Politique

Renaud Garcia : « Le militantisme “woke” ne cherche pas à convaincre mais à régenter la vie des autres »

Spécialiste de Christopher Lasch, Piotr Kropotkine et Léon Tolstoï, auxquels il a consacré des ouvrages, Renaud Garcia enseigne la philosophie au lycée, à Marseille. Ses recherches portent sur l’anarchisme, la critique sociale et la décroissance. En 2015, il a publié « Le désert de la critique. Déconstruction et politique » (L’Échappée), ouvrage dans lequel il analyse les effets politiques à gauche et à l’extrême gauche de la pensée déconstructiviste (Jacques Derrida, Michel Foucault, Gilles Deleuze, Judith Butler, etc.) d’un point de vue socialiste et libertaire. Six ans plus tard, il réédite ce livre en édition poche, chez le même éditeur, agrémenté d’une préface inédite de plusieurs dizaines de pages. Dans celle-ci, il met à jour ses réflexions à l’aune de la montée du militantisme “woke” , en vogue depuis peu.

Le Comptoir : Qu’entendez-vous par “militantisme woke” ?

Renaud Garcia : Ce terme, qui renvoie en anglais au fait d’être éveillé, attentif, en somme d’avoir pris conscience d’une injustice ou d’une domination subie ou exercée, est apparu suite aux émeutes de Ferguson aux États-Unis en 2014. Plus encore avec l’émergence du mouvement Black Lives Matter et le meurtre du Noir américain George Floyd. Il apparaît donc dans le contexte d’une lutte pour l’égalité des droits, et contre la discrimination raciale.

Il est d’importation récente en France, à tel point qu’immergé pourtant dans ces questions au moment de la rédaction de la première édition du Désert de la critique (2014/ 2015), je ne l’avais pas vu passer.

En somme, une personne “woke”  redouble d’attention au sujet de sa place dans la société. Elle interroge le regard (en général dépréciatif) que l’on porte sur elle et qu’elle a intériorisé, mais aussi, à l’autre bout du spectre social, les privilèges inconscients dont elle bénéficie, par le simple fait d’être ce qu’elle est (par exemple, un “homme blanc à vélo”…). Ainsi, le militant “woke” peut être aussi bien le dominant qui pratique son examen de conscience que le dominé, membre d’une minorité qui se bat pour devenir visible socialement.

Ce militantisme, particulièrement prisé par la jeunesse des classes moyennes métropolitaines, se passe en bonne part derrière un écran, en jouant de l’influence des réseaux sociaux. Affiches et collages néo-féministes, agitation pour interdire la tenue de conférences et séminaires dans les départements de certaines universités, déboulonnage de statues, appels à la censure de certaines représentations artistiques (comme la pièce Les suppliantes d’Eschyle, interdite à la Sorbonne en 2019 au nom de la défense de l’identité noire, car le metteur en scène avait choisi de maquiller les visages des comédiennes d’une œuvre dont les personnages principaux, les “suppliantes”, sont pourtant d’origine égyptienne), entrisme dans des partis politiques, font également partie de ce registre militant. Par exemple, on peut rassembler sous l’étiquette “woke” les campagnes d’affiches contre la “culture du viol”, les coups d’éclat d’Alice Coffin, les activités du Comité Adama ou les sorties de Sandrine Rousseau sur les “hommes déconstruits”.

Au-delà de cette caractérisation sommaire, c’est le flou. La droite se saisit du terme pour disqualifier ses adversaires de gauche, en parlant de “wokisme”.  La gauche et l’extrême gauche, notamment aux États-Unis, ne savent plus bien s’il faut conserver le terme, retourner le stigmate ou trouver une autre dénomination.

« On a versé dans une bêtise et un grotesque qui auraient, je crois, plutôt peiné Foucault, Deleuze, Derrida… qu’ils ne les auraient ravis. » 

Puisque l’étrange préface de la réédition en poche du Désert de la critique (“étrange” car nous avons hésité entre une réécriture, un petit livre à part et une longue préface, qui n’en a donc plus que le nom…) traite davantage de faits et de figures actuelles, en France et outre-Atlantique, on pourrait avancer qu’elle traite de ce militantisme “woke”. Néanmoins, si cette préface est rattachée à un livre paru il y a six ans, qui analysait les effets (ruineux pour l’essentiel) des théories de la déconstruction sur la critique sociale et culturelle du capitalisme technologique, c’est que je retrouve dans les derniers développements en date une structure de raisonnement identique, pour des conséquences semblables.

