Société

Le « charlisme », nouveau mythe républicain ?

Quatre mois après le rassemblement du 11 janvier, est-il possible de ne pas être Charlie ? Rien n’est moins sûr, comme le prouvent les réactions démesurées – et la tribune d’excommunication du Premier ministre Manuel Valls – qui ont suivi la sortie du dernier essai un brin provocateur de l’anthropologue Emmanuel Todd intitulé « Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse » (Seuil). Une situation qui nous amène à nous demander si l’unanimisme autour du « charlisme », entendu comme la défense de la liberté d’expression et de la laïcité, ne tient pas du religieux.

Le 7 janvier, encore sous le choc de l’attentat à la rédaction de Charlie Hebdo qui a fait douze morts, des centaines de milliers de personnes se rassemblent spontanément aux quatre coins de la France afin de défendre la liberté d’expression. Bis repetita le week-end pour une manifestation plus massive, le spontanéisme en moins. Entre temps, les djihadistes ont fait cinq autres victimes : une policière et quatre Juifs dans un HyperCacher à Porte de Vincennes. Ainsi, les 10 et 11 janvier voient 4 millions de personnes marcher ensemble dans tout l’Hexagone, dont plus de 1,5 million de manifestants dans la capitale, pour le plus grand rassemblement depuis la Libération. La récupération politique obscène, l’exclusion du Front national et la présence à Paris de nombreux chefs d’État pas toujours fréquentables n’ont pas freiné ce qui semblait un grand instant de communion nationale. Tous les commentateurs sont unanimes : un peuple s’est dressé fièrement pour défendre sa liberté, et il y aura un avant et un après 11 janvier.

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Foule du 11 janvier

Pourtant, comme le souligne le philosophe Marcel Gauchet, l’ « effet Charlie » dû au traumatisme des événements semble rapidement s’être « évanoui comme s’il n’avait jamais eu lieu, sans laisser de trace profonde ». Ni aspiration nouvelle à la liberté, ni volonté de refonder le « pacte républicain » pour un nouveau « vivre-ensemble » et encore moins de changement d’attitude face à l’islam radical ne sont décelables chez les Français. Survit cependant un étrange « charlisme », qui sacralise la journée du 11 janvier et ceux qui ont choisi d’être Charlie, diabolise en retour ceux qui ne l’étaient pas et relègue au second plan le caractère antisémite des événements.

Une France en quête de sacré

« Depuis que les hommes ne croient plus en Dieu, ce n’est pas qu’ils ne croient plus en rien, c’est qu’ils sont prêts à croire en tout. » Gilbert Keith Chesterton

Comme l’explique si bien le philosophe Régis Debray, pour que des hommes puissent vivre ensemble, il faut qu’ils partagent quelque chose de plus grand qu’eux et qui les transcende, c’est-à-dire qui soit sacré. À une époque, Dieu (ou les dieux) tenai(en)t ce rôle. La « sortie de la religion » qui caractérise nos sociétés occidentales modernes[i] n’a pas détruit ce besoin de sacré. Ce rôle a été un moment rempli par les grandes idéologies politiques, comme le républicanisme ou le communisme, qui ont elles aussi fini par s’effondrer. Avec les attentats de janvier, la France a pris conscience du vide qui l’animait. Le mythe du 11 janvier est donc né afin de combler superficiellement ce manque.

Dessin © Lily La Fronde

 

Mais ce nouveau mythe fait plus d’un sceptique. Parmi eux, Régis Debray craint même que le 11 janvier débouche sur ce qu’il appelle un « maccarthysme démocratique ». Dans un article du dernier numéro de sa revue Medium (repris dans Mediapart), il explique : « Qu’est-ce qu’une chose sacrée ? Une chose dont on ne peut pas rire. Qu’avons-nous sacralisé, confusément, à l’emporte-pièce ? L’idée qu’on peut rire de toute chose. Sauf des rieurs, bien entendu, surtout quand la mort les a plus qu’héroïsés : sacralisés. Aussi avons-nous dû, passée l’émotion où le « Je suis Charlie » jaillissait spontanément, histoire de soigner notre maladie identitaire, psalmodier le mantra de ralliement face à des journalistes à qui les on ne la fait pas pour les assurer qu’on était vraiment du bon côté, liberté ou religion, répétez s’il vous plaît. (…) Presse, radios, télés ont fait flotter un moment dans le pays, relayés par le gouvernement qui les relayait (la boucle classique), une suspicion généralisée, certains lançant une chasse aux traîtres équivoques ou déclarés. Apparition d’un maccarthysme démocratique. L’intolérant prêchant la tolérance, c’est comme le “pas de liberté pour les ennemis de la liberté” : un grand classique. On est blasé. Plus embêtant semble la bonne conscience conférée par l’inconscience. »

