzetti participa lui-même à la vie politique de son temps, en se faisant élire en tant que conseiller communal. La semence des paysans qui donne son rythme et ses conditions de possibilité à la vie de la communauté reflète en miroir l’ensemencement des valeurs politiques et éthiques défendues par le peintre au sein de la fresque. Notation qui renforce la notion d’utopie préfigurée : d’un côté la menace d’une fin désastreuse, de l’autre côté le temps suspendu et ancré dans la terre nourricière d’une vie commune ajustée à ses fins, au sens des fins aristotéliciennes : la finalité au sens de l’accomplissement, l’atteinte de son bien propre, le lieu d’harmonie vers lequel tend tout être comme à sa destination.

Ainsi, c’est une autre « apocalypse » qui s’écrit dans le Palais de Sienne, sous nos yeux. Ce qui s’y révèle, c’est le choix existentiel posé à un moment donné aux habitants d’une ville qui, à la différence de la Jérusalem céleste, sait que son temps est limité et fragile. Ce qui se révèle, c’est que la ville, la communauté, la vie humaine est hic et nunc posée face à une crise politique cruciale, sur laquelle se joue non seulement l’avenir mais le présent. Un sentiment d’urgence émane de plusieurs signes discrets. La figure de la paix semble se tenir prête à reprendre le combat – une inquiétude assombrit son visage. Sa posture n’est pas celle de ses consœurs bien droites, bien assises, fières de leur position. La paix se tient sur son coude, à la manière du repos qu’on prend sans être assuré qu’il dure, et surtout trop chargé de pensées pour être un véritable repos. C’est une paix dont la présence n’est pas assurée.

Les figures féminines des principes du bon gouvernement entourent la figure d’un ancêtre qui les domine par sa taille et sa prestance. Figure de roi suprême introduite ici comme personnification du bon souverain, et par les traits se substituant à la figure du dieu biblique, de la même manière que les « déesses » des bons principes du pouvoir se substituent au banquet des saints. Le rapport à la temporalité, de ce fait, n’est pas le même. À l’éternité des principes s’oppose le caractère provisoire et délibéré de leur règne sur la vie des hommes, soit de leur concrétion et de leur effectivité dans le réel. Il revient au citoyen siennois de ne pas oublier que la sécurité et l’insouciance relatives dont la cité jouit au quotidien tiennent à ce que le gouvernement s’attache peu ou prou aux principes énoncés dans le tableau.

Sur le mur d’en face, des figures autoritaires apparaissent sous des traits démoniaques, la bouche pleine de promesses. Elles semblent chercher à séduire la population. C’est le mur du mauvais gouvernement. Avec lui est représenté son corollaire : la guerre.

Les mêmes lieux sont reproduits, mais révélés sous leur versant négatif. Les campagnes sont désertées, les arbres sont morts. Au-dessus de ces plaines désolées vole une figure de morte, effroyable et diabolique : celle de la peur (Timor en latin). Une troupe de mercenaires se déchaîne, pillant et incendiant un village.

Le titre originel de la fresque était : La Paix et la Guerre.

Ambrogio Lorenzetti, Allégorie et effets du Bon et du Mauvais Gouvernement (1338)

Le mur du mauvais gouvernement n’a pas été restauré. Des pans de peinture entiers manquent et certaines figures sont difficilement identifiables. Ces traces du temps renforcent l’impression de désolation. Çà et là errent des spectres, des ombres de la mémoire… Un drame persiste et se rappelle aux esprits engourdis… Une injonction à ne jamais oublier.

Les tapisseries d’Angers mettaient elles aussi en contraposition des scènes de paix et de guerre, se déroulant sur des mêmes lieux reproduits comme en deux réalités alternatives. Et symbolisant, en leur dichotomie, le choix fondamental, existentiel, que l’être humain en pèlerinage doit assumer aux moments décisifs de son chemin.

Comme si paix et guerre disaient les deux limites, ou la même limite. La paix – qu’on dit aussi « intérieure » – finalement, la fin. Qui peut vouloir autre chose ? La guerre – qu’on dit aussi « intérieure » – toujours en vue de la fin. Quel autre horizon sinon, pour la faire ? La guerre annonce et amène la fin. Mais la fresque de Lorenzetti, en ne situant plus la paix dans le ciel, vient distordre et quelque peu inquiéter notre perception de la paix comme fin : la paix du point de vue politique, dit-il, est une fin souhaitable vers laquelle il faut toujours chercher à tendre, mais elle n’est ni éternelle en soi ni d’une solidité à toute épreuve. Elle dépend du degré d’application des bons principes par le gouvernement en place. En cela, il revient aux citoyens de ne pas être irresponsables. Le pouvoir à Sienne fonctionne sur un système assez démocratique de rotation ; la culture politique de la cité reposant globalement sur un refus de la personnification du pouvoir, un refus du chef.