Dernière précision : disant cela, je ne soutiens pas que le militantisme “woke” soit, sans autre précision, l’enfant tardif des théories de Foucault, Deleuze, Derrida, etc. C’est toujours la difficulté à laquelle se heurte la tentative d’établir des filiations intellectuelles, selon l’image du train qui en cache un autre : lisser, sinon éluder, les moments de basculement historique. On a versé dans une bêtise et un grotesque qui auraient, je crois, plutôt peiné ces philosophes français qu’ils ne les auraient ravis.

En quoi ce militantisme pose-t-il problème ?

L’échappée, 264 p., 12 €

Pour éviter tout malentendu, disons d’emblée que dans l’absolu et sur le papier, ce militantisme ne pose pas davantage de problèmes quant à ses buts (modifier le regard porté sur les plus fragiles, lutter contre les stéréotypes raciaux, genrés, combattre les violences sexistes, etc.) que, par exemple,  la dénonciation de la corrida ou, inversement, la défense de la tradition taurine. Il en va de la vie des idées dans une société libre (ou supposée telle). Est-il par ailleurs vraiment besoin de rappeler qu’atteindre les buts cités ci-dessus est indispensable à une société vraiment libre, c’est-à-dire où les gens soient libérés de la peur ?

Cela étant posé, il faut se demander qui porte ce militantisme “woke”, et par quelles voies. L’aspect le plus frappant, dans nos contrées, est l’usage réflexe d’un prêt-à-penser, généralement issu des travaux d’intellectuelles américaines de gauche bien intégrées dans les institutions universitaires. “Blanchité” ; “racisation” ; “privilège blanc” ; “fragilité blanche” ; “mégenrage” et bien entendu, mais c’était déjà de mode il y a six ans, “intersectionnalité”, “anti-patriarcat” et “point de vue situé” : il suffit d’aligner quelques-unes de ces notions pour créer, semble-t-il, le nec plus ultra de la critique sociale contemporaine.

Premier problème : les théories critiques qui en résultent sont d’une insigne pauvreté intellectuelle et falsifient en général l’histoire. Prenons la “fragilité blanche”. Elle se dévoilerait dès qu’un “Blanc” serait placé en position d’infériorité, sur un plan quelconque, par rapport à un “racisé” (autrement dit le membre d’une minorité discriminée). Cette situation révèlerait, par renversement soudain des rôles, le racisme “systémique” dont les Blancs sont partie prenante. Qu’ils s’en dédisent, affichent leur volonté de combattre le racisme, cela ne sera qu’un témoignage supplémentaire de leur panique morale… et donc de leur racisme foncier. Bref, la “fragilité blanche” est une théorie auto-confirmatrice. Ceux qui la manient ont toujours raison, les autres toujours tort.

Deuxième problème : puisque le militantisme “woke” revendique, pour chacun, des identités particulières censées primer sur l’appartenance à une humanité commune, il rend impossible le dialogue, au sens du rapport entre Je et Tu, dans l’espace symbolique et neutre de l’interlocution. Déroute du symbolique et démonstration d’une appartenance identitaire qui porte en elle les droits que l’on revendique. Ainsi, tout rapport aux autres devient procédural. On ne s’adressera à une “personne” woke qu’après avoir exhibé tous les signes de correction idéologique, afin de ne pas l’offenser dans son identité, réelle ou ressentie. C’est donc la destruction achevée de l’humain, si l’on suppose qu’il n’est d’humanité que par le rapport à l’altérité, l’exposition risquée à ce qui n’est pas soi.

