Politique

Frantz Fanon : la voie du socialisme démocratique

Cofondateur du « Comptoir », Kévin Boucaud-Victoire publie son nouvel ouvrage, « Frantz Fanon, l’antiracisme universaliste » (Michalon, collection « Le bien commun »). Il y décortique trois aspects essentiels de la pensée du psychiatre martiniquais : son antiracisme, son anti-colonialisme et son universalisme. Dans la deuxième partie, l’auteur explique que Fanon espérait que les pays fraîchement décolonisés irait vers un régime socialiste, démocratique et laïque, à rebours de l’Occident et de son rival soviétique. Nous avons choisi de publier en exclusivité des passages sur le sujets.

Éditions Michalon, coll. « Bien commun », 128 p., 12 €

« La liberté, pour quoi faire ? » Cette question posée par l’écrivain Georges Bernanos au début des années 1950 résume parfaitement la pensée de Frantz Fanon. Pour lui, si le processus de décolonisation est important, le système mis en place ensuite l’est tout autant. Le Martiniquais considère que l’indépendance nationale n’a de sens qu’en intégrant les questions sociales, qui déterminent ce qu’il nomme le “degré de réalité” de cette indépendance, à savoir l’accès au pain, à la terre, au pouvoir pour les classes populaires. Cette approche le conduit à rejeter « l’exploitation capitaliste, les trusts et les monopoles […] ennemis des pays sous-développés[1] » et à associer l’indépendance au socialisme, qu’il définit comme un « régime tout entier tourné vers l’ensemble du peuple, basé sur le principe que l’homme est le bien le plus précieux[2] ».

Il milite également en faveur du panafricanisme et de l’internationalisation de la lutte algérienne, qui doit servir d’exemple aux autres nations opprimées. « De l’Algérie de la période coloniale a surgi un homme nouveau, l’Algérien de l’ère de l’indépendance », voilà ce qui explique son rôle de modèle[3]. « La nation algérienne a repris sa liberté et s’est engagée résolument dans l’ère de l’indépendance[4] ». Si elle veut avancer dans cette voie, comme ensuite les autres colonies, elle doit tourner le dos au modèle occidental. C’est du moins ce à quoi il l’exhorte dans la conclusion des Damnés de la terre : « Alors, frères, comment ne pas comprendre que nous avons mieux à faire que de suivre cette Europe-là. Cette Europe qui jamais ne cessa de parler de l’homme, jamais de proclamer qu’elle n’était inquiète que de l’homme, nous savons aujourd’hui de quelles souffrances l’humanité a payé chacune des victoires de son esprit[5]. »

Rejeter le capitalisme

Tourner le dos ne signifie pas lui tenir rancune, mais ne plus la prendre en modèle, ne plus la craindre, ne plus l’envier. « Cessons de l’accuser mais disons-lui fermement qu’elle ne doit plus continuer à faire tant de bruit », demande-t-il aux damnés de la terre[6]. L’auteur souligne qu’il s’est « trouvé des Européens pour convier les travailleurs européens à briser ce narcissisme et à rompre avec cette déréalisation[7] ». Mais le tiers-monde doit à tout prix éviter les travers de l’Europe, à savoir l’impérialisme et le capitalisme, sous peine de devenir aussi pourri qu’elle : « Il y a deux siècles, une ancienne colonie européenne s’est mise en tête de rattraper l’Europe. Elle y a tellement réussi que les États-Unis d’Amérique sont devenus un monstre où les tares, les maladies et l’inhumanité de l’Europe ont atteint des dimensions épouvantables[8]. » Le tiers-monde a donc un rôle historique colossal, celui de régler « les problèmes auxquels cette Europe n’a pas su apporter de solutions[9] ».

