Shots et pop-corns

Les shots du Comptoir – Octobre 2021

Au Comptoir, nous lisons. Un peu, beaucoup, passionnément. Contre la dictature de l’instant, contre l’agitation de l’Internet et des écrans, contre la péremption annoncée et la critique avortée. Sans limite de genre ni de style, de l’essai au théâtre en passant par l’autobiographie ou le roman et la bande-dessinée, nous faisons le pari du temps long, de l’éternelle monotonie des pages, des jouissances de l’histoire qu’on ne peut lâcher. Parce que « Le savoir est une arme », nous mettons ici, à votre disposition, les recensions des livres qui nous ont marqués ces derniers temps. Pour vous donner, à tout le moins, l’envie d’aller feuilleter dans ces univers qui nous ont séparés du commun des mortels le temps de quelques chapitres.

Le philosophe dans l’arène [1]

Philosophe allemand (puis autrichien) ayant traversé les pires décennies du Xxe siècle, Günther Anders (1902-1992) fut l’un des intellectuels engagés contre tous les systèmes d’oppression – en premier lieu le nazisme – les plus importants de son temps. Ses thèses sur les méfaits des nouvelles technologies, les manipulations de masse et la bombe atomique firent florès dans les sphères de gauche contestataires et technocritiques au sortir de la Seconde Guerre mondiale.

Ce texte paru aux éditions Allia est extrait d’un livre d’entretiens réalisé par le journaliste Mathias Greffrath en 1977 avec diverses personnalités ayant fuit l’Allemagne en 1933 lorsque l’air y était devenu proprement irrespirable. Anders y retrace son parcours intellectuel, les cours suivis auprès de Husserl et Heidegger (dont il lui reprocha ses préjugés racistes ainsi que sa conception « végétale » de l’individu), sa vie en compagnie d’Hannah Arendt, son amitié avec Brecht qui lui trouva un emploi dans un journal viennois, ses relations avec Stefan Zweig et Alfred Döblin lors de sa fuite à Paris, etc.

Se remémorant la période sombre de l’Allemagne, il commence par expliquer que « L’un des principes de la politique du Führer national-socialiste était de faire disparaître toute trace de conscience de classe ». Pour cela, le régime offrait aux prolétaires et autres victimes du système, outre le statut d’aryens, des boucs-émissaires sur lesquels reporter leurs frustrations et leurs haines : les Juifs. Cette instrumentalisation laissait croire aux esclaves qu’ils étaient des seigneurs au lieu de se liguer contre le véritable oppresseur. Cet antisémitisme d’État ayant cumulé dans l’extermination de masse des Juifs d’Europe.

Exilé aux États-Unis avec ses compatriotes de l’École de Francfort (Adorno, Marcuse, Horkheimer) il donne des cours à la New School for Social Research, analysant des lieder de Schubert ou des peintures de Rembrandt devant des étudiants principalement obsédés par les concepts psychanalytiques. Il déplore cependant le vide de culture générale chez les universitaires du pays : « Là-bas, on n’était reconnu comme quelqu’un de sérieux que si, en dehors d’une seule spécialité très pointue, on ne savait rien. Le manque de culture générale était un critère de sérieux. Nos idiots de spécialistes européens font vraiment figure d’esprits universels, à côté. »

Dans un passage éclairant, il relate notamment les quatre césures qui ont fractionnées sa vie et l’on contraint, moralement, à s’engager politiquement : la Première Guerre mondiale à l’âge de quinze ans ; l’arrivée d’Hitler au pouvoir ; l’annonce des camps de concentration ; la bombe larguée sur Hiroshima, enfin, dont la monstruosité lui fit perdre ses mots d’écrivain. Devant ce fait nouveau que « l’humanité était devenue capable, de manière irréversible, de s’exterminer elle-même », le philosophe considère que la faute majeure réside dans le manque d’imagination, dans ce décalage entre notre capacité de production (le Zyklon B, les armes nucléaires) et notre capacité d’imagination (le génocide des Juifs d’Europe, la destruction du monde) : « Même si l’imagination reste seule insuffisante, entraînée de façon consciente elle saisit infiniment plus de ‘vérité’ que la ‘perception’. »