« Les théories critiques qui en résultent sont d’une insigne pauvreté intellectuelle et falsifient en général l’histoire. »

Troisième problème : Là où l’insulte est plutôt claire, la notion d’offense ressentie, beaucoup plus  labile, autorise la dénonciation de n’importe quelle attitude chez les autres, y compris la plus spontanée. L’offense est laissée à l’appréciation de l’offensé. Un regard appuyé, une conduite galante (vieux résidu réactionnaire), une plaisanterie prise au premier degré, et la voie est ouverte à  la vindicte. En vue, la juridicisation des rapports sociaux, la banalisation du lynchage et l’exhortation aux excuses publiques, à l’américaine. Les relents puritains de ce militantisme sont évidents (le woke, c’est aussi la théologie de l’“éveil” aux États-Unis) – bien que le puritanisme ait pu porter d’autres fruits plus admirables, chez ces individus qui vont jusqu’au bout de leurs idées, tels l’anti-esclavagiste John Brown, admiré par Thoreau.

En résumé, le problème du militantisme “woke”, c’est sa volonté non pas de convaincre, mais de régenter la vie des autres, au besoin en réécrivant le passé (voir l’exemple des Suppliantes plus haut) et à l’aide de techniques d’agit-prop éprouvées (notamment l’accusation de “fascisme”) . Dans cette mesure, il me semble fondé d’y voir une résurgence totalitaire, dans le style des organisations de jeunesse staliniennes.

Depuis quelques mois Macron et ses ministres ont déclaré la guerre aux “islamo-gauchistes”, “indigénistes” et “wokes”, surtout dans le monde universitaire. Finalement, n’êtes-vous pas leur allié objectif ?

Ce n’est pas à vous que j’apprendrai quelque chose en citant Orwell : « Si vous écrivez quoi que ce soit de véridique sur les taudis de Londres, vous risquez fort que cela soit repris une semaine plus tard par une radio nazie. Mais alors, qu’attend-on de vous ? Que vous affirmiez que les taudis n’existent pas ? » (Tribune, 9 juin 1944). Cela suffirait à répondre à votre question. Mais détaillons. Qui est Jean-Michel Blanquer, puisque c’est bien lui qui a déclaré la guerre aux “islamo-gauchistes” and co, au nom de l’intégrité de la recherche dans un cadre républicain ? Ce personnage hante les couloirs du ministère de l’Éducation nationale depuis le milieu des années 2000, dans l’attente du poste suprême.

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Jean-Michel Blanquer

Directeur général de l’enseignement scolaire entre 2010 et 2012, auparavant recteur de l’académie de Créteil, il était déjà adjoint au cabinet du ministre de Robien entre 2006 et 2007. Époque, rappelons-le, où Nicolas Sarkozy a la brillante idée de mettre en place des tests de dépistage des tendances délinquantes chez les enfants. Son mentor, le neuroscientifique Stanislas Dehaene, expert en réduction de l’esprit au cerveau, a pour épouse Ghislaine Dehaene, directrice du “Baby Lab” de l’École normale supérieure, qui bénéficie de toutes les tribunes médiatiques pour présenter son travail expérimental sur le cerveau des bébés. Bref, le profilage, le conditionnement, l’inscription de l’enfant dans des déterminismes, cela connaît M. Blanquer. Sa réforme du bac, reposant sur l’algorithme Parcoursup censé trier les parcours des élèves, transforme les lycéens en un cheptel piloté par des chiffres, et les enseignants en machines à évaluer.

« Blanquer est bien plutôt le visage le plus dur de la technocratie et du scientisme. »

C’est pour cette raison qu’avec une quarantaine d’autres collègues de philosophie de mon académie (sur cent-cinquante environ), nous avons refusé en juin dernier de corriger l’épreuve de philosophie du baccalauréat, imposée en outre sur écran, à l’aide d’un logiciel traceur. Décision unique depuis 1968, relayée comme nous l’avons pu par tous les médias possibles, puis évidemment éteinte par le mantra “pas de vagues” dès la fin de la session d’examen. Étant donné, par ailleurs, les multiples partenariats public-privé signés par ce ministre pour vendre le service public d’éducation aux Ed Tech (les start-up de l’éducation adeptes des solutions numériques innovantes), il serait vraiment incongru, comme je le souligne dans la préface, de voir en ce personnage (comme d’ailleurs en Mme Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche) le parangon de la défense du républicanisme. Il est bien plutôt le visage le plus dur de la technocratie et du scientisme.