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Misère de la subversion…

La suite des événements semble lui donner raison. Après le 11 janvier, la liberté d’expression est rapidement devenue une liberté de censure contre ceux qui n’étaient pas Charlie, des fermetures de sites internet aux garde à vue d’enfants supposés faire l’apologie au terrorisme[ii]. Si, officiellement, les Français se sont levés pour défendre leur liberté, des sondages révèlent que la moitié d’entre eux sont favorables à sa limitation afin de préserver leur sécurité[iii]. La loi renseignement, récemment votée, promet d’instaurer une surveillance accrue. Dans le même temps, le droit au blasphème – qui n’a jamais existé en tant que tel[iv] – est devenu un devoir de blasphémer. Et malheur à ceux qui ne voudraient se prêter au jeu, comme le montre le dernier livre de l’essayiste et inquisitrice Caroline Fourest, Éloge du blasphème (éditions Grasset), qui n’hésite pas à distribuer les accusations de non-charlisme. Dans le même temps, le « laïcisme » – c’est-à-dire la sacralisation de la laïcité comme « contre-religion d’État » (Debray)[v] – s’est renforcé : la « laïcité », sans être toujours rigoureusement définie, apparaît comme la solution miracle[vi].

Un mythe moins populaire qu’il n’y paraît

« Je demande donc comme Rousseau : Si le peuple a parlé, pourquoi n’ai-je rien entendu ? » Pierre-Joseph Proudhon

Pourtant, malgré l’unanimisme politico-médiatique, le charlisme est moins populaire qu’il n’y paraît. Si le chiffre est considérable, les quatre millions de Français qui ont défilé ne représentent cependant que 6 % de la population. Il est donc excessif de dire que « le peuple français » était dehors. Il convient dès lors de se demander qui adhère au mythe du charlisme. Dès le 12 janvier, dans un débat organisé par le journal Fakir, l’économiste marxo-spinoziste Frédéric Lordon constatait : « Tout porte à croire que le cortège parisien, si immense qu’il ait été, s’est montré d’une remarquable homogénéité sociologique : blanc, urbain, éduqué. (…) À l’image des dominants, toujours portés à prendre leur particularité pour de l’universel, et à croire que leur être au monde social épuise tout ce qu’il y a à dire sur le monde social, il se pourrait que les cortèges d’hier aient surtout vu la bourgeoisie éduquée contempler ses propres puissances et s’abandonner au ravissement d’elle-même. » De son côté, François Ruffin, le rédacteur en chef du bimestriel, rapporte que le 11 janvier lui est apparu comme une séparation nette entre « trois France » : une première « plus éduquée, plus blanche, plus à gauche, plus urbaine, plus influencée par la mentalité Charlie Hebdo : en gros, l’héritage de Mai-68″, une deuxième « des cités » et une dernière « populaire, périphérique, moins versée dans le multiculturalisme ». Pour lui, l’ « union nationale » qui nous a été vendue s’est réduite au défilé de « la petite bourgeoisie culturelle », qui « s’est offerte en tampon entre deux fractions des classes populaires, dans un moment de tension potentiellement explosive ».

Emmanuel_Todd-retouchedCes intuitions semblent confirmées par deux analyses sociologiques récemment publiées : Janvier 2015 : le catalyseur de Jérôme Fourquet et Alain Mergier (Fondation Jean-Jaurès) et le très polémique Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse d’Emmanuel Todd. En s’appuyant sur la géographie des mobilisations, les deux essais concluent que les classes moyennes supérieures (« cadres et professions intellectuelles supérieures » qui représentent 17 % de la population française d’après l’Insee) ont plus adhéré au charlisme que les autres classes françaises. Ils s’appuient principalement sur le fait que les manifestations ont été plus impressionnantes dans les villes où cette petite bourgeoisie intellectuelle est proportionnellement plus élevée. Emmanuel Todd note cependant que cette classe sociale n’a pas été seule à manifester et relève qu’elle « a démontré, ce 11 janvier 2015, une capacité renouvelée à entraîner de larges sections de la classe moyenne inférieure dans sa vision du monde, ces couches qui correspondent dans les catégories de l’Insee aux “professions intermédiaires” et à certains types d’employés du cœur des zones urbaines. »

Ces classes, fortes du « capital culturel » (Bourdieu) à défaut de détenir le capital économique des fameux 1 % les plus riches, sont devenues hégémoniques depuis les manifestations de Mai-68 – le « 1789 des classes moyennes » selon le sociologue Michel Clouscard. Leur domination symbolique leur a permis de définir leur mode de vie comme universel, bien que les inégalités sociales empêchent la majorité de la population d’y avoir accès. Or, cet universalisme est, avant tout, un particularisme qui a tendance à rejeter les autres particularismes. En résulte, par exemple, leur totale incompréhension de la faible mobilisation de la France des cités, là où on n’est pas vraiment Charlie justement.