Et devant la menace imminente de la bombe atomique, Anders (qui, dans cette optique précise, se revendiquait comme un « conservateur au sens authentique ») considère, à l’instar d’Albert Camus, que la tâche première n’est pas tant de transformer le monde que de le préserver. « Ensuite, nous pourrons le transformer, beaucoup, et même d’une façon révolutionnaire. »

Sylvain Métafiot

Les ruses des femmes [2]

C’est dans les villages des Hauts-Plateaux d’Algérie, dont elle est native, que Nora Aceval a recueilli ces petites histoires licencieuses et drôles, racontées entre femmes pour se moquer de la bêtise et de l’assurance satisfaite des hommes. Ces femmes, nomades ou paysannes, se transmettent ces contes de génération en génération en se les racontant sur la place du marché, dans les bains publics, lors des fêtes ou des mariages. Qu’elles soient vieillardes ou dans la fleur de l’âge, elles font ainsi circuler une parole libre et enivrante, sans se soucier de la morale religieuse, des tabous familiaux ou des injonctions politiques. Car les femmes de ces contes mettent leur intelligence retors au service de leur plaisir sexuel, préférant la compagnie des jeunes et beaux amants sachant les satisfaire aux barbons cupides, jaloux et impuissants qui leur sert de maris.

Pourtant, les hommes des villages aussi connaissent ces histoires, moyennant parfois des versions altérées racontées en baissant les yeux, un petit rire étouffé s’échappant du coin des lèvres. Ils se doutent bien que les femmes sont trop malignes quant il s’agit de leur échapper : « Les hommes oublient que les femmes parviennent toujours à leurs fins. Par-delà les murs, les mers et les montagnes » lit-on au début de la nouvelle Le double des clefs. Par ailleurs, dix vies ne suffiraient pas à consigner tous les stratagèmes dont elles sont capable. C’est pourtant la tâche que s’est assignée Nora Aceval depuis plus de vingt ans, récoltant et traduisant de l’arabe au français ces petites fables provocantes.

On trouvera ainsi dans ce recueil la drôle d’astuce d’une jeune fille non vierge pour éviter le scandale lors de sa nuit de noce (Le lézard de la virginité) ; la manie d’un homme qui aime entendre sa femme se soulager au lit (La pisseuse) ; le déguisement incongru d’un autre pour rejoindre sa bien aimée (La vieille tante) ; la fâcheuse tendance d’un mari qui montre son sexe à sa nouvelle femme à chaque nuit de noce et qui la répudie dans l’instant (La cacahuète) ; l’histoire d’un sultan et de ses sept filles qui prennent du bon temps en son absence (Les sept vierges du sultan) ; le secret d’un homme pour faire jouir sa femme (L’imam et l’ivrogne) ; la lâcheté d’un mari qui refuse de défendre sa femme (Les trois coups) ; la vengeance de la femme d’un vieil aveugle avare et tyrannique (Aïcha la rugueuse) ; la ruse d’un Taleb pour chasser le mauvais sort d’une de ses clientes et la faire sienne par la même occasion (Le grimoire magique) ; ou encore la malice d’une femme qui fait croire à son mari qu’un palmier est posséder par un djinn (Le palmier de la fornication).

S. M.

Pourquoi ne jamais sortir du bercail [3]

L’histoire du Petit Bleu de la Côte Ouest est plutôt naze. Un banal cadre qui, tout d’un coup, manque de se faire tuer par deux mercenaires, en réchappe, fuit et revient finalement se venger. C’est du vu et revu. Rien de grandiose dans ce récit : pas de lyrisme, pas d’absolu, de morale ou de beauté. Juste des descriptions, mécaniques jusqu’à la fatigue, d’un monde moche, morne, mort. Un whisky tiédasse, de plates discussions, des morveux insupportables, une plage sans charme. Au milieu de tout ça, Georges Gerfaut, un personnage principal qui n’a rien pour lui, si ce n’est un certain goût pour le jazz et pour l’aventure sans lendemain.

Arrive alors cette tentative d’assassinat. Le coup de pichenette fatal du destin, qui vient perturber une monotonie si pesante. Terrassé, avec la logique du canard sans tête, Gerfaut tente alors de faire face à un imprévu pour lequel il n’est pas fait. Car tout en lui et hors de lui s’employait à le détruire.