Une partie du monde universitaire monte aussi au créneau…

Gallimard, coll. « Tract », 48 p., 3,90 €

En ce qui concerne le monde universitaire, on a en effet vu des intellectuels se rallier, au moins sur la forme, à la dénonciation par le ministre des “indigénistes”, “woke” et “islamo-gauchistes”, accusant le militantisme de détruire la recherche scientifique (tribune publiée dans Le Monde le 31 octobre 2020). Certains, comme la sociologue Nathalie Heinich, font des observations justes sur quelques effets aberrants du “woke” à l’université. Mais ces remarques dénonciatrices se rattachent à une conception par trop abstraite de la recherche en sciences humaines et de l’esprit critique en général. Dans son “tract” Ce que le militantisme fait à la recherche (Gallimard), N. Heinich soutient que l’esprit critique consiste à réfléchir sur les notions de sens commun pour les soumettre à l’examen rationnel. C’est exact, mais à mon sens insuffisant. Dans le cadre académique, ajoute-t-elle, le chercheur n’aurait pas d’autre mission, au risque sinon d’outrepasser la “neutralité axiologique” exigée par sa fonction. Terme issu d’une lecture française du sociologue Max Weber (dans ses conférences de 1917 et 1919 rassemblées sous le titre Le savant et le politique, plus précisément le texte sur la science comme profession et vocation), la neutralité axiologique supposerait qu’un savant (un chercheur) devrait s’abstenir, dans l’enceinte universitaire, de jugements sur les objets relevant de valeurs morales, religieuses ou politiques.

Quant à la critique de la société, quant aux luttes politiques, il y a des partis et des associations pour cela. Très bien, sauf que dans sa conférence, dont N. Heinich fait la prémisse de son raisonnement, Weber ne parle pas d’une telle neutralité mettant entre parenthèses les thèmes moraux, religieux ou politiques. Ce que l’interprétation française de Weber (via son traducteur Julien Freund) a longtemps rendu par “neutralité axiologique”, il faut l’entendre par “non-imposition de valeurs” dans le cadre d’une salle de cours. Weber critique à juste titre le fait qu’un savant profite de l’asymétrie de sa position devant un auditoire captif pour lui asséner des dogmes politiques, autrement dit pour l’endoctriner. Il ne demande pas que le théoricien se coupe artificiellement de la société dans laquelle il vit et des rapports de force qui l’animent. En interprétant ainsi ce thème wébérien pour l’opposer au “wokisme”, N. Heinich donne à l’activité critique un sens purement formel, dépréciant la noblesse de la théorie critique, qui suppose pour le chercheur de réfléchir à sa propre implication dans une réalité sociale injuste. Il est vrai que penser ainsi la recherche critique conduit du côté de Max Horkheimer (opposition entre “théorie traditionnelle et théorie critique”) et des marxistes hétérodoxes de l’École de Francfort. Une manière d’aborder la théorie qui ne semble pas agréer à N. Heinich.

Tout ceci pour rappeler la nécessité de tracer la limite :  critiquer l’idéologie de la lutte contre toutes les dominations n’implique pas, ipso facto, la promotion d’une définition “neutre” de l’activité critique, assurant la défense du statu quo.

Je ne dispose pas d’éléments suffisants pour savoir si, dans leurs salles de cours (si tant est qu’ils s’y rendent encore, tant la catastrophe de “l’enseignement” à distance s’est développée depuis la pandémie de Covid-19, avec le grand soutien, d’ailleurs, de Mme Vidal et des investisseurs du numérique éducatif), les universitaires que critiquent les ministres LREM et N. Heinich usent de leur chaire académique pour endoctriner leur public, ou s’ils travaillent dans leur champ tout en assumant leurs parti-pris, en exposant aux étudiants des perspectives contradictoires. Par contre, il est à peu près acquis que les thèmes “woke” offrent une fenêtre d’opportunité pour faire carrière, s’attirer des doctorants, capter des crédits de recherche pour faire tourner des laboratoires. Vu sous cet angle, c’est un business comme un autre.