Ce système visait à empêcher que ne s’enracine une oligarchie, et l’amour de la liberté était au centre des valeurs communes. Ainsi peut-on également lire la fresque comme un programme politique. Les comptes des dirigeants étaient contrôlés et vérifiés, la transparence exigée. Sienne mettait en œuvre une expérience politique novatrice, moderne avant l’heure, que toute l’Europe observait.

Je reviens à la peinture. Les conditions de la paix reposent sur la justice de ceux qui gouvernent. Une corde relie la vie de la cité, la vie politique, à ce vieux barbu couronné, l’ancêtre de nos sociétés, qui se révèle, in fine, comme l’allégorie du Bien commun.

Moralisée, la vie politique se colore d’une intense participation citoyenne, et d’une progressive intégration de toutes les classes sociales.

Sur le mur mitoyen, dans la mauvaise partie de la fresque, la corde est devenue une laisse qui tient la justice entravée, sous la représentation d’une femme ligotée.

Le tyran au regard torve et à l’allure patibulaire paraît révéler son vrai visage à l’instant où nous le voyons, comme s’il venait de laisser tomber le masque. Le voilà tel qu’en lui-même, sous les traits d’un Satan sécularisé. Le masque sous lequel il a su exercer sa séduction est-il tombé parce qu’il ne lui était plus nécessaire ? Ou est-ce le peintre lui-même qui le lui aurait arraché ? L’Enfer n’est plus sous mais sur terre, et ce sont les citoyens égarés qui en ont facilité l’installation. Il promettait de tout régler et s’est accaparé le pouvoir pour lui-seul.

Regarder la fresque, c’est donner un sens politique aux scènes du quotidien.

Le climat qui règne en ville, entre chien et loup, fait signe vers la réalité d’une période de transition du point de vue économique et social. On sent du changement dans l’air. La ville de Sienne est en pleine croissance et en plein développement, mais rongée par la crainte que cette prospérité ne prenne fin. C’est le motif qui commande la fresque.

La fresque a d’abord une valeur de canal de communication : c’est un message public affiché sur un mur. De nombreux citoyens pouvaient venir l’admirer.

Ambrogio Lorenzetti, Allégorie et effets du Bon et du Mauvais Gouvernement (1338)

Le lien entre pouvoir politique et argent marque l’histoire de la ville. Les grandes familles, les propriétaires des plus beaux palais, avaient fondé les premières banques. (On peut noter que la banque de Sienne existe toujours. C’est la plus vieille du monde aujourd’hui en activité.) Mais Lorenzetti tient à manifester que la richesse n’autorise pas à prétendre à plus de liberté et de souveraineté. Les puissants doivent se soumettre prioritairement à la balance de la Justice. D’autre part, la Concorde tient un rabot, l’instrument avec lequel elle nivelle les biens, les valeurs, les personnes. Si la concorde est le corolaire de la justice, le rabot invoque l’égalité comme condition sine qua none de son action : l’égalité comme condition de l’harmonie des rapports, de la fraternité et de la paix civile.

Peut-on y voir les prémices d’une conscience sociale éclairée, au sens où on l’entend dans la tradition du socialisme moderne ? Je laisse bien sûr au lecteur le soin d’en juger, mais je penche pour le oui, dans la mesure où les messages que le peintre adresse à ses concitoyens nous parlent encore avec une actualité confondante et avec un goût d’intemporel. Comme si quelque chose de l’essence même du politique était saisie. Qui, sans le cerner, trace les contours d’un monde de mortels et d’êtres sociaux faisant face à une expérience à la fois fondatrice, édifiante et à la fois ordinaire et ambiguë – les deux murs, en faisant se miroiter les deux visions d’une même réalité, révèlent en deçà de leur opposition un entremêlement, un chiasme. Cité terrestre et cité céleste augustiniennes sont prises ici sous les aspects du monde dans lequel vivent effectivement et concrètement les habitants de la Sienne de 1338, date et lieu en lesquels il semble étonnamment tôt pour un abandon aussi radical des motifs religieux. Mais peut-être a-t-on ici affaire à l’un des quelques chaînons manquants – je veux dire l’un des quelques absolument décisifs dans l’histoire – entre l’imaginaire apocalyptique traditionnel, hérité des textes sacrés, et l’imaginaire utopiste à venir, celui de l’humanisme et des doctrines ultérieures.