[…]

« Refuser le capitalisme, embrasser le socialisme, tout cela ne signifie pas pour autant intégrer le bloc soviétique. »

C’est là qu’intervient, pour Fanon, le socialisme, car « ce qui compte aujourd’hui, le problème qui barre l’horizon, c’est la nécessité d’une redistribution des richesses. L’humanité, sous peine d’en être ébranlée, devra répondre à cette question ». Pour lui, « si les conditions de travail ne sont pas modifiées, il faudra des siècles pour humaniser ce monde rendu animal par les forces impérialistes[10] ». Refuser le capitalisme, embrasser le socialisme, tout cela ne signifie pas pour autant intégrer le bloc soviétique, qui ne laisse pas s’épanouir plus l’homme que le monde occidental. Fanon ne préfère pas la domination des bureaucrates à celle des capitalistes.

[…]

Lakhdari, Drif, Bouhired et Bouali, membres du FLN

Dans les anciennes colonies, le parti doit se confondre avec le peuple, afin d’être « l’expression directe des masses[11] ». Fanon explique : « Le parti n’est pas une administration chargée de transmettre les ordres du gouvernement. Il est le porte-parole énergique et le défenseur incorruptible des masses. Pour parvenir à cette conception du parti, il faut avant toute chose se débarrasser de l’idée très occidentale, très bourgeoise donc très méprisante que les masses sont incapables de se diriger[12]. » Ce parti populaire doit avoir un objectif très précis : la démocratie, pas son ersatz qu’est le système représentatif. Il faut aussi à tout prix éviter de tomber dans « une dictature de type national-socialiste ». Fanon ne vise pas par ce qualificatif le nazisme d’Adolf Hitler, mais de manière plus banale, la plupart des régimes socialistes autoritaires. Cet objectif de démocratie ne peut se faire qu’au moyen d’une chose, la politisation des masses : « Politiser les masses ce n’est pas, ce ne peut pas être faire un discours politique. C’est s’acharner avec rage à faire comprendre aux masses que tout dépend d’elles, que si nous stagnons, c’est de leur faute et que si nous avançons, c’est aussi de leur faute, qu’il n’y a pas de démiurge, qu’il n’y a pas d’homme illustre et responsable de tout, mais que le démiurge, c’est le peuple et que les mains magiciennes ne sont en définitive que les mains du peuple[13]. »

[…]

L’idéal démocratique

Frantz Fanon (1925 – 1961)

L’idéal démocratique n’est pas qu’éthique pour Fanon. Il s’agit aussi d’un impératif pragmatique. Sans démocratie, pour lui, point d’indépendance vis-à-vis des grandes puissances, ni de solidarité nationale, seule capable de redresser le pays : « Si nous voulons augmenter le revenu national, diminuer l’importation de certains produits inutiles, voire nocifs, augmenter la production agricole et lutter contre l’analphabétisme, il nous faut expliquer. Il faut que le peuple comprenne l’importance de l’enjeu. La chose publique doit être la chose du public. On débouche donc sur la nécessité de multiplier les cellules à la base. Trop souvent en effet, on se contente d’installer des organismes nationaux au sommet et toujours dans la capitale : l’Union des femmes, l’Union des jeunes, les syndicats, etc.[14] » Ce n’est pas tout. La démocratie permet autre chose de fondamental.

Couplée avec le socialisme, elle peut mettre fin à la domination, l’exploitation et l’aliénation : « L’humanisme moderne ayant trait à l’individu considéré comme personne : liberté de l’individu, égalité des droits et des devoirs des citoyens, liberté de conscience, de réunion, etc., tout ce qui permet à l’individu de s’épanouir, de progresser et d’exercer librement son jugement et son initiative personnels. D’autre part, l’idée de démocratie, qui s’oppose à tout ce qui est oppression et tyrannie, se définit comme une conception du pouvoir. Elle signifie dans ce cas que la source de tout pouvoir et de toute souveraineté émane du peuple qui les exerce lui-même à son profit exclusif. Pouvoir du peuple par le peuple et pour le peuple. Ainsi définie, la démocratie s’oppose à toute forme d’oppression du peuple ou de l’individu, qui pourrait s’exercer par tout régime étatique dirigé contre la volonté populaire[15]. » C’est la raison pour laquelle, il ne fait aucun doute pour l’intellectuel que « la révolution démocratique s’insère dans le processus de libération, insertion qui porte à son apogée les aspirations les plus profondes de toutes les couches du peuple algérien, visant à la réalisation d’un idéal à la fois politique et social, national et révolutionnaire[16] ».