Capture d'écran / Thinkerview

Éric Zemmour

L’évènement politique du moment, c’est la percée d’Éric Zemmour. La lutte contre une certaine gauche “radicale” ne détourne-t-elle pas du combat nécessaire et urgent contre l’extrême droite ?

L’évènement politique du moment, et ce depuis le 14 juillet dernier, ce sont plutôt à mes yeux les manifestations régulières qui rassemblent des gens de tous horizons, des cortèges bigarrés qui s’opposent au laissez-passer sanitaire/ numérique et à cette société-laboratoire dont la mise en œuvre s’est accélérée à l’occasion de la pandémie de Covid-19. Avait-on déjà vu, en France, des manifestations émerger en plein cœur de l’été, et se poursuivre encore en octobre ? Je ne crois pas. Le chantage à l’extrême droite, par contre, est vraiment rebattu. Il orchestre le jeu politicien depuis bientôt quarante ans. Ce personnage qui se rêve en chevalier Bayard du XXIe siècle structure le champ médiatique du “débat d’idées”. En somme, s’il n’avait existé depuis des années sur les plateaux de télévision, il aurait fallu l’inventer. Lui et les agitateurs “woke” s’alimentent les uns les autres, en ennemis siamois, et les horreurs qu’il leur arrive de proférer font gonfler la bulle spectaculaire. Relation de provocation et de raidissement qui, de son bruit, couvre les avancées de la technocratie sur le front principal : celui de la gestion automatisée d’un cheptel humain que l’on scanne désormais comme un vulgaire colis afin de l’autoriser à vivre en citoyen de plein droit.

Je rappellerai ici, pour que les choses soient claires, la définition de la technocratie par Theodore Roszak (Naissance d’une contre-culture, 1969) : « La forme sociale dans laquelle une société industrielle réalise sa pleine intégration organisationnelle. » Sauf erreur de ma part, il ne me semble pas avoir entendu beaucoup de “déconstructeurs” ni de politiciens d’extrême droite en relever les derniers projets, avec la publication d’un nouveau rapport parlementaire sur les technologies de sécurité, établi en septembre dernier par un député LREM. Rapport centré sur les dispositifs de reconnaissance faciale en temps réel et la généralisation de l’intelligence artificielle pour gérer ce qu’il restera d’espace public.

« Zemmour et les agitateurs “woke” s’alimentent les uns les autres, en ennemis siamois, et les horreurs qu’il leur arrive de proférer font gonfler la bulle spectaculaire. »

Ce texte venant après celui de sénateurs (cette fois encartés LR et Mouvement Radical) qui, en juin dernier, s’interrogeaient sur l’importation des modèles de contrainte asiatiques et leur acceptabilité sociale, notant au passage que « si une “dictature” sauve des vies pendant qu’une “démocratie” pleure ses morts, la bonne attitude n’est pas de se réfugier dans des positions de principe, mais de s’interroger sur les moyens concrets, à la fois techniques et juridiques, de concilier efficacité et respect de nos valeurs » (Rapport sur les « Crises sanitaires et les outils numériques : répondre avec efficacité pour retrouver nos libertés », 3 juin 2021). Cela, que tout le monde peut consulter sur les sites du gouvernement, ce sont des évènements politiques : ils engagent le tout de la société. Le reste, c’est la politicaillerie.

Vous écrivez : « L’antagonisme schématique entre une gauche égalitariste et une droite apôtre de la hiérarchie n’est plus que superficiel. L’opposition majeure met aux prises d’un côté le parti technologiste (…) et d’un autre côté les naturiens. »  Qu’entendez-vous par-là ? Il existe pourtant, sur les questions sociétales et sociales, des divergences encore importantes entre gauche et droite, non ?

Écrire que l’antagonisme gauche/ droite est “superficiel” ne signifie pas qu’il soit inexistant. Il  reste toujours des intégristes opposés à l’avortement, au désir de vivre sa sexualité comme on l’entend, ou considérant l’homosexualité comme une déviance.