L’imprévu, ça emmerde tout le monde. Même les tueurs à gages. L’assassinat moderne, c’est calibré, sociologisé, sans fioritures. Quand on rate son coup et qu’on lâche un canard sans tête dans la nature, c’est très ennuyant. « Un cadre commercial, pourtant, c’est normalement très facile à tuer ». L’imprévu, ça entraîne des dégâts supplémentaires et des heures qui vont avec. Alors, Gerfaut erre, la tête vide. Par la force des choses, il se réinvente bûcheron, chaperonné par un vétéran cacochyme. Au fil des ans, au sein d’une forêt paumée, il joue les Kaczynski au rabais. Revenu à la normalité, une autre normalité. Un quotidien stable, tranquille. Mais l’imprévu est rancunier, et contagieux. Un des tueurs s’y laisse prendre, qui délaisse la contractuelle routine pour une traque zélée de Gerfault. Jusqu’à ce qu’il fasse dérailler, à nouveau, sa fragile tranquillité. Gerfaut ne peut alors que répliquer. Si la fuite ne suffit pas, place à la riposte. C’est au prix d’une vengeance sanglante, d’une surdose d’anormalité, que Gerfaut peut espérer réintégrer son lit douillet, sa famille proprette et son emploi confortable. Happy end. Retour à la normale. Le désordre est enterré, le quotidien peut repousser.

Si l’histoire est naze, si les descriptions sont mornes, si le héros est moyen, c’est parce que Manchette nous décrit un monde qui marche comme sur des roulettes. Avec un style clinique, jusqu’au frisson, il expose froidement l’absurdité dans laquelle ces personnages sont plongés. Il sait décrire la confortable et paresseuse monotonie d’un monde qui a su se dépêtrer des embarrassantes questions de morale ou de sens. Quand le monde moderne n’est qu’une immense conspiration contre l’aventure non-cadrée, celle-ci ne prend pas les atours de l’épique. Simplement ceux du pathétique.

Erwan Plurien

Bombay, mon amour [4]

« – Je vais t’offrir un roman, qui dès la première page va t’aspirer, tu ne vas plus pouvoir le lâcher jusqu’à ce que tu l’aies fini ! – À ce point ? – Oui, tu verras. » C’est ainsi que mon amie Reem m’a présenté la grande fresque épique, Shantaram, écrite par l’australien Gregory David Roberts. Elle ne s’est pas trompée car dès la première phrase lue, je me suis trouvé transporté dans le monde de Lin, à Bombay, dans les années 1980. Le roman est inspiré de la fantasque vie de l’auteur : condamné à dix-neuf ans de prison pour une série de vols à main armée, Gregory David Roberts s’est évadé et a passé dix ans en fuite à Bombay. Au milieu des millions d’indiens, l’Australien va créer une clinique médicale gratuite pour les habitants des bidonvilles. Il travaillera ensuite comme faux-monnayeur, contrebandier, trafiquant d’armes et brigand pour une branche de la mafia de Bombay. Le romancier ne fuyait pas seulement les autorités australiennes, c’est tout son vécu dans son pays natal et ses échecs que Gregory, devenu Lin, va troquer sa vie de fils – déchu – de militants socialistes australiens pour une nouvelle vie d’aventures à Bombay.

Accompagnés de son guide, plus tard devenu fidèle ami indien, Prabaker, Lin va découvrir la société cachée de Bombay, ses mendiants et gangsters, ses prostituées et chefs spirituels, de soldats et d’acteurs, ses citoyens et réfugiés. Tous cohabitent dans cette ville-monde qui offre un lieu rare de coexistence que le romancier ne semble pouvoir trouver ailleurs. Sans foyer, sans famille, reniant son identité, Lin cherche l’amour auprès de l’insaisissable Karla, et un sens à sa vie, tout en dirigeant une clinique dans l’un des bidonvilles les plus pauvres de la ville. Il fait son apprentissage sous la protection de l’un des hommes forts de Bombay : parrain de la mafia, chef spirituel, philosophe-criminel et mentor de Lin dans le monde souterrain de la Cité Dorée, l’afghan Khader Khan. Celui-ci deviendra le père que le romancier aurait aimé avoir. Lin suivra ce dernier jusqu’en Afghanistan où Khan ira se battre pour sortir les soviétiques de son pays natal. La guerre, la torture en prison, le meurtre, les amitiés fraternelles et une série d’énigmatiques et sanglantes trahisons feront de ce récit initiatique un roman inoubliable.