Le citoyen de Sienne accède à l’universalité du citoyen du monde. Sa voix s’adresse à lui-même et au monde. Sa voix s’adresse à l’être humain conscient de son devoir politique et des fins auxquelles la question politique s’affronte. Fins du monde au pluriel. Chaque fois, la dernière chance, la dernière politique souhaitable, possible, à mener. Chaque fois le dernier citoyen qui peut dire « après moi, le déluge » ou travailler à ouvrir l’horizon du politique. C’est la voix du dernier citoyen qui parle à travers ces images. Lorenzetti voit loin, sa perspective est englobante. « Est-ce que la voix n’est pas toujours celle du dernier homme ? », demande Jacques Derrida dans D’un ton apocalyptique adopté naguère en philosophie.

L’idée de fin du monde charrie avec elle un flot d’images incompressible. Toutes ne pointent pas vers une même direction.

Tandis que certaines repoussent, d’autres attirent ; tandis que certaines interrogent, d’autres soulagent ou divertissent. Certaines se méditent, d’autres se consomment.

La fin du monde est un objet circulant dans le monde humain, l’un de nos objets – fût-il sous forme d’idée. Qu’avons-nous affaire d’un tel objet ? Qu’en faisons-nous ? Qu’en disons-nous, ou que cet objet dit-il de nous ?

L’usage que nous faisons d’un tel objet dit de nous ce que nous pensons, ce en quoi nous croyons, les principes en fonction desquels nous vivons – fût-ce à notre insu. Vers quelle fin du monde est-ce que je me dirige ? Ce devrait être la question.

Ce qu’il nous est permis d’espérer : une fin du monde à la hauteur. Ce que cela veut dire : ce vers quoi tendent mes actions et celles des gens qui m’entourent. Ce que je fais, et donc les effets que cela produit dans le monde.

La fin du monde ne dit pas autre chose que sa destinée, du point de vue cosmique, antique, ou sa destination, du point de vue de la conscience moderne. S’interroger sur elle, c’est à la fois méditer sur l’inéluctable et à la fois sur notre responsabilité. Le cosmique et le politique au point où ils convergent et se séparent : l’un comme destin, comme trajectoire tragique, l’autre comme libre orientation qui pourrait aussi bien être déviée, révolutionnée… Il y a un nœud entre la fin comme but et la fin comme destin tragique – et c’est le nœud qui enserre la conscience de soi s’élargissant (ou s’approfondissant) vers un plus haut degré de liberté – et la conscience de ce qui échappe toujours à notre maîtrise, à notre souveraineté, à ce qui nous renvoie à notre impuissance, à l’extrême exiguïté de notre champ d’action.

La modernité capitaliste donne au monde l’idée d’une fin qui joue entre ces deux extrêmes : d’un côté, le monde vicié par le pouvoir de l’accumulation et de la monopolisation des richesses ; de l’autre, l’individu en proie à l’angoisse devant cette absence d’horizon.

Les Fils de l’homme d’Alfonso Cuarón (2006)

Il est évidemment impossible de conclure sur un sujet d’une telle ampleur. Mais si je me fie à la méthode de méditation que j’ai suivie, consistant à dérouler le fil de quelques images parmi les plus marquantes pour le spectateur européen que je suis, ici et maintenant en particulier, et que mon imaginaire incarne au-delà de moi, de façon plus générale, alors je peux constater qu’un mouvement semble se dessiner dont il faudrait prendre la mesure. Un mouvement qui part du religieux, de visions mystiques – les tentures d’Angers, le récit de Jean – et qui aboutit au politique – les fresques de Sienne.

Ce mouvement n’est-il pas le propre de ce qu’on appelle la civilisation occidentale, telle qu’elle s’envisage sans cesse en ses fins ? Son eschatologie propre, qui serait alors aussi son moteur. De l’apocalyptique comme révélation du destin de la cité, du destin collectif, donc politique. Du politique comme vérité essentielle du religieux, du mystique même. Le dieu et l’humain tels qu’ils jouent sur la scène du monde un rôle essentiellement politique ? Je laisse la question ouverte, conscient qu’elle appartient déjà à de prestigieux penseurs.

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