Seulement, si l’on s’efforce de diffuser des idées, c’est dans l’espoir, même minime, qu’elles puissent se changer en forces matérielles et faire accomplir un pas de côté aux lecteurs. Par conséquent, il m’importe de remonter jusqu’à ce que j’estime être le clivage principal de l’époque, entre le parti technologiste (ou parti du capitalisme technologique) et les “naturiens”. Pourquoi ce terme de “naturiens” ? Parce que “écologistes” est un beau mot désormais galvaudé.

Premier numéro de La gueule ouverte

L’écologisme en France a été porté très haut entre 1970 et 1973 par Pierre Fournier d’une part, et Alexandre Grothendieck de l’autre. Le premier, dessinateur et satiriste, écrit pour Charlie-Hebdo, lance La gueule ouverte, et fonde le mouvement anti-nucléaire français à Saint-Vulbas, dans l’Ain, en juillet 1971 lors de la manifestation devant la centrale du Bugey. Le second, mathématicien de génie, lance Survivre (bientôt nommé Survivre…et vivre), une revue qui, très vite, interroge le rôle social de la science, la nécessité de continuer une recherche scientifique inféodée au complexe militaro-industriel, tout en dénonçant le règne des experts et leur tentation de toute-puissance. On est à mille lieues d’EELV.

Aussi le terme de “naturien” s’est imposé à moi, qui rappelle ces dissidents anarchistes de la Belle Époque et leur prétention à la radicalité : essais de retours à la terre, tentatives de réappropriation et d’autonomie, conception de l’individu relié à son milieu, insistance sur l’hygiène, l’alimentation saine, remise en question des promesses du confort industriel. Au siècle de la chimie, de l’automobile et du pétrole, ces petits artisans et “œuvriers  s’adressent à leurs pairs dans les usines : si ces derniers sont assurément exploités et doivent combattre les capitalistes, ce n’est pas pour se retrouver ensuite dépossédés de leurs savoir-faire, de leur sensibilité et de leur santé en jouissant des progrès matériels, certes mieux distribués, d’un monde resté machinal. La “nature est le bastion des naturiens, à la fois géographiquement et intellectuellement, comme un critère de jugement pour établir la portée émancipatrice des artefacts : qu’en retenir et jusqu’où ? Dans la généalogie littéraire, esthétique autant que philosophique, que j’essaie de recomposer avec Pièces et main d’œuvre (voir les notices de la « Bibliothèque verte ») on trouve toujours un attachement conjoint à la nature et à la liberté. Les échecs (parfois fracassants) des naturiens sont les nôtres, à méditer ; leurs réussites doivent nous inspirer.

Pourquoi décaler ainsi le clivage politique fondamental ? Illustrons la nécessité de ce déplacement par l’exemple de Sandrine Rousseau. La candidate à la primaire “écologiste a été parfois tenue pour une “écologiste radicale par les médias autorisés. Or, dans son fief lillois, voyons quelques-unes des institutions et projets qu’elle a soutenus dans les dix dernières années : l’Institut National de Recherche en Informatique et Automatique (INRIA), chargé de configurer la “ville intelligente (Smart City) du futur ; la “Troisième révolution industrielle (celle des réseaux) du futurologue Jeremy Rifkin ; le Commissariat à l’Énergie Atomique (CEA), installé dans le pôle de compétitivité Euratechnologies ; l’Institut d’Électronique, de Micro-Électronique et de Nanotechnologies (IEMN).

« La “nature” est le bastion des naturiens, à la fois géographiquement et intellectuellement, comme un critère de jugement pour établir la portée émancipatrice des artefacts. »

C’est ce qu’on appelle une politique technologiste, qui investit dans les dispositifs de contrôle en temps réel, de gestion des flux, de connectivité généralisée, permettant à la fois une rotation plus rapide du capital et l’organisation de villes-fourmilières. Mais Sandrine Rousseau est “woke, se présente comme une “sorcière, accompagne le mouvement #Metoo, dit vivre avec un “homme déconstruit, etc., etc. Elle devient donc très radicale, “dérangeante. Elle a finalement perdu la primaire écologiste, mais avec un score suffisamment flatteur pour persévérer (et cela ne signifie pas, bien entendu, qu’il faille se réjouir de voir Yannick Jadot incarner l’écologie). Voici donc quelqu’un de gauche au plan “sociétal, qui polarise le débat sur ses prises de position dans ce domaine. Or cela divertit de son action véritable, au service d’un monde de robots connectés. Une action politique au service de la déshumanisation.