« Couplée avec le socialisme, la démocratie peut mettre fin à la domination, l’exploitation et l’aliénation. »

Mais à quoi ressemble cette démocratie ? Outre la participation des masses, Fanon donne un critère qui lui paraît essentiel : la décentralisation « à l’extrême ». Celle-ci se caractérise par une circulation constante du sommet à la base et de la base jusqu’au sommet : « Le sommet ne tire sa valeur et sa solidité que de l’existence du peuple au combat. À la lettre, c’est le peuple qui se donne librement un sommet et non le sommet qui tolère le peuple[17]. » Cette organisation démocratique et pyramidale suppose un peuple souverain, libre, digne et surtout responsabilisé. « Le combat collectif, écrit Frantz Fanon, suppose une responsabilité collective à la base et une responsabilité collégiale au sommet. Oui, il faut compromettre tout le monde dans le combat pour le salut commun. Il n’y a pas de mains pures, il n’y a pas d’innocents, pas de spectateurs. […] Tout spectateur est un lâche ou un traître[18]. » L’armée, qui « n’est jamais une école de guerre mais une école de civisme, une école politique[19] » doit aussi être aux mains du peuple. Voilà pourquoi il recommande que chaque individu puisse faire son service militaire. Enfin, très important pour le psychiatre, les femmes doivent recevoir « une place identique aux hommes non dans les articles de la Constitution mais dans la vie quotidienne, à l’usine à l’école, dans les assemblées[20] ». Mais pour que cette identification se fasse, un élément est crucial : la laïcité.

[…]

Pour résumer, à ses yeux, « indépendance nationale, révolution démocratique sont indissociables dans la lutte actuelle du peuple algérien[21] ». Raison pour laquelle il est nécessaire de passer rapidement « de la conscience nationale à la conscience politique et sociale. La nation n’existe nulle part si ce n’est dans un programme élaboré par une direction révolutionnaire et repris lucidement et avec enthousiasme par les masses[22] ». Enfin, la conscience nationale ne vaut que dans une perspective internationaliste. Si cette voie socialiste, non marxiste, démocratique et laïque n’est pas aisée, elle n’est, pour l’écrivain, en aucun cas utopique. Fanon estime d’ailleurs qu’un leader africain a incarné cette solution politique : Patrice Lumumba, qu’il rencontre en 1958, lors de la Conférence des peuples africains d’Accra.

Nos Desserts :

Notes :

[1] Frantz Fanon, Œuvres, les Damnés de la terre, La Découverte, p. 500.

[2] Ibid.

[3] Frantz Fanon, Écrits sur l’aliénation et la liberté, La Découverte, p. 572.

[4] Ibid., p. 573

[5] Frantz Fanon, les Damnés de la terre, p. 673-674.

[6] Ibid., p. 675.

[7] Ibid.

[8] Ibid., p. 674.

[9] Ibid., p. 675.

[10] Ibid., p. 501.

[11] Ibid, p. 572.

[12] Ibid.

[13] Ibid., p. 580.

[14] Ibid., p. 577-578.

[15] Frantz Fanon, Écrits sur l’aliénation et la liberté, p. 587

[16] Ibid., p. 589

[17] Frantz Fanon, les Damnés de la terre, p. 580.

[18] Ibid.

[19] Ibid., p. 583

[20] Ibid.

[21] Frantz Fanon, Écrits sur l’aliénation et la liberté, p. 589.

[22] Frantz Fanon, les Damnés de la terre, p. 584.

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3 réponses »

  1. Bonjour,
    Merci pour ce résumé, Fanon est et restera une référence pour tout personne éprise de liberté, mais une question s’impose : je vois le mot « laïcité » apparaitre à la fin du texte, est-ce le mot de Fanon ou une extrapolation – plutôt opportuniste je trouve – de l’auteur du livre ? Il me semble que la laïcité a été une arme contre les Algériens à l’époque de Fanon, et jamais un moyen libérateur, je trouverais étonnant que Fanon invoque un tel concept dans un tel cadre, en tout cas avec le sens qu’on lui donne aujourd’hui…
    Merci
    NM

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