Dans cette France-là, on ne se reconnait pas dans la France qui réussit socialement et qui porte son identité Charlie en bandoulière. Dans cette France-là, nombreux sont les musulmans heurtés par les caricatures de Charlie Hebdo. Si beaucoup de non-musulmans des banlieues ont compris cette situation et se sont méfiés du charlisme, les MAZ (« classes Moyennes, personnes Âgées, catholiques Zombies[vii] » ) chères à Todd ne peuvent pas en avoir réellement conscience, car ils vivent dans une France à faible pratique religieuse, où le blasphème est normal. Enfin, dans cette France-là, Mergier et Fourquet notent que « toute une partie des catégories populaires est restée à l’écart de ce mouvement. Les lignes de clivage préexistantes demeurent : la France du non, de l’abstention, la France frontiste ne s’est pas vraiment sentie Charlie. » C’est à cette France périphérique, déjà amplement analysée par le géographe Christophe Guilluy et qui, d’après Todd, échappe désormais « au contrôle idéologique des classes culturelles dominantes », que Janvier 2015 : le catalyseur est consacré. L’étude révèle une véritable fracture, entre une France non Charlie angoissée et une France Charlie, optimiste et tournée vers l’avenir.

Dessin © Lily La Fronde

 

Finalement, le récit du 11 janvier ne devrait rester un mythe que pour la France qui croit encore en la République – bien qu’elle soit incapable de lui donner un contenu social –, en la sacralisation de la liberté aux dépens de l’égalité, à la « mondialisation heureuse » de Jacques Attali, et surtout en son propre avenir. Malheureusement aveuglée par ses croyances, cette petite bourgeoisie intellectuelle risque d’ignorer longtemps pourquoi la France populaire refuse de communier avec elle et pire encore, pourquoi elles se séparent l’une de l’autre.

Nos Desserts :

Notes :

[i] La « sortie de la religion » ne signifie pas que les religions ont disparu, mais qu’elles ne structurent plus la société et que les règles de vie se font en dehors d’elles. Voir Marcel Gauchet, Le Désenchantement du monde. Une histoire politique de la religion, Gallimard, 1985.

[ii] Il n’est évidemment pas question de défendre ici ceux qui ont tenté de justifier ces tueries liberticides, antisémites et antirépublicaines, car aucune des victimes n’avait rien « cherché ». Il n’est pas non plus question de minimiser les difficultés de certains enseignants confrontés aux propos ou comportements intolérables de leurs élèves. Mais la généralisation de la délation et l’audition d’enfants de 8 ans par la police ne paraissent pas être la solution.

[iii] La tentation est grande de citer Benjamin Franklin : « Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux. »

[iv] Si le blasphème fait partie de la liberté d’expression et n’est pas un délit – hormis en Alsace-Moselle – il ne fait pas l’objet d’un droit consacré par les textes.

[v] Tentation très bien illustrée par l’ex-ministre de l’Éducation nationale, Vincent Peillon, qui a publié en 2010 le livre Une religion pour la République : la foi laïque de Ferdinand Buisson (Seuil). Il n’est pas certain que feu le protestant libéral Ferdinand Buisson s’y soit reconnu.

[vi] S’il est évident que la laïcité – aujourd’hui mal en point – est une condition nécessaire du « vivre-ensemble », elle n’est pas suffisante pour autant. Plus qu’une volonté d’affirmer le primat d’une certaine vision de l’islam, le djihadisme est d’abord une forme de rupture violente avec le monde occidental et ses valeurs. Lire à ce propos l’excellente interview d’Olivier Roy dans Les Échos ou encore un article de notre contributeur Noé Roland sur les rapports entre terrorisme et nihilisme.

[vii] Concept développé avec Hervé Le Bras, le « catholicisme zombi » désigne la France déchristianisée très tardivement au cours du XXe siècle, qui a gardé cependant la structure anthropologique caractéristique du catholicisme hexagonal.

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3 réponses »

  1. J’aime beaucoup l’objectivité de l’article, et je viens donner mon avis. Totalement subjectif donc.

    Après les événements du 11 septembre, la frénésie paranoïaque qui s’en suivit permit à des politiciens sans âme d’encourager puis de mener une guerre dont les effets se font encore sentir de nos jours.

    Si il avait fallu réagir après le 11 janvier, ç’aurait été dans un sens ou dans un autre,soit pour la liberté, soit pour la sécurité. Les américains, après un drame du « même genre » *vous noterez les guillemets* ont choisi la sécurité, la « guerre préventive » comme ils l’ont appelée. Inefficace à souhait.

    La France, de mon point de vue très extérieur a choisi l’option la liberté plus plus, en obligeant presque certains à être plus libres qu’ils ne le voudraient (confère l’histoire de la jupe), faisant de la laïcité la religion d’État.

    Ma question est celle-ci: était-ce un bon choix?

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