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Sandrine Rousseau

Au sujet des questions “sociétales, je ne peux terminer sans évoquer l’une des plus épineuses : la légalisation de la PMA (procréation médicalement assistée) et la perspective de la GPA (Gestation pour autrui). Question qui rend saillants les clivages et, pour peu qu’elle soit envisagée de façon critique, soulève des tombereaux d’accusations, telles que le déni de la souffrance d’autrui, l’insensibilité, les “privilèges  reproductifs qui autorisent les discours les plus réactionnaires, etc. Vous évoquiez des divergences encore importantes entre gauche et droite. Dans l’ensemble, les courants de gauche, le centre et la Macronie défendent la loi de bioéthique votée cette année au Parlement, qui élargit à toutes les femmes, stériles ou fertiles, l’accès à la fécondation en laboratoire.

La “Manif pour tous et le Rassemblement national sont contre. À ceci près, comme je le rappelle dans la préface, qu’ils acceptent la PMA avec père. Imposture, car c’est avaliser l’industrie procréative d’ores et déjà florissante, ses laboratoires grassement financés par l’État, et plus généralement le pouvoir de la techno-médecine sur les corps et les esprits. Bref, c’est demeurer dans le parti technologiste. En démontrant aux partisans de la “Manif pour tous  le caractère en grande partie construit de la famille, à coup d’exemples empruntés à différentes cultures et époques, on aura beau jeu de gloser sur leur vision effectivement très étroite de la structure familiale. Occasion de débats en anthropologie culturelle, sans doute, mais éloignés de l’enjeu principal.

« Qu’y a-t-il de plus patriarcal que de violenter la nature afin de la reconditionner à la mesure de notre désir ? »

Qu’y a-t-il en effet de plus fondamental que la façon dont les humains, en procréant, reproduisent le tissu vivant de la société ? Revenant à la racine du problème, une position naturienne conséquente devrait donc s’opposer à toute reproduction artificielle de l’humain, pour les femmes seules ou en couple, pour les stériles comme les fertiles, les hétérosexuels comme les homosexuels. Il en va de la critique de l’expropriation du vécu sensible des femmes, déjà visible (pour n’en rester qu’à l’époque contemporaine) dans la conception scientifique de la grossesse et de l’accouchement, monitorés, normés (impossibilité de choisir sa posture) voire soumis à une conception productiviste du corps sexuel (recours systématique à la césarienne par souci d’un retour rapide à une sexualité “normale). En dépit du soulagement octroyé par la péridurale, beaucoup de femmes estiment qu’elles ont été privées d’un moment ineffable en raison du monopole radical de l’institution médicale sur leur intuition sensible, sur leur chair.

Avec l’industrie procréative et ce qu’elle permet (diagnostic pré-implantatoire, injection intracytoplasmique de spermatozoïdes, ovocytes et embryons vitrifiés, manipulations génétiques), ce monopole ira croissant. Dans son avidité de profit, cette nouvelle industrie pourrait bien se débarrasser de l’intégrité de la personne humaine, en la segmentant en des morceaux vendables et jetables. Et qu’y a-t-il, en définitive, de plus patriarcal que de violenter la nature afin de la reconditionner à la mesure de notre désir (y compris si ce désir paraît aussi intouchable que celui d’avoir un enfant) ? C’est à peu près ainsi que s’exprimait la sociologue et féministe allemande Maria Mies, en 1988, en fustigeant le “supermarché des alternatives reproductives. Une intellectuelle, ironie du sort, auteur en 1993 du livre Ecofeminism (avec Vandana Shiva). Quand on pense qu’une Sandrine Rousseau ou son soutien Alice Coffin sont présentées dans tous les médias (de Reporterre à TV5 Monde, en passant par Le Monde) comme des écoféministes qui “dérangent, on mesure le degré de mystification dans lequel baigne le lecteur de la presse ordinaire et, a fortiori, l’adepte des réseaux sociaux.