Shathil Nawaf Taqa 

La vitesse de libération [5]

Pourra-t-on un jour vivre sur Mars ? Cette question d’actualité, agite par trois fois le stylo de Kim Stanley Robinson et produit sa réponse captivante en 1992 (Mars la Rouge), 1993 (Mars la verte) et 1996 (Mars la bleue). L’Histoire de la terraformation de Mars est décrite avec une précision qui fait de la trilogie l’œuvre centrale de l’auteur, et à ce jour, l’ouvrage de science fiction le plus abouti sur le sujet. Dans la trilogie de Mars, la réponse à la question de la vie sur la planète rouge n’est pas si différente de celle des scientifiques contemporains. Il ne s’agit pas de savoir si elle possible, mais en combien de temps et avec quels moyens. Mais peut-on vraiment concilier nos petites vies d’hommes et cette espérance à long terme ? L’auteur se permet une pirouette narrative qui deviendra à son tour un enjeu majeur : la découverte d’un traitement de longévité au milieu du XXIe siècle.

Robinson nous fait donc découvrir cette merveilleuse histoire de l’humanité au travers du regard des Cents Premiers, pionniers extra-planétaires nés dans les années 1980-90 et assistant à la fin de l’histoire (la leur, celle de la colonisation de Mars) au début du XXIIIe siècle. D’une description laborieuse de quelques colons débarqués par un immense vaisseau, et rationnant leur oxygène dans des habitats précaires en pleine promiscuité, jusqu’à la mise au point d’immenses structures capables de repomper des océans entiers, de dévider des astéroïdes ou de réverbérer les rayons du soleil, pas de doute : l’histoire de Mars est celle du progrès humain, et de l’innovation technologique. La trilogie de Mars a bien vieilli : elle décrit des moyens (intelligence artificielle, ordinateurs portables, véhicules autonomes et autres robots…) bels et bien d’actualité aujourd’hui.

C’est aussi l’histoire d’un laisser-faire où tout se fait sans réelle coordination, sans volonté propre d’un Etat : la vie sur Mars est animée par l’espérance, la quête d’un sens retrouvé, où tous, malgré leur diversité incroyable, s’affairent dans un but commun : Américains, Russes, Suisses, bédouins, soufis, groupes anarchistes, scientifiques. L’auteur s’amuse à se concentrer sur la recomposition de ces peuples, qui doivent se positionner, dans une nouvelle atmosphère insufflée par la viriditas, l’esprit de Mars qui anthropomorphise chaque nouveau venu. Car l’histoire de Mars est politique. Derrière une apparente ode à l’entrepreneuriat et la libre-entreprise, elle se pose en reflet de l’histoire de la Terre. Si Mars la rouge digère mal un contexte de guerre froide en constituant une première expédition 50% russe, 50% américaine, la Terre est par la suite allée jusqu’au bout de la logique capitaliste. Ceci au point de voir des firmes transnationales phagocyter des États et entraîner des peuples entiers dans leurs guerres. C’est fort de ce constat que Mars construit son organisation politique. Petit à petit, des laborieuses luttes de départ, émerge un modèle politique à la fois libre et coopératif, pacifique et décentralisé. Un socialisme qui réussit en remplacement d’un capitalisme qui échoue.

Pour y parvenir, Robinson voit la révolution. Une révolution sur deux cents ans qui se cherche, entre spontanéité et planification, entre manifestations violentes et pacifisme. Une révolution qui se manifeste trois fois, systématiquement à la fin de chaque ouvrage, rythmant la narration sur le long cours. Quant aux couleurs, elles ne sont pas le reflet de la couleur de la planète, mais de deux aspirations politiques opposées et de leur lente synthèse. Car la trilogie commence par un meurtre. Celle du membre des Cent Premiers le plus charismatique, et le plus consensuel. Son meurtre amènera au déchaînement de ces multiples passions humaines que l’on pourra découvrir au fil des pages avec avidité.

Quentin Dexpert

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