Dans sa version initiale comme dans cette préface, Le désert de la critique n’est finalement qu’une tentative, effectuée du fond de ma tranchée, pour révéler ce clivage principal entre technologistes et naturiens. Et faire tomber, par là même, ce mur de stupidité qui nous encercle, et réduit chaque jour un peu plus la pensée à des réflexes conditionnés.

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2 réponses »

  1. « N. Heinich donne à l’activité critique un sens purement formel, dépréciant la noblesse de la théorie critique, qui suppose pour le chercheur de réfléchir à sa propre implication dans une réalité sociale injuste. »
    Y a quand même un problème, oui, quand une chercheuse « axiologiquement neutre » se retrouve dans le camp des constructivites d’une technocolonie à l’échelle d’un pays… Parenthèse.

    Le mouvement « woke » est ancré dans un mot anglo-saxon. La langue est un univers. En l’occurence, pas le nôtre. Il conviendrait de réfléchir à ça avant d’adopter ou de critiquer une pensée/action qui ne repose sur les mêmes a-prioris sociétaux que la nôtre.

    L’affrontement fondamental d’après l’auteur – membre de Pièces et Main-d’oeuvre, dont j’ai lu un ouvrage, il y a pas mal d’années déjà, qui m’avait plu par la perspicacité des analyses – est entre « naturien » et « technos ».
    D’abord, il y aurait une nature, un noyau fondamental qui lierait tous les humains et désignerait par une sorte de réflexe rousseauiste le bon grain au sein de l’ivraie. Je doute.

    La technique et encore plus la technologie, ne sont pas neutres. Elles sont ce qu’en font ceux qui les recherchent, les financent, les promeuvent. En l’occurence les multinationales et les Etats à leur service (globalement). Il me semble que ça déplace à la fois le terrain d’affrontement et les acteurs.
    Les « naturien » sont toujours ces prolétaires que désignait Marx, face à cette armée des possesseurs des moyens de production, les riches firmes et magnats divers. La techno-science apparaît plutôt comme un avatar de l’exploitation générale du monde qui, au-delà du travail, creuse depuis au moins trente ans (cf La société assiégée – Z. Baumann) dans les comportements et les désirs, pour immobiliser plus encore ceux que les entreprises et l’Etat tenaient en laisse par le travail.
    Le terrain n’est même plus la société, sous-entendu, la France, mais le monde entier, pour les « planétaires » (firmes et acteurs boursiers) qui n’ont plus d’attache, ni de frontière, face aux locaux que nous sommes, liés à un travail, un territoire d’action et d’attachement – la très gde majorité des français n’ont pas ou peu changé de département, de ville même durant leur existence, comme le souligne C. Guilluy, géographe bien connu pour son concept de « France périphérique ».
    Bref, la lutte des classes continue, avivée et presque subsumée dans une corrélative et inquiétante derive démocratique avec grosse caisse et anathèmes, des médias, des Etats, des politiques quasi-totalement liés au Profit.

    Enfin, il faudrait un peu relativiser ces querelles universitaires entre micro-concepts, dont, n’en déplaise à Adama Traoré, les gens des cités paupérisés n’ont jamais entendu parler, ou presque, pas plus que les habitants des campagnes. Où n’ont rien à tirer d’utile, quand il s’agit de traire les vaches où d’aller se faire vacciner avec un machin expérimental, aux dégats collatéraux et aux morts massifs, allègrement promu par les médias officiels. Et par les politiques locaux comme nationaux, tenant aussi bien d’une droite embourbée dans l’argent, que d’une gauche progressiste marchant sur les oeufs par peur de désigner la réalité de l’oppression, et cherchant plutôt à couper le cheveu qui dépasse sur le front de tel ou tel, ou à ratisser large pour les élections des nouveaux pantins de la finance.

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